mais elle…

 

 

Mais elle maintenant je la voyais revenir dans ma tête, tous les soirs, toutes les nuits – et je n’en parlais pas, et lui non plus n’en parlait pas, alors je me disais il l’a oubliée, puisqu’il oublie tout comme ça si facilement, comme moi il m’avait oubliée. Et ça suffisait de penser ça pour ne pas y croire. Pour penser que je ne savais pas, qu’elle était peut-être venue à l’hôpital et – est-ce qu’elle avait pris ce risque, de me croiser dans un couloir, dans sa chambre, est-ce qu’elle aurait fait ça, l’a-t-elle fait, et je tournais ça dans ma tête avec les yeux sur les chiffres rouges qui disaient les heures qui passaient, une heure, deux, trois. J’avais envie de bondir de mon lit, d’aller dans sa chambre, de me jeter sur lui comme au temps des colères et de jeter, et de lancer sur lui toute ma violence, et griffer encore, et frapper encore et puis finir comme à chaque fois avec, dans le corps tout le vide qui reste quand on a tout laissé de soi aux orties.

Et comment je me retenais de ne pas faire ça, me disant, tu gâcherais tout, il ne faut pas, il faut oublier, tout, que rien ne reste même si bien sûr elle est venue, même si bien sûr elle n’avait pas disparu, non. Je me disais, comment j’ai pu croire qu’elle n’était pas venue, comment j’ai pu croire ça si longtemps, qu’elle avait disparu, qu’elle s’était envolée, que tout ça d’un coup ça n’existait plus parce qu’il allait revenir, parce qu’il fallait qu’une fois le hasard nous fasse le caprice de ne pas s’acharner et même de se retourner sur tout ce qu’il avait fait pour l’annuler d’un coup, et me rendre à moi le monde comme je l’avais voulu.

Laurent Mauvignier

Apprendre à finir

Les Editions de Minuit

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Tina dans le métro

 

 

Le métro, c’est une bouche, une belle voie digestive, les boyaux de la vie. C’est à ça qu’il va servir. Digérer, malaxer, dissoudre tous … ces noyaux trop durs, ces boules au ventre. C’est fait pour rentrer encore dans le mouvement des laborieux, le monde auquel elle n’appartient plus, entrer dans la rumeur de tout ce qui se passe et bouge. D’une station à une porte, d’une porte à une autre, le métro tangue et l’emmène et la chahute et la secoue. Elle y va debout, assise, devant, au fond. Elle y va, les yeux clos, les yeux ouverts, les bras ballants ou la langue bien pendue, hargneuse, heureuse, coléreuse et indifférente. C’est un matin pour reprendre ses rôles, les goûter à nouveau, les uns après les autres, un matin fait pour respirer, pour tracer la route, pour étirer l’espace. Pour mettre des kilomètres entre elle et la rue Sentinelle. Elle pourra se tenir ainsi dans ce mouvement continu jusqu’à ce qu’elle trouve ce qu’elle doit. Se jeter dans les souterrains du métro est le premier geste supportable après la fuite. C’est un peu comme s’asseoir dans une église païenne, vouée à un dieu qui porterait le nom de travail. Elle ignore en fait pourquoi elle a choisi d’agir ainsi. Cela rime surtout à matérialiser en interstices et en temps sa déroute. Entrer dans une grande machine à laver le délit, y tourner, brasser tout le micmac dans la sueur des ouvriers, des femmes de ménage, des retraités boiteux, qui d’heure en heure l’accompagnent. Une matinée peut paraître relativement courte quand on va de Genève à Berlin ou de Paris à Lisbonne. Elle est parfois longue quand on est assis et qu’on attend un diagnostic. Elle peut n’être quasiment rien, un jour de congé, ou sembler pleine et riche quand on y multiplie les gestes et les rencontres.

Au cours de ces toutes premières heures, Tina ne ressent rien. Elle se tient à côté d’elle-même. C’est une chose qui arrive parfois si on vit des instants trop forts et qu’il est impossible de s’en distancier d’une manière ou d’une autre. On s’assied et on laisse vivre à sa place le corps fantôme sans lui accorder aucune pensée ou réflexion. Tina agit en automate, quitte son siège par impulsion, change de rame et de direction, navigue. Tout cela sans la moindre intention. Puis la faim la guide. Un arrêt café, un autre croissants. Enfin, le besoin de voir la lumière et qui met fin alors à cette virée dans le royaume des errants et inaugure le soleil ainsi que le retour de ses facultés.

