Un haïtien de 23 ans à Montréal

Sans titreHaïtiens, Italiens et Vietnamiens

des quartiers pauvres

entassés comme des sardines

dans ces wagons qui filent

vers l’est de la ville

toutes couleurs confondues.

.

Tous ceux

qui prennent

le métro

à cette heure

reviennent de l’usine.

.

La circulation des gens

dans une grande ville

se fait sous un contrôle

minutieux de la police

qui distingue au premier

coup d’oeil ceux qu’elle

doit protéger de ceux

qu’il faut constamment

harceler afin de maintenir

la paix sociale.

Dany Laferrière

Chronique de la dérive douce

roman

Grasset

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La femme en blanc dit

Sans titreL’idée arrogante de l’avenir avait disparu.

Il ne se méfierait plus ni des couleurs ni de la lumière.

Il éprouvait l’accalmie après avoir enduré l’attente.

L’esprit en éveil il sollicitait l’alcool qui atténue les plaies

Il séparait son chagrin de son souffle.

Il honorait sa dissidence.

Il prétendait au monde pour ne plus rien faire.

Il était libre d’ignorer ceux qui sans espoir donnent de l’espoir.

Il s’écartait des phrases urbaines

et parlait aux chimères.

Il se trompait dans les opérations mathématiques simples,

mais il était capable de comprendre la complexité.

Il perdait son élégance en s’habillant de simplicité.

JY

jusqu’à ce que…

théâtre – thtr

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Tu aurais dû revenir

Sans titreTu aurais dû revenir. J’ai toujours pensé qu’il eût mieux valu pour la famille que ce soit toi plutôt que moi. Ils avaient besoin d’un mari, d’un père plus que d’une soeur. C’est étrange, je sais, de raisonner ainsi. Mais depuis cette prophétie que tu m’avais faite à Drancy, j’ai toujours pensé ta vie contre la mienne. Et c’est ce que j’ai lu dans les yeux de Michel sur le quai où il est venu me chercher avec l’oncle Charles. C’est toi qu’il attendait. A Birkenau, je te l’ai dit déjà, j’avais oublié son prénom, mais je l’associais à toi, comme une jambe ou un bras, je le voyais dans ses culottes courtes de velours sombre, traînant un bâton de bois où remuaient des petits poussins jaunes dès qu’il avançait, vous alliez, à travers les champs qui entouraient le château, il ne te lâchait pas. Ton arrestation fut pour lui une amputation. Il a dû demander après toi, on lui a probablement répondu que tu allais revenir. Mais c’est moi qu’il a vu sur le quai. Il était si petit, si frêle encore.

Très vite ensuite, il a montré des signes alarmants auxquels nous n’avons pas suffisamment prêté attention. Il n’ a pas tenu lontemps en pension, il s’isolait, refusait de se laver. Alors Maman l’a retiré, confié à Henriette. On a évacué sa douleur comme mes souvenirs…

Marceline Loridan-Ivens

Et tu n’es pas revenu

Grasset

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Dire vrai

Sans titreJe veux entendre parler avec une autre langue, d’autres mots.

Je veux que les mots qui nous servent à nous parler laissent la place à la confiance, à la douceur, et s’il s’agit de parler de choses qui nous effraient, que nous le disions, juste, sans en rajouter.

.

.

Je parle de la mort.

Elle parle de la mort.

.

Je parle ma mort — seule manière de la vivre — même lointaine —, est-elle si loin ?

.

.

J’ai peut-être déjà, sans le savoir, refermé un livre que je ne rouvrirai plus, déjà dit adieu à quelqu’une, à quelqu’un, sans le savoir.

.

Elle parle sa mort, non probable, non possible, mais certaine, cancer ou pas.

Maryse Hache

passée

par ici

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Le papillon

virginia-woolf-1927-2La même énergie qui inspirait les corbeaux, les laboureurs, les chevaux, et même, semblait-il, les maigres collines aux flancs nus, faisait voleter le papillon d’un côté à l’autre du carré de la fenêtre. On ne pouvait s’empêcher de le regarder. On était saisi, en effet, d’un étrange sentiment de pitié pour lui. Le plaisir semblait ce matin là s’offrir sous des formes si vastes et si variées que le fait de n’avoir de la vie qu’une part de papillon, surtout d’un papillon diurne, semblait un destin amer, et pathétique l’entrain avec lequel il jouissait pleinement de ses maigres opportunités. Il vola vigoureusement à un coin de son compartiment, puis après avoir attendu là une seconde, vola à l’autre. Que lui restait-il d’autre que de voler à un troisième angle, puis à un quatrième ? C’était tout ce qu’il pouvait faire, en dépit de la taille des collines, de la largeur du ciel, de la fumée lointaine des maisons et de la voix romantique, grondant de temps à autre, d’un paquebot au large. Il fit tout ce qu’il pouvait faire. A le regarder, il semblait qu’une fibre, très mince mais très pure, de l’immense énergie du monde avait été glissée dans son corps frêle et minuscule. A chaque fois qu’il traversait le carreau, je me figurais qu’un fil de lumière vitale devenait visible. Il n’était rien, ou presque, d’autre que de la vie.

