La bibliothèque du père

enfin il y a le bureau du père, endroit interdit, sauf s’il y est et donc qu’il accepte la venue de quelqu’un sur son territoire. Mais le soir la porte peut parfois demeurer ouverte ou entrouverte. Il est là, il a mangé, il travaille encore. Que ferait-il d’autre? C’est sans fin qu’il est absorbé. Mais la porte est entrouverte et il se peut que… Il ne sait pas qu’elle le craint, que tout le monde le craint, il ne sait pas qu’il suffit que son nom soit dit pour que la peur monte et qu’une vague menace la submerge. Il ne sait rien. Il travaille parce qu’il a le souci de le faire, parce qu’il veut des chaussures neuves pour elle ou des skis ou un manteau. Il travaille parce qu’il pense que c’est ce à quoi il sert. Il ne devine pas qu’elle l’observe, qu’elle le guette, qu’elle aimerait qu’il lui parle parfois. Il ne devine pas qu’il suffirait de quelques mots pour que la vie s’allège et que le sentiment pesant de vivre s’estompe. Il dit «Seigneur que les filles sont bêtes !» comme s’il n’avait pas de fille à faire grandir, qu’il n’avait pas de fille ayant besoin qu’il soit heureux qu’elle existe. Il lâche ça, il est excédé. Personne ne sait pourquoi. Il a du travail sans doute. C’est ce qu’il a le plus : des responsabilités.

Il ne sait pas qu’il suffit de ses mots à lui, pour laisser la vie passer ou alors la retenir et faire des stases empoisonnées pour le reste du temps. Parce que ce qu’il dit, il le croit volatil. Mais elle amasse chaque mot comme des bons points, et chaque jour ça lui importe. Chaque jour, si la mère la nourrit, le père l’élève. Ou la rapetisse. Quand il dit moi non plus ou moi aussi, il l’embarque avec lui, il ne sait pas qu’il ouvre la confiance. Il ne sait pas que quand il l’oublie ou se tait, en fait il l’enferme dans le noir et rend le jour aussi opaque que dans ces pires brumes.

Le soir, si la porte est ouverte, alors, elle essaie parfois, un pas. Sa bibliothèque est vaste, du moins selon sa hauteur à elle. Alors, lorsqu’il choisit pour elle un livre, qu’il le sort du rang et l’ouvre comme pour mieux s’en souvenir avant de le lui confier, elle comprend que c’est l’arche, le portail qui la fera entrer dans l’univers de son père. Qu’il vient de lui dire «entre et voyons si tu vas partager mon domaine ou si nous n’irons ensemble sur aucun chemin ?» Elle voit ces noms, Carmen, Prosper Mérimée. Il dit c’est un beau livre. Elle voit qu’il n’a qu’une couverture de papier. Il a l’air vieux. C’est un beau livre, il a dit, alors elle emporte l’ouvrage et elle pense qu’elle est donc grande, un peu, assez, pour que son père lui confie un beau livre de sa bibliothèque.

Anna Jouy

Là où la vie patiente

Editions QazaQ

http://www.qazaq.fr/pages/la-ou-la-vie-patiente-anna-jouy/

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Degrés de Michel Butor (fragment)

Remontant pour prendre tes livres de l’après-midi, tu es passé lui donner un petit quarante-cinq tours, repiquages de Duke Ellington, qui l’a touché au coeur et qu’il a immédiatement essayé ; malheureusement quelque chose ne marchait pas bien avec les vitesses. Il a tout arrêté, s’est mis à démonter le mécanisme, éparpillant les pièces sur le lit.

Tout cela m’intéressait fort, mais il était temps de partir. J’ai couru, je t’ai dépassé dans la rue, tu étais avec Jacques.

En entrant au lycée, tu m’as fait un clin d’oeil. Nous avions rendez-vous pour le soir, réunion d’information.

Interrogaton écrite aux sixièmes :

«que savez-vous de la Crète ?

que savez-vous des Phéniciens ?»

avant de leur parler des poèmes homériques et en particulier des voyages d’Ulysse. Prétendant que c’était pour les récompenser de leur bonne tenue, tu leur as lu, dans la traduction de Victor Bérard, l’arrivée dans l’île des Phéaciens :

«Mais Pallas Athéna eut alors son dessein…»

Nous avons remis à l’oncle Henri notre devoir sur l’édication selon Rabelais ; il nous a raconté la vie de Calvin.

