les intellectuels et la politique

Sans titreSans qu’il soit nécessaire que l’homme de pensée entre dans l’action par l’action, il doit au moins y entrer par la pensée. Les intellectuels doivent s’habituer à vaincre leur méfiance, leur peur de la vérité pratique, et mettre le réalisme là où il faut qu’il soit. Ce n’est que de la logique une idée juste porte des conséquences réalistes, sinon, ce n’est, socialement, qu’un mensonge. La détourner de ces conséquences ou distinguer mal celles-ci, estimer que la tâche s’arrête en deçà, c’est commettre une faute contre la pensée elle-même. La plupart des hommes, les intellectuels en tête, professent du mépris pour la « politique ». Il semble qu’il y a là, à leurs yeux, un ordre de choses d’une espèce particulière dont la vulgarité les offusque. Cette erreur, qui, dans les conditions où se poursuit aujourd’hui la lutte inégale du bien et du mal, devient une mauvaise action, n’est qu’un signe de myopie aristocratique, ou bien un prétexte trop explicable et peu excusable pour demeurer commodément réfugié dans les phrases et dans les nuages. Quant à généraliser à l’activité politique elle-même, les tares, les pièges, les petitesses, les défaillances de certaines politiques ou de certains politiciens, c’est un sophisme enfantin indigne de l’esprit. Si le monde vivant doit s’ordonner autrement ou s’il doit rester ce qu’il est, ce sera par des mesures politiques, et toutes les paroles ne changent rien à cette évidence. Faire de la politique, c’est passer du rêve aux choses, de l’abstrait au concret. La politique c’est le travail effectif de la pensée sociale, la politique, c’est la vie. Admettre une solution de continuité entre la théorie et la pratique, laisser à leurs seuls efforts, même avec une aimable neutralité, les réalisateurs, et dire « nous ne connaissons pas ces hommes-là », c’est abandonner la cause humaine.

Henri Barbusse

le couteau entre les dents

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la honte

Sans titreJe ne connais pas Barbara Ehrenreich ; j’aime sa façon d’observer nettement et avec douceur, sans mépris, sans complaisance non plus ; j’aimerais la connaître.

Traduction rapide et résumée. À une émission de radio à Minneapolis la semaine dernière, elle écoutait les auditeurs raconter leurs histoires : une recherche de travail de huit mois qui débouche sur un boulot payé la moitié du salaire précédent, une recherche de dix-huit mois suivie d’une dépression sévère, etc. Son hôte — elle dit : «l’aimable Jack Rice» — note que ces histoires sont racontées à la troisième personne, comme si elles étaient arrivées à quelqu’un d’autre. Et même que certains refusaient de raconter : la honte d’avoir été licencié était trop forte.

Cette honte omniprésente. Pèse lourdement sur tout le paysage économique (economic landscape, curieuse expression ; comme si la réalité et sa représentation ne faisaient qu’un ; non, comme si la représentation était une puissance économique plus forte encore que les salaires, les emplois, les produits et services, les marchés…). En anglais, shame, honte, est à la fois un verbe et un nom. Presque personne n’arrive à la honte de son propre mouvement, remarque-t-elle, il y a donc des honteurs et des hontés («there are shamers and shamees»).

En fait, il paraît plus sage d’envisager la honte comme une relation de domination dans laquelle la moquerie des dominants est intériorisée, incorporée par les dominés — plutôt que comme un sentiment. La honte (faire honte) est un moyen de contrôle social plus efficace que la force. Elle se souvient d’une jeune femme blanche qui professait un grand enthousiasme pour les projets de démantèlement de la Sécurité sociale (Barbara Ehrenreich reprend sans guillemets le vocabulaire des barbares, reform, elle dit : «draconian forms of welfare reform») — elle ajoute : cette jeune femme oubliant qu’elle avait été élevée par une mère célibataire « beloved and plucky», aimée et courageuse. Honte profondément intériorisée.

Le truc ultime, c’est de rendre les gens honteux des injures qu’on leur inflige. Dans de très nombreuses cultures, remarque-t-elle, on parvient à faire des violées d’immariables parias. Ce qui met sur le même plan le Pakistan — «un de nos “alliés” les plus embarrassants» — et les États-Unis.

La théologie calviniste en peu de mots, et crus : pas de travail ? pas d’argent ? go to hell — («allez en enfer !» Ou : allez vous faire foutre ! »).

