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les bruits

 

Ce n’était certes pas la première fois que j’étais ainsi dérangé pendant l’écriture d’un livre par les bruits extérieurs du monde. Il suffit de se mettre à écrire pour se rendre compte que le monde entier est en travaux. Partout, on bâtit, on détruit, on rénove. Je ne sais combien de stridulations de scies circulaires ont résonné entre mes phrases. Quand ce ne sont pas les grandes orgues d’un chantier public, avec pelleteuses et excavatrices, qui font trembler le voisinage, c’est le bourdonnement insidieux d’une perceuse électrique chez les voisins qui me déconcentre, c’est le chuchotement diffus d’une conversation au loin, c’est le murmure étouffé d’un poste de radio ou d’un téléviseur qui me parvient à travers la fine paroi qui me sépare de l’appartement mitoyen à Ostende. Quand j’écris, je développe une sensibilité auditive acérée : mon ouïe est aux aguets, à l’instar de mon cerveau à l’affût, et je parviens à identifier des bruits parasites quasiment indécelables à des kilomètres à la ronde, aussi bien l’entêtant grincement continu d’un monte-charge qui hisse un meuble sur la digue d’Ostende que le frémissement d’une débroussailleuse qui se fait entendre dans le maquis à six cents mètres de là dans mon bureau de Burcaggio. Dans la vie courante, on ne remarque généralement pas ces mille bruits parasites du monde, mais, dès qu’on s’installe à une table pour écrire, on les perçoit avec une acuité exacerbée, comme un ingénieur du son, qui, dès le moment où il met son casque sur sa tête, repère aussitôt les moindres altérations du silence sur le plateau.

Jean-Philippe Toussaint

Made in China

Editions de Minuit

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le terminus des Vautours

 

Le Bus ce jour s’arrête là

Au terminus des vautours

Moi qui allais vers des soirées sans alpaga

Je crus brutalement devenir sourd

.

Le chauffeur me parlait une langue que je ne savais pas

Et le panorama et les banlieues

Sur ma mémoire tiraient le drap

.

Tout le monde descend à ce carrefour là

Et quand le Bus s’en va mon compagnon est un Vautour

A qui je demande bêtement le droit d’écrire une dernière fois à mes Amours

.

Bonsoir mes douceurs ce monde tant haï

Salut la cloche qui hurlait le nom d’Anna comme un incendie

.

Adieu les nuits où nous allions chercher de l’or

Dans des vertiges chéris

.

Ciao les amis vos rendez-vous des bars

Poussent verticaux sous le vent des déserts noirs

Vos palmiers vos paroles

Nos aventures vos farandoles

Tout est Ciao la Vie Ciao et sans rature

Ciao la Vie Ciao !

.

Au terminus des Vautours

Salut ma belle amie

Ton souvenir est de velours

Pour celui va migrant

Vers ce pats dont nul n’est revenu

Accident ou vieillesse

Qu’importe la cause du dérapage funambulesque

Le Bus ce jour s’arrête là

Au terminus des Vautours

Moi qui allais vers des soirées sans alpaga

Les yeux bandés d’Amour

Gérard Gélas

Virgilio

l’exil et la nuit sont bleus

édition Jacques Bremond

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sur le cahier rouge

 

Dents qui se déchaussent.

*

Je vais d’île en île. Je connais des territoires dont personne n’a idée.

*

J’entends à l’ouest le vent qui s’accumule au dos des montagnes, il monte, monte comme l’eau d’un barrage, puis il déborde, déboule en sauvage, s’étire le long des fjords, arrive en hurlant et dévaste tout.

*

Parfois je reste deux jours au bord du lac sans nom, tout là-haut, au-delà des deux collines. Les animaux ne me voient même plus.

*

Je me tiens droit entre immensités froides qui lavent les yeux et mini-conciliabules d’araignées. J’entends aussi bien la furie du monde que l’inaudible cheminement des iules. Je colle mon oreille à la terre, attends quelques heures, et la succession des épeires, l’avancée méthodique des vers de terre, la sèche mécanique des fourmis emplissent l’univers avec autant de puissance que la sauvagerie des vents ou les pluies violentes de haute mer.

Christian Garcin

Selon Vincent

Babel

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ce que dit le vieux

 

– Savez-vous, mes enfants, savez-vous bien que j’ai vu ce rivage grouillant de vie ? Hommes, femmes et enfants, s’y pressaient tous les dimanches. Il n’y avait pas d’ours pour les dévorer, mais là-haut, sur la falaise, un magnifique restaurant, où l’on pouvait trouver tout ce qu’on désirait manger. Quatre millions d’hommes vivaient alors à San Francisco. Et maintenant, dans toute cette contrée, il n’en reste pas quarante au total. La mer aussi était pleine de bateaux, de bateaux qui passaient et repassaient le Golden Gate. Et il y avait dans l’air quantité de dirigeables et d’avions. Ils pouvaient franchir une distance de deux cents milles à l’heure. Oui, c’était la vitesse minimum qu’exigeaient les contrats de la Compagnie Aérienne qui assurait le service postal entre New-York et San Francisco. Il y avait un homme, un Français, qui avait offert la vitesse de trois cents milles. Hum ! Hum ! Ceci avait paru beaucoup, et trop risqué, aux rétrogrades. N’importe, le Français tenait le bon bout et il aurait mené son affaire à bien, s’il n’y avait pas eu la Grande Peste. Au temps où j’étais enfant, il existait encore des gens qui se souvenaient d’avoir vu les premiers avions. Moi, j’ai vu les derniers. Il y a de cela soixante ans…