Olivia Lesellier

Rien, te dis-je…

Editions QazaQ

http://www.qazaq.fr/pages/rien-te-dis-je/

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La Mounine (une tentative)

 

 

Au lieu dit «La Mounine» entre Marseille et Aix un matin d’avril vers huit heures par la vitre de l’autocar le ciel quoique limpide au-dessus des jardins m’apparut tout mélangé d’ombre.

Quel poulpe reculant hors du ciel de Provence avait-il provoqué ce tragique encrage de la situation ?

Ou n’était-ce plutôt quelque chose comme le résultat de l’explosion en vase clos d’un milliard de pétales de violettes bleues ?

Il y avait comme une dissémination de cendres dans l’azur, et je ne suis pas sûr que l’odeur n’en fût pas comparable à celle de la poudre.

L’on éprouvait comme une congestion de l’azur. Les maisons les tempes serrées tenaient closes leurs paupières. Les arbres avaient l’air atteints de maux de tête : ils évitaient de bouger la moindre feuille.

C’était comme si le jour était voilé par l’excès même de son éclat. Ce jour vaut nuit, pensais-je, ce jour bleu de cendres-là. Il tient son ombre dans les griffes de son éclat. Son ombre à son éclat toute estompée.

D’où vient cette autorité terrible des ciels ? Quel coup de poing a été donné sur la tôle de la nuit pour la faire vibrer ainsi, devenir si radieuse, de vibrations qui s’amplifieront jusqu’à midi ?

Et comment se fait-il que règne une telle immobilité, semblable à l’attente qui succède si curieusement aux actes décisifs, aux coups de feu, aux viols, aux meurtres ?

Pourquoi cette sévérité sur ce paysage si généralement quelconque, ce paysage notarié, ce paysage de droit romain ?

Pourquoi cet accablement pathétique ? Est-ce la rançon du beau jour ? Un beau jour est aussi un météore, le moins facile à décrire sans doute.

Francis Ponge

La Mounine

dans

La rage de l’expression

Poésie/Gallimard

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la crise (fragment)

 

 

Toutes les « la crise » naissent libres et égales en indignité et en droits. Elles sont douées de raison et de conscience et agissent les unes envers les autres dans un esprit d’indéfectible fraternité.

« La crise » peut se permettre de changer de gouvernement comme tu changes de chemise.

Tu es la sueur de « la crise », elle te lèche sur ses flancs, elle n’en perd pas une goutte.

« La crise » s’infuse dans ton poste de radio ; une prise matin, une prise soir.

« La crise » te le dit pourtant dans le New York Times : «il y a une guerre des classes, c’est un fait, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la gagner.»

« La crise » est soluble dans le pire fascisme et dans n’importe quel totalitarisme, mais aussi, et encore plus à l’aise, dans ta démocratie et ton parlement.

« La crise » poisonne ses ouailles, respire un air vicié qui lui sied bien, se tire une balle dans ton pied (pas grave ça repousse).

« La crise » respecte toutes les libertés, y compris celle que tu as de t’asservir volontairement (ou involontairement genre «excuse, pas fait exprès»).

..

Joachim Séné

La crise

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782814503045

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le gardien de cailloux (fragment)

 

 

La vie est déserte. Elle est morte pour les morts. A la fin, on devient des animaux… Comment peux-tu parler, si tu es mort, redis-je redis-je à mon cada – alors que mon corps est là, seul, qui vit dans c’t’amertume ? … Alors je repétai à mon corps de faire le chien et il se tut. Et il pensa désormais en noir-et-bleu. Alors je fis repentir mon corps d’être, car il n’avait déjà plus que moi pour l’animer. Ni que pour moi pour y assister. «Si je t’anime plus, tu tourneras cadavre, tu rejoindras publiquement le bon silence des choses…» Alors je répétai à mon corps de faire le mort et il se tut. Alors, pour le jouer cadavre, je le rompis et je le partagea. Alors je repentis mon corps, devant toutes ces bouches, pour qu’elles fassent les mortes avec, et qu’elles se tussent avec. Ou qu’elles en sortent.