Laurent Grisel

journal de la crise de 2006, 2007, 2008, d’avant et d’après

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À la recherche de l’amertume

Sans titreLe liquide de l’ampoule jaune répandait un peu de chaleur douce au milieu de la dévastation générale. Le couteau acheva de trancher les derniers tuyaux et tout le paquet dégringola dans la bassine de métal. Le croassement du corbeau troubla la quiétude du ciel. Je scrutai avec un soin attentif l’intérieur du cadavre, à la recherche de l’amertume. Sur le plat diaphgrame, pas la moindre trace de son foie… En s’aidant d’une branchette de troène, Laure retourna l’amas de boyaux au fond dela bassine émaillée. Il nous fallait nous rendre à l’évidence : sans foie, il était impossible à ce lapin de se faire de la bile. Pour Laure et moi, il y avait là très clairement un fameux sujet de méditation. Détachant avec une extrême douceur dans les gestes le surprenant animal, Laure l’enveloppa dans une serviette à carreaux violets et blancs, puis le coucha sur les lattes du garde-manger dans la chapelle. Je transportai la bassine jusqu’au bord du fossé et en vidai le contenu dans l’eau grise. Vers le ciel, tout un long moment, je perdis mon regard. L’âme du lapin nageait dans l’écume blanche des nuages. L’oiseau du corps, bolide noir, tombait. Je laissai la bassine vide dans l’herbe au bord du fossé et en courant, je rejoignis Laure dans l’oratoire. J’entendais claque le plumage dans l’air humide du soir.

Lucien Suel

Le lapin mystique

(Editions) La contre-allée

photo http://artobazz.eklablog.com/lucien-suel-nuages-a49960828

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À Anna

Sans titreChawton

août 1814

Jeudi. Nous avons terminé notre lecture hier soir, après avoir pris le thé à la Grande Maison. Le dernier chapitre ne nous plait pas tellement ; nous ne sommes pas parfaitement convaincues par l’usage de la forme théâtrale ; peut-être est-ce dû au fait que nous avons lu de nombreuses pièces de ce type ces derniers temps. Nous pensons également que tu ferais mieux de ne pas quitter l’Angleterre. Laisse les Portman partir en Irlande, mais puisque tu ne connais rien aux usages qui y ont cours, il serait préférable que tu les y accompagnes pas. Tu prendrais le risque de donner une image faussée de ce pays. Cantonne-toi à Bath et aux Forester. Là, tu es en terrain connu. Ta tante Cassandra n’aime pas les romans décousus, & elle craint fort que cela finisse par être le cas du tien. Elle redoute que l’on passe trop souvent d’un groupe de personnages à un autre, & que certaines situations induisent des conséquences qui, en fin de compte, ne mèneront à rien. Si cela devait être effectivement le cas, pour ma part, j’y objecterais moins. J’accorde à l’écrivain bien plus de latitude qu’elle & je pense que le caractère & l’esprit comblent la plupart des lacunes d’un récit un peu flottant – et en général le public ne les remarque guère. Que cela te réconforte. J’aurais souhaité en savoir plus sur Devereux Forester. Je n’ai pas l’impression de le connaître suffisamment bien. Mais je pense pouvoir affirmer que tu redoutais de t’attaquer à lui. J’aime ton portrait de Lord Clanmurray, et ta description du plaisir ressenti par les deux jeunes filles pauvres est excellente. Je n’ai pas encore analysé la conversation sérieuse entre St-Julian et Cecilia, mais je l’ai extrêmement appréciée ; ce qu’il dit de la folie des femmes raisonnables, en particulier à propos des sorties de leurs filles, vaut son pesant d’or. Je ne trouve pas que ta langue faiblisse. Je t’en prie, continue.

Ta très affectueuse

J. Austen

.. Ces pièces de lin irlandais t’appartiennent. Elles étaient restées dans ma trousse de couture depuis ta venue & je pense qu’elles seraient tout aussi bien chez leur véritable propriétaire.

Jane Austen

Du fond de mon coeur

lettres à ses nièces

traduction Marie Dupin

Finitude

NB – Anna Austen, fille de James, l’un des frères de Cassandra et Jane Austen, avait alors 21 ans et avait entrepris d’écrire un roman (qu’elle négligera après son mariage et la naissance de ses enfants). Les Portman et les Forester font partie des personnages de ce roman.

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Le Havre

Sans titreLe maire, je le reconnais. A ses côtés trois ou quatre élus, je suppose, et puis, un peu à l’écart, un type en complet noir, très chic avec sa chemise blanche col cassé immaculé, façon années 1920. J’observe sa grosse tête ronde, sa courte frange châtain, ses yeux d’or mobiles et perçants.

