Pollock (fragments)

Pollock est prêt. Devant l’atelier, c’est novembre. Pollock est novembre. Pollock s’est levé d’abord ou peut-être qu’il n’a pas. Pollock n’a pas dormi sans doute. Pollock jette sa clope. Et Pollock ce matin me dit merde. Sale nuit, sale tête. Les yeux cramés, la chemise noire. Pollock ne fait plus l’effort. Il crache le mégot qui s’éteint sur sa lèvre. Pollock me crache à la gueule ce matin, Pollock me dit merde de sa langue bien mâchée. Il faudra faire sans Pollock certains jours.

.

Pollock n’enfile pas sa grolle, quelque chose brille au fond. C’est pas la franche lumière mais ça brille. Pollock verse et ne se demande pas. Il ne se demande plus. C’est qu’il apprend l’oubli rapide des choses, Pollock a besoin. Quand Pollock n’oublie pas c’est l’imposteur. Alors Pollock oublie ces petites choses et que ça ne revienne pas. Mais Pollock se trompe. Il ne sait plus comment cette pièce de métal s’est logée dans sa grolle. Pollock sait que ce morceau de quoi pourrait rappeler le reste. Pollock n’aime pas ce qui brille et s’en méfie. Alors Pollock verse la grolle l’air détaché puis l’enfile.

Armand Dupuy

9’32 Pollock

l’inadvertance – publie.net

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782814502031

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Pigeons (fragment)

Les deux piegons sont là dans le grand panier gris et rose. Est-ce qu’il faudra vraiment les tuer, cher Aimé ? Je n’en ai jamais reçu, comment faut-il faire ? C’est une nouvelle espèce de mort à inventer et qui s’en chargera ? Le mort des poules, des lapins, des porcs, celle des veaux qu’on emmène sur les chars, empêtrés dans leur filet comme Agammemnon attebdabt la hache, celle des grandes bêtes aussi est connue. Mais ces beaux oiseaux immobiles sous la serpillère qu’on découd ? Ils sont luisants comme l’asphalte après la pluie, irisés comme lui, posés sur leurs pattes comme sur des trépieds de sucre rose. Ils sont si calmes qu’ils semblent à peine des oiseaux. C’est qu’ils n’en sont pas encore, je veux dire qu’ils ne savent pas voler. Tu les as pris sur cette haute poutrelle de fer qui étaie le pont de ta grange. Ils restent là-haut tout le jour, poussant des petits cris aigus quand leurs parents leur donnent la becquée. Un matin l’un tombe sur le pavé, ses ailes l’ont trahi. C’est le moment de les prendre, avant que le vol ait durci leur chair, et tu me les as donnés. Un petit garçon est parti de ton village, à travers champs, les deux bras tendus vers la droite, appuyant à sa hanche le panier où il disparaitrait tout entier – et ce panier aussi tu me le donnes. Il est gris et rose, fait de deux espèces d’osiers, les uns nus, les autres avec leur écorce. Il est beau et lourd, il est pareil à ceux que l’on voit dans les vergers d’octobre, quand les branches tout à couo remuent (bien que l’air soit immobile) ; un pied paraît, tâtant le vide, à la recherche de l’échelon. L’homme penche lentement le sac qui le ceignait comme un baudrier ; les pommes une à une roulent dans la corbeille.

Gustave Roud

pour un moissonneur

dans

Gustave Roud par Philippe Jaccottet

Seghers Poètes d’aujourd’hui

et grand merci à la donnatrice

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Cours ton calibre (fragment)

Mauvais.

Gratte.

.

Défaite.

Remonte.

.

Tout est plein

Beaucoup

Et bien.

Serre.

.

Tout pouffe.

Assouplis…

.

Il n’y a pas de quoi.

Insiste.

.

Mot s’enfile.

Esclafe !

.

Sons m’augmentent.

Il y a de quoi.

.

Plus on est de fous…

Répartis.

.

Rira bien qui rira le dernier.

N’exagère pas !

.

Je déride

Expire…

.

Je remonte

Ne fonds pas !

.

Je clapote

Tu me plais.

Nolwenn Euzen

Cours ton calibre

Editions QazaQ

http://www.qazaq.fr/pages/Cours-ton-calibre/

PS

J’espère que vous n’avez pas le mal de mer !

