deux tentatives pour l’Oblique

 

Me voilà bien embarassée

parce que j’aime beaucoup l’Oblique, le dernier livre de Christine Jeanney

paru chez publie.net

version numérique http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782371771383/oblique

il existe aussi une version papier, légèrement différente, différences entraînées par la mise en page

parce que, justement la mise en page est importante

seulement voilà, wordpress ne me permet pas de la respecter

alors, en rester à une lecture à travers ma voix, et là j’étais paralysée, je trébuchais, persuadée que je ne pourrais respecter tout ce que Christine Jeanney avait mis dans ses mots… ai tenté, re-tenté, n’ai obtenu que cela, ci-dessus

et puis, parmi mes loupades, un autre passage

et avec ma logique habituelle, je le mets ci-dessous

 

bien consciente qu’il est préférable, bien préférable, d’écouter sa bande son et les enregistrements de son entretien avec Guillaume Vissac en cliquant sur ce lien

http://christinejeanney.net/spip.php?article1212

 

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Le jeune sculpteur et ses rêves

Frêle, brun et d’aspect négligé, il se tourna à demi quand je frappai et s’enquit de ce qui m’amenait sans se lever. Quand je lui eus dit qui j’étais, il manifesta un peu d’intérêt ; mon oncle avait excité sa curiosité en cherchant à éclaircir ses étranges rêves mais ne s’était jamais exprimé sur les raisons de sa recherche. De ce point de vue, je me gardai de lui en dire plus mais tentai avec le plus de subtilité possible qu’il veuille bien se confesser. En peu de temps, je fus convaincu de sa sincérité absolue, tant il parlait de ses rêves d’une façon dont personne n’aurait pu se méprendre. Eux, et la trace qu’ils avaient laissée dans son subconscient, avaient profondément infléchi son art, et il me montra une sculpture morbide dont les contours me firent presque sursauter, tant était forte sa sombre suggestion. Et il était incapable de se souvenir d’en avoir vu le modèle original, sinon dans ce bas-relief du rêve, mais les contours s’en étaient fixés d’eux-mêmes sous ses mains. Aucun doute que ce soit cette forme géante sur laquelle il s’extasiait dans son délire. Et il m’apparut clairement qu’il ne savait rien du culte caché, mon oncle l’ayant tenu à l’écart de son impitoyable catéchisme ; et je tentai à nouveau de deviner de quelle façon il avait pu recevoir ces extravagantes visions.

H.P. Lovecraft

L’appel de Cthulhu

traduction par François Bon

Points

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Anti-poème

Je passe en revue

ce qui communément se dit :

la pierre respire

le bois travaille

l’arbre se dénude

le ciel se couvre

le vent gémit

l’herbe se couche

la nuage court

la forêt recule

le volcan se réveille

l’étoile pâlit

la mer mugit

le soleil se cache

la montagne tue

le désert avance

etc…

Et voilà que je songe à ces tribus arabes d’avant l’islam qui façonnaient des statuettes de dieux avec des dattes, les adoraient pendant que la nourriture était abondante, puis, en temps de pénurie, les mangeaient sans état d’âme. Que faisons-nous d’autre avec la nature, cette divinité que nous avons recréée à notre image en pétrissant quotidiennement la pâte de la langue ? Aujourd’hui, ne sommes-nous pas en train de la dévorer après l’avoir tant adorée ?

Abdellatif Laâbi

publié avec le concours du Printemps des poètes

L’étreinte du monde (Laâbi/Ascal)

dans

Quels infinis paysages

anthologie dirigée par

François Rannou

publie.net poésie – l’Inadvertance

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782814504462

 

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Ouverture des jeux olympiques

Tout va bien. Je suis calme. Le sol tremble. Les figurants se sont regroupés au milieu de la piste sur une musique lancinante. On allume des ventilateurs. De grands chevaux font leur apparition. Ils avancent contre le vent, leurs jambes maigres se plient, se brisent, ils s’effondrent, ils sont abattus par la force du souffle, leurs têtes s’arrachent, leur pelage, on voit apparaître les carcasses en bois, ce ne sont plus des chevaux, maintenant, mais des navires qui voguent sur une mer déchaînée, une mer qui s’apaise quand les bateaux touchent terre et libèrent leur cargaison d’enfants. Les enfant courent. Leurs visages radieux s’affichent sur des écrans géants. La caméra s’élève. On voit des centaines de têtes rouler, se poursuivre, s’assembler, qui finissent par former les anneaux olympiques. Je contrôle une dernière fois la bombe.