J’envisageai de passer la suite de ma vie à travailler cuisine dans un p’tit restaurant interrogatif mais tranquille : j’avais même plus la tête à être, ni même une voix qui me creuse en un chien, ni même encore assez d’oreilles et d’vanité pour m’écouter pisser sur les feuilles… Alors une voix creuse ma voix… ni même la voix qui creuse ma voix… ni même mon cadavre qui fléchit… Ainsi entendis-je ma voix, comme celle de celui qui mentait, ou comme une personne qui creuserait à l’intérieur de moi, ou comme une personne qui creuserait encore, et jusqu’à la mort, à l’intérieur du corps d’un bonimenteur. Je cessai donc de passer, repasser, penser à entasser toujours allées et venues. A l’intérieur d’un bonhomme, il y a un bonhomme.

J’avais eu deux enfants, dont l’un des deux est encore à l’heure actuelle présent à Manosque, et représentant en vin. L’autre est un être complètement entièrement construit en souffrance… Et c’est ainsi que mon fils souffrit, de même que moi-même quand j’avais son âge. Le troisième était un être complètement polissé et urbain et étranger à nous trois. Mais son frère de souffrance est une créature de la pure souffrance. Quand j’aurai quitté ce solennel plafond, couvrant cette scène si solennelle, vous direz à tous que je n’étais qu’un vivant ici, que vous avez aperçu : et vous aurez sans doute raison… Voici bilan. Voici mes luttes de vie. Voulez-vous prendre ceci ? Ce sont des choses pour la vie ; des particules de monticule que je vous cède pour pas cher. Prenez c’est pas rien.

Valère Novarina

Le Vivier des noms

P.O.L.

Pardon demandé pour le piètre résultat de mon audace

en hommage à l’auteur et ses acteurs

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Sous mes yeux (fragment)

 

 

La peur et l’obéissance, le dégoût de cette obéissance, nous sont transmis au sein, en même temps qu’une rancœur si enracinée qu’elle est un flux tranquille, à peine décelable, un élément constitutif de ce que nous sommes et qui, devenue inutile trop soudainement, manquerait à notre équilibre. Je le sais parce qu’en moi, la rancœur est floue, indécise, pour ainsi dire, comme si la graine n’avait pas bien poussé, n’avait pas creusé profond non plus, du coup. Et je vois bien que cette absence de foi en une distribution tranchée des rôles, en une opposition sans nuance, me marque aux yeux de mes semblables. J’arbore, sous leur regard, une anomalie, quelque chose qui boite, ou dépasse, ou s’égare. En tout cas indispose.

J’ignore d’où me vient cette réticence à suivre le courant des convictions générales, mais j’ai su d’instinct qu’il valait mieux la taire. Je l’éprouve depuis toujours, depuis les débuts du raisonnement, cette répugnance à me fondre, à faire mienne la parole et la vision largement partagées : celles d’un peuple contraint et qui, d’une certaine façon, s’en gausse, s’en trouve à la fois grandi et justifié sans avoir à se penser. Depuis toujours je me fouille, au contraire, me triture, me questionne, rassemble mes moi épars autour d’une idée, puis d’une autre, d’un désir ou d’un refus. Je me recalcule et me repositionne. Autour de moi, par contagion, rien non plus n’est figé.

Carole Zalberg

dans

Surveillances

ouvrage collectif

publie.net

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782371771499

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la perte

 

 

Ils avaient rasé les maisons qu’ils avaient héritées de leurs pères.

Ils ne leur élevaient plus de tombeau.

Les trésors qu’ils avaient entendu léguer à la joie de leurs fils, ils les mirent dans les greniers, dans les caves, derrière les grilles des parcs, à l’intérieur des musées, dans les coffres des banques puis, comme ils avaient cessé d’en apercevoir la beauté, l’intelligibilité se retira d’eux. Même la réthorique, au bord de la langue, qui permet de distendre le lien qui étrangle l’âme de chacun par l’usage de la langue du groupe, fut jetée à la voirie. Même la mort, dans le rite qui l’entourait, qui allégeait du poids de la parentèle, nous l’avons rejetée comme une ordure d’un autre temps dont la présence met mal à l’aise et dont la décomposition formelle et l’odeur ne doivent plus être infligées. La nature même, les anciens fauves, les rapaces, les forêts, les monstres, nous les avons soit éliminés dans les massacres, soit dévoyés en les domestiquant dans les fermes ou en en faisant les héros des zoos. Les anciennes exigences avec leurs noms, les prodigieuses voluptés avec leurs pudeurs, les fiers dessins avec leurs oeuvres, les terribles peurs avec leurs chants ont commencé de perdre leur nom sur le pourtour des lèvres. Le temps venant, les déchets et les gravats, les palais croulant, les hommes et leurs cités recouvrant la terre des charniers et aplanissant les ruines, c’est la disparition elle-même qui disparut. La tyrannie de l’absence du langage humain complexe s’exerça sans plus trouver d’obstacle à la fascination lumineuse. Les images, les dépendances artificielles, les vêtements universels, les objets de l’industrie devinrent les idoles que tous convoitaient.