Pardon demandé.

 

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Ma langue

Ma langue

Flirte avec l’oubli

Valse avec l’Univers

.

S’évadant des hypothèses

.

Pour embrasser à pleine bouche

Les lèvres hypocrites de la Lumière

.

Sans raisons

Juste mes caresses

Sur ses hanches vierges

.

La Lumière et moi, moi et la Lumière

Infiniment nus

Et blottis

.

Sous le couverture fragile des mots

Paul Wamo

Le Pleurnicheur

dans

Outremer

trois océans en poésie

Editions Bruno Doucey

Paul Wamo est né en 1981 à Lifou, l’une des îles Loyauté de l’archipel calédonien. ..

auteur d’un recueil intitulé Le Pleurnicheur (L’Herbier de feu, 2006) et d’un livre-CD J’aime les mots (Grains de sablr / L’Herbier de feu, 2008)

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Les gens de cendre – 1/11 octobre 2006

 

Mais l’eau est appelante sous

le pont, ailes du Tintoret,

elle est

du même élan

que l’aimantation de

l’ange à l’envers quand il

rouvre les yeux

et se

voit lui en équilibre sur

ses interlignes mauves. La

spirale vers l’avènement

du sol.

Sa lumière native se

fait vin

mat et jauni

dans la chapelle par

le mollet de saint Pierre au chant du coq.

Sous le « silence transparent » de la

nuit sans personne (ici,

personne ! – comme si les habitants

dormaient, tous, ou avaient pu

se fondre), il tourne auprès,

strident,

il s’assoit sur les marches, juste

au bord.

Le retient le dégoût

de ses habits

dans la turbulation,

mais, l’air

de nuit, le corps y nagerait sans la,

malgré l’appel,

« porte-rocher » trop lourde

à repousser. Les jambes sont

filamenteuses ; les

yeux collés au plus proche

ont la rétine

engluée de brun-rouge. L’or

ronge dessous,

le bleu « mû et moteur » dévaste.

« Les morts et les dormeurs »

sont les

images qui le peignent, dit

la folie blanche, mais

le cadre est aboli dans le vieux corps….

André Markovicz

Les gens de cendre

publie.net – l’inadvertence

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782814501805

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Sous ou contre culture

C’est tout de même troublant, tu avoueras, qu’on ai éprouvé la nécessité de diviser la culture populaire en deux, histoire d’untroduire un sous là où auparavant il n’y avait qu’un contre – en tout cas moi, ça me trouble.

Tu opposes également une pauvreté digne (celle d’avant) à la pauvreté actuelle, qui serait assimilée à un «manque de pouvoir d’achat», ce qui me paraît juste, à une nuance près : c’est que j’ai souvent eu du mal, concrètement, à observer la dignité dont tu parles chez les anciens pauvres (la génération de nos grands-parents par exemple, celle qui est née au début du XXe siècle). Disons que certains étaient plutôt «dignes», c’est-à-dire la fermaient à table, cependant que d’autres gémissaient et gueulaient à qui mieux mieux de ne pas avoir de blé pour nourrir les gosses – et on peut les comprendre. Aujourd’hui et de plus en plus, «manque de pouvoir d’achat» est un euphémisme pour ce qu’on a mieux connu, en effet, sous le nom de pauvreté : un cache-misère. Tu me diras que ta dignité est plutôt de l’ordre du concept ou de la notion, tandis que la mienne est un rien prosaïque. Eh bien, j’aime à examiner ce que fait une dignité quand elle a les pieds dans la merde.

Toujours à propos de sous, et pour n’épargner vraiment personne, tu expliques que ces jeunes des banlieues sont des «résidus du capital» : «des résidus humains qui n’ont jamais servi et ne serviront jamais, des surnuméraires du capital, dévalués par l’automatisation et l’informatisation de la production» qui n’auront connu dans leur vie qu’un statut de consommateur. Ma foi, à ce compte-là, nous sommes tous ou sommes tous appelés à devenir des «résidus du capital», et ces jeunes sont en quelque sorte à l’avant-garde de la communauté toute entière, «invitée» à se projeter dans un (nouveau) monde de travail évanescent et flexible, un monde d’après le travail à l’ancienne. Comme tu le sais, le sort réservé aux plus démunis, aux marginaux (fous, prisonniers, etc.) est un indicateur exact et puissant de l’état d’une société. Leur situation anticipe celle qui nous sera faite.