Le tableau suivant se prépare dans l’arène. La fillette à mes côtés essaie en vain de gonfler un ballon. Elle le tend à sa mère qui s’époumone, elle aussi, avant de m’appeler à l’aide. Je souffle, le ballon se déploie, la tête de Simba, le lionceau du Roi Lion, apparaît. Je le tends à la fillette. Elle applaudit, elle le laisse échapper. Un coup de vent l’emporte ; des mains se lèvent, la ballon rebondit de spectateur en spectateur, d’un enfant à l’autre, toujours plus loin dans les gradins. La foule roule, se répond, communie, elle va, elle vient, elle chavire, débordante de rires et de chants. Je désactive le détonateur. Le spectacle reprend sur la pelouse noyée de confettis. Une clameur emplit le stade, elle se met à tourner, plus vite, plus fort, merveilleusement accordée au cercle de la vie. La fillette prend ma main. Mes larmes viennent. Encore et encore. Elles remontent. Elles me tirent du néant. Allegra m’apparaît. Elle a les yeux fermés. Elle ne les rouvrira plus. Pardon. Pardon, ma petite chérie.

Philippe Rahmy

Allegra

La Table Ronde

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Matin recomposé

 

 

Les pistes entrecroisées

Aiguillent le pas pressé

Des hommes aux pieds de cendre

Il a plu dans la nuit

La chaleur monte lente

L’orbe des milans noirs

Dessine le ciel tendre

L’oeil sur la ligne qui serpente

Lève parfois des cailles bleues

Et le paysage s’incline

Tout se conjoint à l’horizon

La terre brune

Les roches

La parole en sommeil

Les signes envolés

Serge Marcel Roche

Journal de la brousse endormie

Editions QazaQ

http://www.qazaq.fr/pages/journal-de-la-brousse-endormie/

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Phil se lève

 

 

Phil mouline alors frénétiquement des pieds comme un personnage de dessin animé et, rejetant draps et couverture, se propulse hors du lit, la caméra le suit à distance, pour gagner à droite de l’écran un cabinet de toilette, lequel donne directement dans la chambre et ne possède pas de porte. A la radio, le dialogue se poursuit, les deux compères enchaînant blagues foireuses et jeux de mots douteux à propos du temps qu’il va faire, on annonce un blizzard qui la veille encore n’était pas prévu ; Phil hirsute en pyjama bleu nuit, plié au-dessus du lavabo (de petites appliques roses encadrent le miroir ovale, derrière lui un rebord de fenêtre supporte une étrange petite lampe à l’abat-jour orange fiché dans un fox-terrier (sic) en bois ou en terre cuite), s’asperge, yeux clos, le visage, à trois reprises, d’un geste mécanique et drôle, comme si son mépris souverain s’étendait à son propre corps ; puis il s’essuie dans une serviette rose et se relève, l’air atterré par l’excitation des duettistes…

Didier da Silva

Louange et épuisement d’un jour sans fin

Hélium

collection Constellation

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Dans la chambre de veille

Les goélands frôlant les fenêtres, je mets toujours quelques instants à réaliser qu’il s’agit d’oiseaux et pas de passants. Les yeux écarquillés dans ma coquille de verre, je les écoute tenir tête au vent. Ouest, en deux coups d’ailes, l’Amérique !

Dans la chambre de veille, le temps passe en cercle : Atlantique-Manche-Iroise-et-la-vieille-Eurasie.