Pourtant, à cause de sa si petite taille et de sa forme si simple, incarnant l’énergie qui s’engouffrait à travers la fenêtre ouverte et faisait son chemin à travers les nombreux couloirs, étroits et complexes, de mon propre cerveau et de ceux d’autres êtres humains, il y avait en lui quelque chose de pathétique mais aussi de merveilleux. C’était comme si quelqu’un avait pris un minuscule grain de vie pure, et l’équipant aussi légèrement que possible de duvet et de plumes, l’avait fait danser et zigzaguer pour mettre sous nos yeux la nature véritable de la vie. Sous cet angle, il devenait d’une incroyable étrangeté. On a tendance à tout oublier de la vie à force de la voir cabossée, boursouflée, rembourrée et encombrée au point qu’elle ne doit bouger qu’avec des airs de grande circonspection et de haute dignité…

Virginia Woolf

La mort du papillon

recueil suis-je snob ? Et autres textes baths

traduction Maxime Rovere

Rivages poche – Petite Bibliothèque

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Todo liste 193

Sans titrele genre de petit mot qu’on glisse sur la table, près de la coupe de fruits, sur le frigo, dans l’entrée, je rentre à 19h, acheter du beurre, penser au vaccin du chien, téléphoner à Jean

et s’Il lisait ? on verra bien

on se parle à soi-même parfois, on s’encourage, on cherche des raisons, on batifole et puis devant la glace ou en voiture on soliloque avec la conviction que rien ne peut nous interrompre, et c’est (presque) le cas

ou Il a lu avant qu’on le formule, Il est très fort, Il boude, Il est parti bien contrarié, Il n’en tiendra pas compte, la peau tannée comme du cuir, ou imperméable à la langue, ésotérique ou dépité, bavard ou brassant ses contradictions, ou posé comme une quille, c’est selon, ou acceptant que l’on s’adresse à Lui de toutes les façons et qu’Il soit là ou pas, mais c’est très énervant cette histoire, ce flou toujours ce flou pour l’essentiel, alors que certaines choses sont claires coupantes comme du verre, Il, pourquoi Il, pourquoi pas Elle, pourquoi pas Elles (enfin, ce qu’on se demande en marmonnant dans la voiture, puis le feu change de couleur, alors on repousse le levier de vitesse et voilà)

Christine Jeanney

quand les passants font marche arrière ça rembobine

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photo Brigitte Célérier

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livre – rêve de pierre

Sans titreJ’aime l’idée qu’on puisse définir un livre comme un rêve de pierre (l’expression est de Baudelaire) : «rêve» par la liberté qu’il exige, l’inconnu, l’audace, le risque, le fantasme, «de pierre» par sa consistance, ferme, solide, minérale, qui s’obtient à force de travail, le travail inlassable sur la langue, les mots, la grammaire. Quand on a trop le nez dans le manuscrit, l’oeil dans le cambouis des phrases, on perd parfois de vue la ligne du livre. Or, j’aime me représenter le livre comme une ligne. J’aime cette abstraction, où la littérature rejoint la musique, et où la ligne du livre ondule, monte, descend, au gré de pures questions de rythme. Il y a parfois une contradiction entre le désir que j’ai d’écrire des phrases qui peuvent durer, qui sont proches de l’aphorisme et la nécessité que de telles phrases n’arrêtent pas la lecture, ne la freinent même pas. Il faut que ces phrases se fondent dans le cours du roman, sans nuire à sa fluidité, qu’elles s’enfouissent dans le texte, presque camouflées, de façon qu’elles brillent sans trop attirer l’attention. Quand, à la fin d’une scène paroxystique, le livre monte très haut et atteint un sommet, comment poursuivre la narration, comment redescendre sans faire chuter l’attention du lecteur ? La ligne du livre doit-elle toujours être crescendo de la première à la dernière ligne ? Non, on peut ménager des accélérations à l’intérieur même des parties, on peut jouer avec les ruptures de rythme, on peut faire résonner la dernière phrase d’un paragraphe. Toutes ces choses se calculent, se dosent et se mesurent. Ce sont des questions techniques, c’est affaire de métier. Un livre doit apparaître comme une évidence au lecteur, et non comme quelque chose de prémédité ou de construit. Mais cette évidence, l’écrivain, lui, doit la construire.

Il y a toujours en jeu, je crois, dans l’écriture, ces deux notions apparemment inconciliables : l’urgence et la patience.

Jean-Philippe Toussaint

L’urgence et la patience

Les Editions de minuit

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la fin du rêve d’Ananké (presque)

Sans titreEt Mithra oriente la seconde jarre.