Les gamins l’écoutaient monologuer, d’un air distrait. Ils ne comprenaient pas les trois quarts des choses dont il parlait, et ils étaient las de l’entendre ainsi rabâcher.

Jack London

La peste écarlate

traduction de Paul Gruyer et Louis Positif

édition revue et travaillée par Guillaume Vissac

suivi de

Le masque de la Mort rouge

d’Edgar Allan Poe

publie.net – collection Classiques

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à Saint-Alban

 

Alors qu’elle venait d’essuyer un volume relié en cuir de Jean Roucaute, Deux années de l’histoire du Gévaudan au temps de la Ligue, et qu’elle saisissait L’Art chez les fous : le dessin, la prose, la poésie, de Marcel Réja, quelques feuillets couverts d’une écriture décidée étaient tombés à terre. Elle s’était baissée pour les ramasser et en avait parcouru quelques lignes avant de s’asseoir pour continuer sa lecture.

«Ce qui caractérise la psychanalyse, c’est qu’il faut l’inventer. L’individu ne se rappelle de rien. Alors, on l’autorise à déconner. On lui dit : «Déconne, déconne mon petit ! Ça s’appelle associer. Ici personne ne te juge, tu peux déconner à ton aise.» Moi, la psychanalyse, je l’appelle la déconniatrie. Mais pendant que le patient déconne, qu’est-ce que je fais ? Dans le silence ou en intervenant – mais surtout dans le silence – je déconne à mon tour. Il me dit des mots, des phrases. J’écoute les inflexions, les articulations, où il met l’accent, où il laisse tomber l’accent… Comme dans la poésie. J’ai toujours eu une théorie : un psychiatre, pour être un bon psychiatre, doit être un étranger ou faire semblant d’être étranger. Ainsi, ce n’est pas une coquetterie de ma part de parler si mal le français. Il faut que le malade – ou le type normal – fasse un certain effort pour me comprendre. Il est donc obligé de traduire et il prend à mon égard une position active.»

Elle avait glissé les papiers dans sa poche en se disant qu’ils sortaient certainement de la plume de ce curieux médecin qui émaillait sa conversation et ses écrits de gros mots, quand elle l’avait aperçu à une vingtaine de mètres, marchant en équilibre précaire sur le muret qui longeait le ravin, pieds nus, portant une sorte de lourd bateau multicolore dans les bras.

….

….

– C’est la toute dernière sculpture d’Auguste Forestier, un des patients de François. Il l’a terminée il y a moins d’une heure. Il ramasse tout ce qui traîne pour construire des maisons, des personnages, des guillotines… Beaucoup de bateaux alors qu’il n’a jamais vu la mer.

Didier Daeninckx

Caché dans la maison des fous

folio

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idéalistes

 

Voilà en peu de mot toute leur philosophie : philosophie de sentiments, non de pensées réelles, une sorte de piétisme métaphysique. Cela paraît innocent, mais cela ne l’est pas du tout, et la doctrine très précise, très étroite et très sèche, qui se cache sous le vague insaisissable de ses formes poétiques, conduit aux mêmes résultats désastreux que toutes les religions positives, c’est-à-dire à la négation la plus complète de la liberté et de la dignité humaines.

Proclamer comme divin tout ce qu’on trouve de grand, de juste, de noble, de beau dans l’humanité, c’est reconnaître implicitement que l’humanité par elle-même aurait été incapable de le produire ; ce qui revient à dire qu’abandonnée à elle-même, sa propre nature est misérable, vile et laide. Nous voilà revenus à l’essence de toute religion, c’est-à-dire au dénigrement de l’humanité pour la plus grande gloire de la divinité. Et du moment que l’infériorité naturelle de l’homme et son incapacité foncière de s’élever par lui-même, en dehors de toute inspiration divine, jusqu’aux idées justes et vraies, sot admises, il devient nécessaire d’admettre aussi toutes les conséquences théologiques, politiques et sociales des religions positives. Du moment que Dieu, l’Être parfait et suprême, se pose vis-à-vis de l’humanité, les intermédiaires divins, les élus, les inspirés de Dieu sortent de terre pour éclairer, pour diriger et pour gouverner en son nom l’espèce humaine.