.

Je ne voudrais pas que tu crois, cher Jean-Paul, que je prends aveuglement fait et cause pour les banlieues – je sais bien qu’il y a là autant de connards qu’ailleurs. Car il y a des gros cons dans la finance, et il y a aussi des gros cons dans l’université, des gros cons dans la politique et des gros cons dans l’enseignement, des boulangers et des plombiers qui sont de sacrés gros cons. Là-dessus, tout le monde est d’accord. Mais tu adoptes dans tes textes un ton, disons, vigoureux, et il m’est difficile de te répondre non vigoureusement. La conversation continue, donc, et heureusement ! À toi, maintenant…

Nathalie Quintane

Lettre à Jean-Paul Curnier

dans

Les années 10

La fabrique éditions

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après l’opération

La porte et les yeux clos. Ce que je vois avant d’ouvrir les yeux. Comme dans une sorte de dédoublement. Je me vois au-dessus de mon corps horizontal relié à différentes machines sophistiquées qui émettent des sons professionnels. J’ouvre les yeux, la porte est toujours close. Je sens les draps frais sous la paume de mes mains. Les mains sagement reposent de chaque côté de mon corps, les bras allongés au-dessus des draps impeccablement repliés. Je respire aisément. Ma poitrine se soulève régulièrement et je fais en sorte de ralentir le mouvement d’expiration. Mes orteils dociles se fléchissent, s’étirent, s’écartent, se chevauchent. Tout est sous contrôle. Encore faible, je ne me risque pas à pousser plus loin mes investigations. Je suis vivante. C’est l’essentiel. Bientôt la porte va s’ouvrir et dès le premier regard je saurai.

.

Il porte encore son costume et son masque de chirurgien mais de manière négligée, ça manque de tenue tout ça. On voit bien que le spectacle – ou la bataille – est fini. Ses yeux disent que tout s’est bien passé. Les mots ensuite ne viennent qu’apporter des précisions, des détails. Je ne sais pas si j’aurai la force d’applaudir. «Vous êtes réveillée ? Je vous rassure, vous n’aurez pas de séquelle. Il a fallu explorer loin et profondément, je voulais être sûr d’enlever tout. Vous pouvez vous reposer, me dit-il tout en examinant l’écran du monitor sur ma droite. Je reviendrai vous voir ce soir.» Il se tourne déjà vers une infirmière pour indiquer une posologie de «…énol» et de «…édil» et fait demi-tour.

– Docteur !

– Oui ?

– Dites-moi, elle était comment ? ma p…

– Je vous coupe tout de suite ! Interdit de prononcer son nom, ou un synonyme ou un mot de la même famille ! N’y pensez même pas ! Il en va de la réussite complète de l’opération. Je vous avais avertie ! Vous et vos proches, il faut vraiment que vous respectiez votre part du contrat.

– Mais dites-moi au moins si elle était bénigne ou…

– Comment vous sentez-vous ?

– Bien, Docteur, étrangement et merveilleusement bien.

– Vous voyez bien, allez maintenant dormez et oubliez.»,

dit-il d’un ton assuré.

Impérial, il sort, suivi de sa suite… cela me fait sourire et mal en même temps. Si longtemps que je n’ai pas fait jouer les muscles du sourire… les commissures des lèvres manquent de souplesse. Probablement un effet de la morphine, du glucose ou d’un quelconque produit s’écoulant dans mon sang par la perfusion, non seulement je ne ressens aucune douleur mais je me sens plutôt euphorique. En sécurité….

Christine Zottele

Vous vivez dans quel monde ?