Les quelques-uns qui font l’écart entre le plus grand nombre et tous (empêchés par leur faiblesse et leur division de se prémunir) ont été écrasés.

La beauté, la liberté, la pensée, le langage humain écrit, la musique, la solitude, le second royaume, les plaisirs sursis, les contes, la petite oie dans l’amour, la contemplation, la lucidité, ce ne sont que des angles, ce ne sont que des noms divers pour nommer une seule chose, une seule implication entre le sujet, le réel, le langage. Peu importe ces noms. Leur souvenir s’est effacé au point que leur nostalgie ne fait même plus souffrir ceux qui sont nés après qu’ils avaient disparu.

Pascal Quignard

Les Ombres errantes

Dernier royaume, I

folio Gallimard

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Le matin sur la ville, et le peintre

 

 

C’est le matin, il n’y a personne sur les trottoirs,…

Personne dans les magasins dont on ne sait pas ce qu’ils vendent (ce qui est écrit aux vitrines n’évoque rien), ni acheteurs, ni promeneurs ni rien qui fasse figure d’indice que ces petites fenêtres à l’étage.

Où se cacher et où dormir, ouvertes fermées, bruissantes de corps en mouvements, de passages d’un rêve à l’autre, de réveils, draps froissés ou tendus au cordeau ? Qui dort, qui pense et quelles craintes, quelles attentes pour le jour à venir. Le matin, comme le ciel sous sa peau lisse, pourrait faire croire qu’il est le même pour tout le monde.

Mais ce n’est pas le cas. Même en se rassurant avec de la géométrie, même sous la lumière tiède déroulée doucement en couverture. Le réveil progressif des fenêtres évite la part d’ombre au sol. Lui l’attache, la retient, l’étire jusqu’au bout du trottoir, insiste.

Il décline nos demi-rêves demi-sommeils demi-réveils, notre palette d’attitudes à stores et rideaux énoncés, nous, coincés entre ciel et trottoirs, et rougeoyants, la force que donne le matin, malgré la menace du bloc dur que le sens de la lecture révèle, ce vers quoi nous allons ?

Il travaille à l’écart.

Dans les rues endormies et naissantes, dans les pensées subtiles non formulées, dans les angles volés, les soirs magiques, dans le laps de temps imprévisible que cette seconde volatile touche, à l’intérieur de cette seconde qu’on n’est pas censé peindre, il travaille. Il ne juge pas, il ne donne pas de mode d’emploi, ne propose pas de hiérarchie (sauf qu’il préfère la solitude, quand il n’y a personne, l’on voit mieux les gens).

Il n’indique pas de marche à suivre, ni de dieu à aimer, il se rattrape comme il peut, souvent à un rai de lumière. Il ne peint pas la déchéance ou la brutalité patente, ni la saleté, ni la noirceur, il ne veut pas nous accabler.

Il peint des secondes perdues, celles qui ne servent à personne, celles qu’on jette sans un regard parce qu’on ne sait pas quoi en faire. Il peint les grands chambardements sous la beauté. Il peint le difficile dans la clarté. Il peint l’avancée de la mort sous les étoiles. Il peint sa femme à l’arrière d’une voiture. Il peint l’espoir fait vivre. Il peint le construit sur les terrains vagues. Il nous peint dans des trains, dans des chambres, des salles de restaurants, des bureaux, pendus à des balais dehors ou sur des terrasses livides, près de livres, près de lampes, assis, à regarder par des fenêtres éteintes des horizons inaccessibles, il peint notre incroyable persévérance, nous qui ne durons jamais que le temps d’une seconde.