Walser. Robert Walser, au Havre. Aucun doute ne m’est permis. C’est bien Walser, là, tiré à quatre épingles – ses épaules robustes, son front têtu, son regard non pas cruel, mais prêt à tuer ou pardonner, selon son humeur.

Le colloque s’achève. Quelques audacieux – audacieuses – s’approchent, vite rebutés par la mine revêche du maître, et j’en profite pour accoster le maire esseulé.

– Bonsoir, mon cher Basile, je lance d’un ton confiant, lui tendant la main.

Évidemment, mes habits détrempés ne plaident pas en ma faveur. Basile me renvoie un sourire mi-figue, mi-raisin, sans sortir l’une ou l’autre de ses mains glissées sous son fauteuil. Alors je me tourne vers Robert.

– Je m’appelle Bruno Krebs, ni plus ni moins, je claironne. Je suis écrivain, j’ai publié dix livres. Et vous êtes mon maître, car j’ai lu tout de vous, absolument tout, et en bien des circonstances, et pas toujours très reluisantes, croyez-moi sur parole. Ah, si vous saviez quel bonheur pour moi, de vous retrouver ainsi, bien habillé, bien nourri, et manifestement béni enfin, un peu, par la fortune !

Robert me sourit. Son faciès lunaire s’illumine et me balance un sourire si énorme, c’est comme un soleil qui explose, un soleil en pleine nuit, un paysage nocturne incendié, mais bienfaisant, empli d’une bonté sans limite.

Comme s’il me mettait au défi de le faire exploser d’un rire qui ferait exploser le monde, et nous unirait tous deux dans une explosive accolade.

Alors j’ajoute : 


– Le Havre, si vous saviez, mon bon Robert, comme Le Havre a changé ! Venez avec moi, je vous montrerai les manèges, les chevaux de bois et les librairies, et la beauté du ciel, et les grands navires qui passent, sous l’horizon vert et rose !

Bruno Krebs

Le Havre

dans revue nerval.fr

http://nerval.fr/spip.php?article166

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Leurs pères

Sans titreEt ton père, Kurt, tu te rappelles ton père ? Non plus, hein, tu es pareil à moi, tu ne réussis pas à t’en souvenir, nous avons vécu tous deux écrasés par son absence et décervelés par la négation de son existence, comme dans les familles franquistes d’Espagne où paraît-il, en cachette des fils effarés, on découpait sur les photos, à la fin des années trente, le visage des oncles et des pères républicains et où l’on s’acharnait, au milieu des prières et de l’eau bénite et des châles noirs puant la sacristie, puant les corps mal lavés de religieuses, où l’on s’acharnait à inventer, pour eux, les rejetons émasculés, un monde sans oncles et sans pères, où seuls respiraient ou clopinaient militaires, épiciers et curés, et tous deux nous sommes rentrés à l’intérieur d’un brouillard comparable, c’était dix ans plus tard, après la défaite de l’Allemagne éternelle, nous avons eu droit à la même lobotomie sournoise, voilà qu’en Germanie chacun dirigeait les ciseaux sur sa propre photographie, dirigeait la pointe vorace des cisailles sur sa propre physionomie, dans les cités ravagées voletait le cliquetis de ces auto-censures et de ces auto-mutilations, notre enfance était bercée par le caquetage des machines à coudre les cicatrices, et l’on entendait les hitlériens sanguins et consanguins extirper de leur code génétique et de leur mémoire et de leur chair intime, amollie déjà par la sociale-démocratie et la bière, toute trace d’une possible compromission avec le passé compromettant, et soudain les oncles en uniforme de la Wehrmacht nièrent avoir connu un quelconque élan d’enthousiasme pour quelque Führer que c’eût été et nièrent les engelures qui chaque hiver leur faisaient éclater les doigts sur le front de Biélorussie ou d’Ukraine….

Antoine Volodine

Lisbonne dernière marge

Les éditions de Minuit

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antre lumière d’encre

antre lumière d’encre

entre nous antre donc

.

paumées sommes entremises

envasées fleurs et frondaisons

premières vénus

conques et printemps

.

vigne entre rose

.

mise en tropes d’écrirlir

au jardin des phrases

entre coupes fraternelles

.

ventre labyrinthe centre

une grande bête bouge

.

.

entre rivières nec mergitur

géographies du web monde

.

soutenance distanciée

coupure à l’hémistiche

entretoises installées

dans la cour au jardin

.

rose entre laurier

.

aire en 2 apostrophes

déploiement grondaisons

ripailles à poissons

.

mauvais ventre traque

toute entraille sombre

.