Editions QazaQ

http://www.qazaq.fr/pages/vous-vivez-dans-quel-monde

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Les clochards célestes (poème récapitulatif)

Les qui traînent leurs savates trouées

dans ce monde troué

Les qui chopent la chtouille en titillant

leurs muses

Les blessés fidèles à leurs blessures

Les qui fredonnent dans la grande nuit noire

Les tordus Les arpenteurs de la traverse

Les qui contournent Les qui survivent

Les qui hurlent

Les inconsolés qui consolent

Les de peu qui rêvent debout

Les qui résistent

Les adventices créatrices

Les qui nous rient au nez

Les qui mâchent leurs braises

Les resquilleurs du ciel

Les marvericks de la grâce

Les récalcitrants de la farce

Les vent-debout dans la défaite

Les chats qui bécotent la souris

Les orpailleurs de la misère

Les petites mains de la beauté

Les derviches déglingués

Les explosés en plein vol

Les qu’ont la tête dans les étoiles

et les deux pieds

bien dans la merde

Les qui saignent honnêtement

Les immenses moins que rien

Les clochards célestes

Thomas Vinau

76 clochards célestes

ou presque

couverture : François Matton

Le Castor Astral

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je vous écris

je vous écris, une écume sur un peu d’eau

qu’il faudrait saisir sur un buvard ou qui dessinerait du hasard

cette illusion de tenir à quelque chose ou à quelqu’un ?

je ne tiens à personne, et quand je dis tenir ce n’est pas autre chose que saisir l’ancre intérieure

il me faut sans cesse couper ma main et ce qui repousse devient plus étriqué, rachitiques liens de digts, surgeons en creux de substance

j’en sais toujours plus sur la taille des arbres, sur l’élagage et la tonsure, je vis un amour chauve

j’ai le mal naturel des ronces, les épines exponentielles, je profite à fond de la maigreur du terrain…

je vous écris

tentative de séduction, un tour poisseux pour racoler vos ailes, un éventail d’appâts postés sur les transports

vous avez lu n’est-ce-pas, ma livraison de fruits le poison que j’y istille jusqu’à votre écoeurement

comment pourriez-vous me prendre !

Anna Jouy

je et autres intimités

les dits de solitude

Editions QazaQ

http://www.qazaq.fr/pages/je-et-autres-intimites/

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le vieux veillait sur la petite

Puis le vieux et la petite consommèrent une grande partie des provisions dont le meunier leur avait fait offrande plus avant dans la journée puis, très vite, ils se blottirent l’un contre l’autre pour dormir sous la couverture et, assez vite, la petite plongea dans le sommeil mais le vieux resta éveillé. Paisiblement acagnardé dans leur nid de foin, le vieux percevait à distance le tumulte discret de la rivière proche et le murmure des trembles et le chuintement des vases et le clapot de l’eau sur les berges et, à travers le carreau des vitraux, il perçut aussi des reflets lunaires sur ce qu’il devina être une éclosion d’éphémères qui se déclenchait en ce début de nuit sur la rivière. Le vieux veillait dans cette église perdue au milieu du paysage. Le vieux veillait sur la petite et le vieux songea que depuis longtemps déjà il lui servait de père et de mère. Qu’il la choyait et qu’il la berçait dans ses bras. Qu’il la nourrissait et qu’il la torchait et qu’il la baignait et qu’il la rabrouait et qu’il la tançait parfois comme un petit chiot turbulent et qu’il la voyait grandir différente de ce qu’il avait imaginé. La petite marchait et elle parlait et elle se débrouillait quasiment seule. Elle s’éveillait et elle s’habillait seule et elle pouvait allumer du feu et chercher les couverts dans la besace et c’est elle, parfois, que exigeait de la régularité dans l’heure de leurs repas. C’était, songea le vieux, une enfant calme et pensive et comme pénétrée de l’extrême sérieux qu’aurait eu la vie et, pour l’heure, le vieux veillait sur son sommeil. La petite ronflait rondement pelotonnée sous la couverture etelle sentait un peu des pieds et elle devait avoir un peu froid et le vieux remonta la couverture de laine sur son menton. La vieux avait sa dague à portée de main et il veillait. Il veillait comme s’il guuettait la venue improbable d’une bête féroce et maléfique qui voudrait lui prendre la petite. Puis le vieux pensa au cadavre de l’homme qu’il avait laissé dans la carrière. Puis le vieux pensa à tous les cadavres de par le monde. À tous les types de cadavres. Cadavre d’homme. Cadavre d’arbre. Cadavre d’animal. Le vieux y pensa toute la nuit sans pouvoir dormir.

Marc Graciano

Liberté dans la montagne

Editions Corti

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