Et dans cet enroulement sur soi du ciel avec l’onction du lait de la dévoration, du jour acide qui excède la forme, Ananké pousse sur l’aviron long de godille et sa petite barque grise aborde encore l’île au centre de laquelle est le volcan Mungibeddu, le volcan Etna, au centre de quoi est Gibel Utlamat.

La fillette Caingangue l’accompagne dans l’ascension et après elle, elle chausse les sandales qui les attendent au bord de la gorge qui gronde.

Elle lui dit l’histoire d’Empédocle d’Agrigente et d’Orphée, de Jérémie d’Anatot et de Baruch Ben Neria, de Sophonie, d’Onomacrite et du moine Asanga, elle lui dit l’histoire pareille des voyants, des invincibles et des doux, de ceux qui passent les règnes et qui sont le pas, la bourse et le ventre, le nom, la voix étrange, le célibat et le livre, de ceux en qui s’annonce la forme sous le règne et le jour sous la forme, de ceux qui sont l’oraison du monde à son prochain et la semence des saisons.

Mithra oriente la jarre de sorte que leur plongeon soit franc.

Et bientôt, Ananké est dans la forme dévorée et dans la gueule rouge qui dévore la forme et dans le jour des commencements que la gueule rend, en un torrent de gueule, plein la sphère qui roule sur soi afin que soit un regard qui fonde.

Emmanuel Tugny

Le rêve d’Ananké

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illustrations de

Anna Karina Scheidegger

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à propos de Rivarol

iv_Fotor_CollageC’est la manière de présenter son discours qui reste son plus fort argument. On y sent tout le charme d’un peuple au sommet de cet art de dire et de penser qui le caractérise. C’est la netteté géométrique (sujet, verbe, complément) de ses lignes et sa musicalité si unique qui rendent cette langue aussi charmante. Il est bien vrai qu’elle est différente de toutes ces langues qui pratiquent à outrance l’inversion – un mot qui sonne dans la bouche de Rivarol comme une perversion -, cette inversion qui rend impossible la compréhension de la phrase tant qu’on n’a pas entendu le dernier mot. Le français va droit au but. C’est «cet accord parfait entre l’élite et le peuple» qui permet à la langue française de pacifier l’espace où elle se déploie. A parler français, croit Rivarol, on se civilise. Pardonnons-lui, car il ne pouvait prévoir ce qui allait se passer à peine six ans plus tard, ne vivant pas dans le sous-sol de la vie, là où l’on n’a plus de pain et où les enfants doivent aider leur famille à garder la tête hors de l’eau en prenant la rue à la recherche de petits emplois. La révolution de 1789 apportera un virulent démenti à Rivarol sur cet «accord parfait entre l’élite et le peuple». Pourtant, il avait lu la monumentale Histoire des deux Indes de l’abbé Raynal, où ce dernier montrait du doigt le commerce infâme de l’esclavage.

On m’apporte la soupe du jour (crème de carottes) et une lasagne chaude. Sous l’influence de la Révolution, je change l’ordre des choses en mangeant la lasagne avant la soupe. C’est l’heure de me rendre à l’Institut français pour ma conférence, qui sera en fait une conversation avec Jean-Luc Di Paola-Galloni, sur le thème de la littérature et du cinéma. On parlera bien sûr de francophonie, une expression qu’ignorait Rivarol et qui est une version plus réaliste de son grand rêve d’universalité. C’est mieux que rien. Je me demande ce que dirait Rivarol s’il apprenait que c’est l’Afrique, qui n’avait à ses yeux aucune existence propre, qui pourrait bien sauver le français. Et qu’un natif de Saint-Domingue, ce terrifiant camp de travail où l’on a parqué pendant plus de trois cents ans des millions d’Africains, siège aujourd’hui sous la Coupole, au fauteuil de Montesquieu, le même qui a écrit dans De l’esprit des lois un commentaire d’une ironie mordante sur «l’esclavage des Nègres». J’ai l’impression que Rivarol accorderait sa faveur à cette situation : tout bien pensé, il ne fut rien d’autre qu’un amoureux fou de la langue française, et ceux qui aiment ont toujours raison.

Dany Laferrière

notes sur un discours

préface à

De l’universalité de la langue française

de Rivarol

Garnier-Flammarion

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Yabancıyım  – Je suis étrangère

Sans titre

Ma situation est bien claire je ne cache rien

J’ai peu à prendre mais tant à donner

Accueillez-moi enfin comme une des vôtres

Car si je suis étrangère

je suis également d’ici

.

Acceptez-moi parmi vous

Là, maintenant, tout de suite

J’ai besoin d’appartenir

Plongeons dans les nuits fraîches, dans les soirées folles

Et au bout de celles-ci enlaçons-nous

En réalité, je suis comme vous

Même si un peu timide

En fait ma seule différence

Je suis étrangère

Şirin Soysal

dans le recueil Meydan la place II

traduit du turc par Canan Marasligil

publie.net http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782814597273

photo http://www.sirinsoysal.com

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