.

antre rose d’aube

chemin des herbes douces

.

mouline nous sortilèges d’enfance

brume buée aubépines

lumière à parfum frais

collines des commencements

.

hortensia entre rose

.

rivière vie aux poignets de nos veines

bat du plein mille et plic et ploc

sommes-nous encore loin de la mer

.

ventre-saint-gris

y a-t-il un ravaillac

.

.

chantre trouvère

troubadour fleur inverse

.

grandes bêtes des autrefois

grottes des récits et des songes

amours robes et corsages

cornes ailes et griffes

.

rose entre ronce

une cruauté de lune 

à l’affût de rasoir

entre loin au regard

.

ventre vide entend

mugissements de l’exil

.

.

antre nous dit soit

vase de notre été

.

aigrettes à l’estran

passantes légéres

calme blancheur

écume

.

rose entre mimosa

.

banc ô reposoir

bras impatients

panique dort

.

ventre gorge

cicactrice des façades

.

.

elles marchaient toujours faisaient comme si ne la voyaient tapie comme si même pas peur prépare ton fil belle ariane mettons nos ailes d’abeille cette fois-ci apollon nous protègera quelquefois ça arrive ah oui sinon que la créature soit découpichaillée façon puzzle ou qu’elle meure crac que le grand cric la croc et parler plus dans le labyrinthe elle dansent cercle petits pieds il y a emmêlure de mythes on passerait le tain avec alice et viendrait au loin le temps des confitures et des sourires accrochées aux arbres une vache bleue les regarde dans le ciel les chemins font liaison et chaque route est la bonne en rhizome demeure zone d’ombre aux creux des feuillages faunus se prélasse et protège du loup il y a au fruité des cassis éclats d’acide creusant leurs notes dans les verts pâturages tu m’as fait reposer sortons si le bruit parfum te séduit allons jusqu’à la ville écouter la chaleur de bitume sous les tilleuls fleuris de la place du marché

Maryse 1 Maryse 2

Maryse 3

en italique mots cueillis chez brigetoun,

comme les images,

Maryse Hache

publié sur http://brigetoun.blogspot.fr

le vendredi 1er juin 2012

la réponse à ce beau cadeau (avec des images de Maryse Hache)

se trouve sur http://semenoir.typepad.fr/semenoir/2012/05/un-rêve-au-bord-de-lantre-brigitte-célerier-vaseco.html

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L’abri

Sans titreAyant hoché la tête – mais dans ce mouvement tout son corps basculait en arrière – Victoire ferma les yeux – tout bascula de plus belle – puis les rouvrit ; précautionneusement elle inspecta les lieux. Elle reposait sur un matelas jeté à même le sol de terre battue, dans une pièce au plafond bas, genre de cabane aux murs faits de plaques assemblées d’Everite, de Placoplâtre et de fibrociment. Des images pieuses et des photos profanes extraites de magazines géographiques, pornographiques et sportifs ornaient leur surface en compagnie d’échantillons de papier peint. Le mobilier consistait en caisses de formats divers, avec un autre matelas plus grand poussé contre le mur d’en face, mais aussi quelques fauteuils et tablettes endommagés et racommodés. Par terre traînaient autant d’ustensiles de cuisine que d’outils, des étoffes hésitant entre habit et chiffon, des sacs publicitaires sur des souliers, un réveil mécanique arrêté à onze heures, une radio surmontée d’une fourchette fixée dans le tronçon d’antenne par une de ses dents.

Zéro Mostrel revint avec un bol et le tendit à l’homme sec qui en fit boire doucement le contenu à Victoire, par petites gorgées, lui soutenant la tête. Il pouvait s’agir de bouillon de poule en sachet qu’aromatisaient, semblait-il, des herbes. C’était chaud, ça se diffusait lentement et uniformément dans le corps. Victoire se rendormit aussitôt après. Quand elle rouvrit les yeux, peut-être le lendemain, elle était seule….

Jean Echenoz

Un an

Editions de Minuit

photo Bruno Coutier pour le Nouvel Observateur

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la Vérité

Sans titre.. Cependant, ces ultimes exigences, aussi idiotes qu’arrogantes, exaspérèrent à tel point la colère divine que, se départant de toute pitié, Jupiter décida de condamner à perpétuité le genre humain en l’obligeant à endurer pour les âges à venir une misère infiniment plus grande que par le passé.

C’est ainsi qu’il décida d’envoyer Vérité sur Terre, non pas pour qu’elle y séjournât quelque temps parmi les hommes comme ils le quémandaient, mais définitivement, et de rappeler à lui les illusions délicieuses qu’il y avait auparavant installées et de sacrer pour toujours la nouvelle envoyée régente et souveraine du genre humain.

