Celle qui écrit dans son livre

Pour son Noël elle est retournée vingt-quatre heures dormir à la Solidarité Urgence Sétoise (c’est à quarante-six kilomètres, Sète, il y a des cars), ça lui faisait un changement. Et une page de plus dans son cahier, sur la différence des deux villes.

«Ville de poètes et d’artistes cachés dans la pénombre de ses rues. Ce sont des gens simples et ouverts à toutes les paroles qui s’évaporent dans le vent. C’est cet homme qui a effacé toutes ces traces de sa vie familiale pour une raison simple, il a choisi sa liberté, vivre sans penser à payer ses dettes et rentrer dans le désordre de la vie de dépendance. Il a plongé dans l’alcool et a gardé le souvenir de ses vagabondages. Et j’ai rencontré ce vieux vagabond nommé Ali, rempli de sagesse et de savoir, ce plaisir de croire tous ces rêves qu’on trouve impossibles à créer. Et comme je regardais autour de moi ces personnes me souriaient en me fixant, et une femme âgée (plus de vingt ans) m’a attrapée seule pour me parler en privé et m’a dit : – Ces gens là ne sont ni plus intelligents, ni plus doués, ni plus courageux que toi».

Et on se dit qu’on a de la chance qu’un pareil réveillon s’écrive et qu’on en ait la trace, les mots et les rêves. On la voit qui repart dans la nuit par un porche entre les immeubles.

Elle disparaît une fois de plus sur la côte, on ne sait pas si elle est à Marseille ou ici, simplement, dans les vieilles rues hautes du centre de Montpellier. Elle avait des vêtements râpeux, elle reviendra avec des cuirs, qu’elle revendra peu à peu jusqu’à ne plus avoir encore une fois que mon sac gris, et quelques pages à l’encre bleue. Et cette percussion infernale, même à vingt-et-un-ans, qu’à chaque fois on dirait qu’il faut aller plus loin au fond, que cela forcément aura une fin, et que les hôpitaux privés dans la campagne tout autour, à Quissac ou Sussargues, où ils auront enfin les somnifères définitifs, sont la seule famille qui puisse les accueillir au bout du compte, faute d’un attachement autre. Il y a ce texte que celle-ci une fois avait écrit, après cinq semaines d’absence : «Lors du suicide d’un ami très cher» avec cette scène sur le pont de chemin de fer et celui qui marchait seul sur le grillage enjambant les lignes haute tension, et elle de la rambarde, au coeur de la nuit, qui lui tenait discours, et le tonnerre grandissant des machines, et que les mots les plu beaux parfois ne suffisent pas à inverser les rails d’une vie, et tout cela dans une page, et elle qui fit cette page aujourd’hui un peu plus bas, dan cet hôpital entre Montpellier et Lodève comme si tout ramenait à cette route, et l’enveloppe reçue avec un texte encore pour ce qu’elle disait «mon livre» et ce «venez me voir» écrit au dos de la lettre, et qu’on n’y est pas allé (et un livre envoyé pour se faire pardonner, «Les Filles du Feu»)…

François Bon

C’était toute une vie

avoir 20 ans dans les petites villes,

Lodève, 1995

tiers livre éditeur

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
Cet article, publié dans lectures, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s