Christine Jeanney

Hopper ou «la seconde échappée»

Editions QazaQ

http://www.qazaq.fr/pages/hopper/

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De mesnager sa volonté (fragments)

 

 

Quand ma volonté me donne à un party, ce n’est pas d’une si violente obligation que mon entendement s’en infecte. Aux présens brouillis de cet estat, mon interest ne m’a fait mesconnoistre ny les qualitez louables en nos adversaires, ny celles qui sont reprochables en ceux que j’ay suivy. Ils adorent tout ce qui est de leur costé ; moy je n’excuse pas seulement la plus part des choses que je voy du mien. Un bon ouvrage ne perd pas ses graces pour plaider contre ma cause. Hors le noeud du debat, je me suis maintenu en equanimité et pure indiférence… De quoy je me gratifie, d’autant que je voy communément faillir au contraire… Ceux qui alongent leur cholere et leur haine au delà des affaires, comme faict la plus part, montrent qu’elle leur part d’ailleurs, et de cause particuliere : tout ainsi comme à qui, estant guary de son ulcere, la fiévre demeure encore, montre qu’elle avoit un autre principe plus caché. C’est qu’ils n’en ont point à la cause en commun, et en tant qu’elle blesse l’interest de tous et de l’estat ; mais luy en veulent seulement en ce qu’elle leur masche en privé. Voylà pourquoy ils s’en picquent de passion particuliere et au delà de la justice et de la raison publique…

Je veux que l’avantage soit pour nous, mais je ne me forcene point s’il ne l’est. Je me prends fermement au plus sain des partis, mais je n’affecte pas qu’on me remarque specialement ennemy des autres, et outre la raison generalle. J’accuse merveilleusement cette vitieuse forme d’opiner : «Il est de la Ligue, car il admire la grace de Monsieur de Guise» «L’activité du Roy de Navarre l’estonne : il est Huguenot» «Il treuve cecy à dire aux moeurs du Roy : il est seditieux en son coeur»…

De mesmes, aux prognostiques ou evenements sinitres des affaires, ils veulent que chacun, en son party, soit aveugle et hebeté, que nostre persuasion et jugement serve non à la verité, mais au project de nostre desir. Je faudrois plustost vers l’autre extremité, tant je crains que mon desir me surbone. Joint que je me deffie un peu tendrement des choses que je souhaite. J’ay veu de mon temps merveilles en l’indiscrete et prodigieuse facilité des peuples à se laisser mener et manier la creance et l’esperance où il a pleu et servy à leurs chefs, par dessus cent mescontes les uns sur les autres, par dessus les fantosmes et les songes…..

Il ne faut pas se precipiter si eperduement après nos affections et interests….

Montaigne

Essais – Livre III, Chapitre X

Bibliothèque de La Pleiade

textes établis par Albert Thibaudet et Maurice Rat

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Revenir chez Flannery O’Connor

Jean Rolin

 

En 2007, à l’exception des quelques images que j’ai décrites plus haut, illustrant notre entrée dans la maison, Kate n’avait filmé que de l’extérieur, et c’était ce point de vue qu’il me tardait de retrouver. La maison signalée comme dangereuse – et qui était du vivant de Flannery le logement des employés noirs de la ferme – avait été restaurée, et de même la grande étable que Kate avait également filmée, alors qu’elle tombait en ruine, et qui maintenant était accessible à la visite. Mais ce que Kate avait filmé avec le plus d’insistance – outre le sol, le plus souvent couvert de feuilles mortes ou du gravier que ses pas faisaient crisser, et sur lequel on voit parfois se profiler son ombre -, c’était un pré, borné par une clôture, dans le fond duquel passait un équidé gris, de taille moyenne, qu’en voyant le film j’avais identifié comme un mulet, et qui était effectivement quelque chose de ce genre, descendant d’un âne mexicain offert à sa mère par Flannery. Je retrouvai le pré, mais sans la mule, dont les dames par la suite, m’indiquèrent qu’elle était morte en 2010. Et pas plus que celle-ci, je ne revis de cardinaux, ces magnifiques oiseaux rouges, auparavant nombreux, sur lesquels j’avais attiré avec succès l’attention de Kate. Bien qu’en règle générale mon projet impliquât de ne pas en faire plus que ce que nous avions fait ensemble, je m’enfonçais un peu dans les bois entourant la maison, mû par le désir, qui ne devait pas être exaucé, d’apercevoir au moins l’un de ces oiseaux.

Jean Rolin

Savannah

P.O.L.

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