Maintenant M.Bonnini, tout vêtu de noir, continue avec ses philosophes, la lecture du Purgatoire.

Michel Duval dessine une paire de lunettes sur le portrait de Turenne par Lebrun.

Je dis maintenant, mais ce n’est pas vraiment maintenant, de même que ce n’est pas vraiment moi qui écris ; il y a déjà longemps que cette heure est finie et ce présent que j’utilise est comme la pile d’un pont reliant ces autres présents :

celui où tu écris, celui où je te lirai et mes camarades aussi,

à cette heure centrale qui s’éloigne de plus en plus et que tu distingues de toutes les autres, qui l’entourent avec de plus en plus d’épaisseur,

en utilisant pour elle un immobile présent narratif,

alors que cette heure-ci, ce milieu de l’après-midi le mardi 9 novembre 1954, la prochaine fois que tu y reviendras, fixant le foyer de ton esprit sur un autre élève et un autre professeur, comme tu voudras elle aussi la situer parmi d’autres heures, non seulement après celles qui l’ont précédée, mais avant celles qui l’ont suivie,

tu me la feras décrire au passé.

Michel Butor

degrés

L’Imaginaire – Gallimard

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Elle à l’entrée de la nuit

Elle trébuchait souvent à la tombée de la nuit, elle masquait ses yeux au-devant des néons, aux angles divers ses bas se déchiraient si elle ne le faisait pas elle-même, elle aimait se présenter aux individus vêtue d’une résille sur le visage ou bien sur les jambes. Le soir lui fait presser le pas, non pas pour la fuite mais pour n’en perdre rien, elle tire elle-même les traits de la nuit mais jamais les conclusions, écarte les pans de son manteau et se laisse rafraîchir par ce vent qui la traverse et fait d’elle une voile d’apprêt, une pierre angulaire pour les hantises. Elle superpose les époques dans son regard, ainsi chaque chose qu’elle voit est redoublée ou accompagnée de sa couche d’hiver, d’un blanc sur lequel elle lie mieux les épreuves. Elle parcourt les surfaces de pierre, voit son cheminement tel un feuilletage des divers matériaux, corps, qu’elle aborde l’un après l’autre, seule même en leurs présences, et avec la précipitation des jambes restreintes dans leur mouvement par le bord toujours trop rapproché du fourreau. Mais parfois des coudes, comme des couteaux, se présentent, plus incisifs que les vents divers, elle est défigurée par la peur qui vient la reprendre, elle ne la voyait plus, elle se croyait cachée par l’ombre lui descendant sur le visage. Seule ressource attraper le bras d’homme qui se présente, qui remet simplement à plus tard les gestes déplacés, faisant d’abord mine de l’aborder avec égards pour se l’enchaîner, avant de laisser ce bras divaguer salement, s’égarer, à la lueur d’endroits isolés, la brusquant, par exemple chez lui car elle a bien voulu le suivre, se croyant protégée, lui enjoignant d’arracher ses mi-bas ou les lacérant lui-même…

Gabriel Franck

laques

publie.net

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782371771246

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un instant avec Novarina

Monde de saloperie de chiennerie de moindre, béhément de la terre, on voit rien d’autre partout sur toi, sauf toujours poindre une sale lumière ! Qui semble cependant très douce comparée à la vraie qui se tait. Car tout se tut en se retirant du monde qu’il fit. Animaux d’ici, aucunes des choses d’ici n’arriveront jamais à être dans nos langages, si elles sont seulement des mots qui parlent tout seuls dans la tête des gens.

Qu’as tu vu ? J’ai rien vu qu’une lumière qui me passe toujours dans la tête quand j’y suis. Qu’as tu cru ? J’ai rien vu qu’une lumière toujours jamais qui aille jaillir au bout des têtes des gens.

Animaux, animaux, levez-vous maintenant et allez dire aux paroles : «Vous êtes seulement ceci ou cela quand vous parlez et vous formez des phrases qui parlent toutes seules dans la pierre en crâne qui est.»