Ne pourrait-on pas supposer que tous les hommes soient également inspirés par Dieu ? Alors il n’y aurait plus besoin d’intermédiaires, sans doute. Mais cette supposition est impossible, parce qu’elle est trop contredite par les faits. Il faudrait alors attribuer à l’inspiration divine toutes les absurdités et les erreurs qui se manifestent, et toutes les horreurs, les turpitudes, les lâchetés et les sottises qui se commettent dans le monde humain. Donc, il n’y a dans ce monde que peu d’hommes divinement inspirés. Ce sont les grands hommes de l’histoire, les génies vertueux, comme dit l’illustre citoyen et prophète italien Guiseppe Mazzini. Immédiatement inspirés par Dieu même et s’appuyant sur le consentement universel, exprimé par le suffrage populaire – Dio e Populo –, ils sont appelés à gouverner les sociétés humaines.

Nous voilà retombés dans l’Eglise et dans l’Etat. Il est vrai que dans cette organisation nouvelle, établie, comme toutes les organisations politiques anciennes, par la grâce de Dieu, mais appuyée cette fois, au moins pour la forme, en guise de concession nécessaire à l’esprit moderne, comme dans les préambules des décrets impériaux de Napoléon III, sur la volonté fictive du peuple, l’Eglise ne s’appellera plus Eglise, elle s’appellera Ecole. Mais sur les bancs de cette école ne seront pas assis seulement les enfants : il y aura le mineur éternel, l’écolier reconnu à jamais incapable de subir ses examens, de s’élever à la science de ses maîtres et de se passer de la discipline de ses maîtres, le peuple. L’Etat ne s’appellera plus Monarchie, il s’appellera République, mais il n’en sera pas moins l’Etat, c’est-à-dire une tutelle officiellement et régulièrement établie par une minorité d’hommes compétents, d’hommes de génie ou de talent vertueux, pour surveiller et pour diriger la conduite de ce grand, incorrigible et terrible enfant, le peuple…

Bakounine

Dieu et l’Etat

Mille et une nuit

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entre flux et reflux

 

Quand les mots deviennent flasques

dans les bouches mensongères

je rentre en moi-même, rétrécis

me recroqueville et m’amenuise

J’évite toutes les sinuosités du chemin

et sa viscosité humaine

Dans ma frayeur, je recule et me garde

de louvoyer avec le mercure

Je me retiens pour ne pas glisser

Je plante fermement mes pieds dans la terre savonneuse

Je serre mes poings, ne les ouvre pas

Je répugne à palper les choses, les rictus

me répugnent, et j’abjure le renard fait homme

.

Mais quand un enfant

m’étreint et caresse mon visage fatigué

avec sa joue de velours, ses paumes douces,

ses doigts de lis

où nulle serre n’a poussé

Quand ses yeux se penchent sur mon coeur

comme un ciel lavé à l’aube fraiche

par des anges de lumière

mon coeur se desserre

grandit

Toutes les murailles

s’échappent de mon coeur fermé…

Fadwa Touqane

dans La poésie palestinienne contemporaine

traduction par Addellatif Laabi

Bacchanales n°27

Revue de la Maison de la Poésie Rhône-Alpes

Le Temps des Cerises

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La souffrance

 

La souffrance est là, qui nous entoure. Visible ou souterraine, creusant des galeries dans nos existences : chômage, précarité, dépressions, maladie, alcoolisme, drogue, mésentente dans les familles, dans les couples, divorces, enfants déchirés, adolescents suicidaires… Certes, l’armée de l’ombre veille – médecins, psychiatres, psychothérapeutes, infirmiers et infirmières auxquels se joignent des enseignants et des travailleurs sociaux -, elle secourt, soigne, retape autant que faire se peut ceux qui demandent à être pris en charge, à recevoir des soins. Mais comment endiguer tant de souffrances, soulager tant de détresses, donner du courage à ceux qui n’en ont plus ? Le mal est si profond qu’on ne peut le combattre. Aussi il continue de creuser, de saper les corps, les âmes, de briser des êtres qui ont pourtant le désir de vivre.

Charles Juliet

Gratitude – Journal IX – 2004-2008

P.O.L.

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Affirmations

 

Le génie garantit les qualités du coeur.

L’homme n’est pas moins immortel que l’âme.

Les grandes pensées viennent de la raison !

La fraternité n’est pas un mythe.

Les enfants qui naissent ne connaissent rien de la vie, pas même la grandeur.

Dans le malheur, les amis augmentent.

Vous qui entrez, laissez tout désespoir.

Bonté, ton nom est homme.

C’est ici que demeure la sagesse des nations.

Je n’accepte pas le mal. L’homme est parfait. L’âme ne tombe pas. Le progrès existe. Le bien est irréductible. Les antéchrists, les anges accusateurs, les peines éternelles, les religions sont le produit du doute.

Dante, Milton, décrivant hypothétiquement les landes infernales ont prouvé que c’étaient des hyènes de première espèce. La preuve est excellente. Le résultat est mauvais. Leurs ouvrages ne s’achètent pas.

L’homme est un chêne. La nature n’en compte pas de plus robuste….

Isidore Ducasse

Poésies I & II

Editions Allia

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