Les autres dieux s’étonnèrent de cette décision : ils pensaient qu’elle aurait pour conséquence un rehaussement de notre condition et qu’elle nuirait à leur prééminence. Alors Jupiter les tira d’erreur. Il leur démontra d’abord que tous les génies, même les grands, ne sont pas nécessairement de nature bénéfique. Il leur indiqua d’autre part que le génie de la vérité n’avait pas sur les hommes les mêmes effets que sur les dieux. En effet, si elle manifestait aux yeux des Immortels leur béatitude, elle découvrirait aux hommes et imposerait perpétuellement à leur regard l’image de leur misère, cette misère qui n’était pas seulement l’œuvre de la fortune, mais telle qu’aucune circonstance, qu’aucun remède ne pourrait jamais les en délivrer, qu’ils auraient à la subir leur vie durant. On sait que la plus grande partie des maux humains sont d’une nature telle qu’ils sont maux dans la mesure où ils sont considérés tels par celui qui les endure, et qu’ils sont plus ou moins graves en fonction de l’idée qu’on s’en fait : jugez si la présence d’un tel génie sur Terre nuirait aux hommes ! Ils allaient enfin mesurer combien est vraie la fausseté des biens mortels ; rien ne leur semblerait plus solide que la vanité de toute chose, leurs maux exceptés. Cela aurait pour conséquence qu’ils se verraient privés de l’espoir, cet espoir qui, jusqu’alors et depuis les commencements, avait sustenté leur vie plus que tout autre plaisir, plus que toute autre consolation. Réduits à ne plus rien espérer, à considérer que leurs entreprises et leurs peines étaient sans but digne de ce nom, ils en viendraient à éprouver une telle indifférence, une telle détestation vis-à-vis de tout acte industrieux, fût-il généreux, que leur condition de vivants finirait par ressembler en tout point à celle des trépassés.

Cependant, ce désespoir, cette extinction en eux du mouvement ne signifierait pas, assura Jupiter aux dieux, que le désir d’un bonheur suprême, consubstantiel de leur âme, ne les éperonnerait et ne les tourmenterait pas davantage encore qu’avant : en effet, il se trouverait moins entravé, moins distrait qu’auparavant par la variété des occupations et l’impulsion des actions.

Giacomo Léopardi

Histoire du genre humain

traduction Emmanuel Tugny

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chez la Vieille

Sans titreFarigoule Bastard est assis à la table de la Vieille à présent. C’est la première fois, depuis. Il a franchi le col de l’Homme Mort, en lui-même l’effort ç’a été gravir aussi. Et sur-le-champ, c’est l’écheveau des chantages qu’on déroule. Qu’on pose en travers comme un chevalet et allez on envoie. Tu les as retrouvées ? elle commence. Non, j’ai parcouru tous le Devès pour rien. Ou elles se sont bouffées, soit précipitées dans un biau, soit planquées dans un barte. Ou le loup.

Le silence de la Vieille est un incendie, c’est-à-dire une catastrophe. Sur le Buc, il y a une chevrette robuste, presque sauvage. J’entends bien l’intégrer au troupeau. L’an dernier elle est descendue d’estive avec nous. En retrait, en arrière, méfiante. Elle a passé les premières nuits dans l’enclos, mais n’a pas voulu de la bergerie. Cette année je l’ai vue guetter de loin, sur des rocailles. Il faudrait qu’elle se fasse saillir, mais le Rove est au tablier. Si en plus le loup. On n’en sait rien, il reprend, du côté de la vallée, vers Eyszahut, ils ont parlé, un veau tranché en deux. Plus près, sur Rascuègne, seize précipitées. Dans les deux cas, deux ou trois en cause, mais personne ne voit rien. Moi ici, je n’entends rien dire. Personne ne monte plus jamais et toi : ça fait au moins vingt mois que tu n’as pas passé la porte. Je me suis fermée de silence. Je suis là, étanche, étrangée.

De répondre : Les derniers mois n’ont pas été faciles, je te garantis. Je ne suis pas aux bavardages. Tu connais la terra lena, sur laquelle rien ne pousse ? Je suis sorti de l’hiver comme ça, siliceux, stérile. Après, je ne renie pas, ni le passé ni les histoires, ni les sacrifices qu’à nos égards on a échafaudés. Mais il faudra le temps, tu parles d’une saison, tu vois une chaleur, c’est cette fleur là qu’il me faut recoudre, ce surjet là me désigne le jour. Je ne te suis pas elle répond, tu parles trop sombre ou trop bien. Je ne te demande….

Benoît Vincent

Farigoule Bastard

le nouvel Attila

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