La ligne anthracite de l’horizon souligne le charme excessif du départ, un concentré de pulsions et de freins. Je suis une femme aux yeux de vitres. 250° de visibilité et aucune trace de porte-conteneurs depuis que le rail a été détourné au large. Seulement quelques chalutiers qui s’aventurent un peu trop près des écueils. Les militaires qui ont occupé se poste de vigie autrefois avaient des signaux à répercuter, des navires à guider, ils n’étaient jamais seuls sur les ondes. Le sémaphore désaffecté a été reconverti en logement de dépannage pour ceux qui reviennent au pays après une longue absence. Le plus souvent, il est occupé par un marin que sa femme a mis dehors à son retour, mais en ce moment c’est moi qui bénéficie de la vue sur le large. Je ne me voyais pas débarquer ailleurs qu’au bord de cette falaise dans laquelle, il y a dix ans, j’ai tout laissé choir.

Laure Morali

Comment va le monde avec toi

publie.net

collection La Machine ronde

http://librairie.publie.net/fr/list/collection-7085-la-machine-ronde/page/1/date

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les traces

Te voici maintenant qui regardes en l’air, vers la branche à laquelle tu trouves un air penché, repenti presque, lourde encore du poids qui il y a encore peu s’y balançait ; mais non, c’est simplement parce que tu sais que c’est cette branche-là, c’est simplement pour cela que tu lui trouves cet air-là.

Alors tu cherches, à présent, puisque tu es là, puisqu’il faut bien donner un sens à ta présence ; ton regard soudain s’aiguise, tu te surprends capable de répérer le moindre détail infime, et ton esprit maintenant est capable d’y proposer toutes les interprétations vraisemblables ; tu vois bien décidément que ça te sert, ce qu’on t’a appris là-bas.

Voilà : c’est pour ça que tu les trouves, finalement, les traces ; si énormes qu’elles ont échappé aux paysans aveuglés par l’incarnation suspendue et oscillante de leur mauvaise conscience – il y a de la bête, là-dedans, en effet, de la bête qui fouille la terre et les entrailles, tu le devines à la profondeur des empreintes dans la boue ; de la bête inconnue, ou oubliée, en tout cas ; de celle qui se réveille parfois dans les cauchemars d’enfant.

Philippe Annocque

Chroniques imaginaires de la mort vive

melville éditeur

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face à la neige (hiver 756 à Ch’ang an en guerre)

hurlements de guerre tant d’âmes de défunts

marmonne seul le vieillard triste

les nuages bas tout confus au crépuscule

la neige à danser en flocons avec le vent en tourbillons

la louche à vin délaissée inutile plus de vin dans la jarre

dans la poêle rien d’autre que le souvenir rouge du feu

plusieurs provinces nouvelles coupées ou occupées

désolé le pinceau triste en train d’écrire dans le vide

Tu Fu

traduction Anh Mat

dans

cartes postales de la Chine ancienne

http://www.qazaq.fr/pages/cartes-postales-de-la-chine-ancienne/

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Calme reconquis

Sans titreQuand il sorti de chez lui, il pouvait croire la colère et le désespoir définitivement surmontés ; un calme monotone leur succédait, dans lequel tous les projets et tous les soucis semblaient avoir pris congé ; une seule impression emplissait l’esprit du professeur, comme après chaque bouleversement analogue, celle d’avoir vu clair dans sa situation, d’être allé au fond des choses ; elle lui donnait l’air plus grave que d’ordinaire, et la démarche moins alerte ; il regardait toute chose dans la rue d’un oeil plus critique et plus rêveur à la fois. N’a-t-il pas droit à se sentir quelque peu supérieur aux gens qu’il rencontre, et que parfois il salue, au notaire Weiss, à l’abbé Michelet, à M. de Bobecque, qui est son propriétaire ?… Il a parcouru le domaine de sa souffrance particulière dans tous les sens, plongé dans son petit enfer personnel ; après de telles crises, il lui semble toujours qu’il a rassemblé toute sa vie en une seule sphère très lourde qu’il peut peser et examiner à loisir ; rien d’étrange ne peut plus lui survenir, il a tout épuisé, et de cette certitude naît une sérénité triste. Le mieux est de faire son métier en conscience, et de travailler à l’Histoire de la Principauté, puisqu’elle est commencée, sans en espérer grand-chose.

Henri Thomas

Le seau à charbon

Folio Gallimard

photo trouvée sur http://doelan.blogspirit.com/archive/2012/04/17/henri-thomas.html

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