Valère Novarina

Le discours aux animaux

P.O.L.

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Avec Thomas Eliot (au jardin des Doms)

Un peu de cendre sur la manche

D’un vieillard est toute la cendre

Que laissent les roses brûlées.

De la poudre en suspens dans l’air

Marque une histoire terminée.
Cette poudre fut un logis –

Murailles, lambris et souris.

Quand espoir et désespoir meurent,

C’est la mort d’air.

.

Inondation et sécheresse

Noient les yeux et gercent la bouche :

Eau morte contre sable mort,

Qui des deux sera le plus fort ?

Le sol broui, éviscéré

Bée au spectacle de l’effort

En dénonçant sa vanité

Avec un rire sans gaîté.

C’est la mort de terre.

.

L’eau et le feu ont succédé

A la ville, au pâtis, à l’herbe.
L’eau et le feu ont bafoué

Le sacrifice refusé.

L’eau et le feu vont émietter

Les fondations dilapidées

Du sanctuaire et de l’autel

C’est mort d’eau et de feu…

Little Gidding II

dans Quatre Quatuors (1936-1942)

..

Nous sommes les hommes creux

Les hommes empaillés

Cherchant appui ensemble

La caboche pleine de bourre. Hélas !

Nos voix desséchés, quand

Nous chuchotons ensemble

Sont sourdes, sont inanes

Comme le souffle du vent parmi le chaume sec

Comme le trottis des rats sur les tessons brisés

Dans notre cave sèche.

.

Silhouette sans forme, ombre décolorée,

Geste sans mouvement, force paralysée ;

.

Ceux qui s’en furent

Le regard droit, vers l’autre royaume de la mort

Gardent mémoire de nous – s’ils en gardent – non pas

Comme de violentes âmes perdues, mais seulement

Comme d’hommes creux

D’hommes empaillés.

The hollow Men I (1925)

..

Il y a trois conditions qui souvent paraissent semblables

Mais diffèrent complètement, et croissent sur la même haie :

L’attachement à soi, aux choses, aux personnes, le détachement

De soi, des choses, des personnes ; et, entre elles, l’indifférence

Qui ressemble aux deux autres comme la mort à la vie,

Etant entre deux vies – poussant, sans floraison,

Entre l’ortie brûlante et l’ortie blanche. L’utilité

De la mémoire est de nous libérer :

Non pas diminution d’amour, mais expansion

De l’amour au-delà du désir, et de la sorte

Libération de l’avenir en même temps que du passé.
Ainsi l’amour pour un pays es tout d’abord

Attachement à notre champ d’action, puis il en vient

A trouver cette action de médiocre importance

Quoique jamais indifférente. L’Histoire peut être servitude

L’Histoire peut être liberté. Voyez, voici que s’évanouissent

Les lieux et les visages, avec le moi qui, de son mieux, les chérissait,

Afin d’être renouvelés, transmués dans un motif autre.

Le Péché est Inéluctable

Mais toute chose sera bien

Toute manière de chose sera bien.
Si je songe, encore, à ce lieu

Et à ces gens, pas tout à fait recommandables,

Sans parenté et sans bonté immédiates,

Mais quelques uns doués d’un génie singulier,

Tous empreints d’un génie commun,

Unis dans le conflit qui les mettait aux prises,

Si je songe à un roi au soir tombant,

A trois hommes, et plus encore, sur l’échafaud,

A quelques uns qui sont morts oubliés

En d’autres lieux, ici ou bien à l’étranger,

A celui qui mourut aveugle mais tranquille,

Pourquoi donc célébrer

Ces hommes morts plutôt que les mourants ?

Ce n’est pas là un carillon rétrospectif

Ce n’est pas davantage une incantation…

Little Gidding III

dans Quatre Quatuors (1936-1942)

Thomas Stearns Eliot

La terre vaine

et autres poèmes

traduction Pierre Leyris

Points – éditions du SeuilLittle Gidding II

dans Quatre Quatuors (1936-1942)

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Le nègre fugitif (Isidoro – Porto Grande, Cap Vert, le 25 juin 1867)

La gabare regagne la rive — la manœuvre se répète plusieurs fois. À présent, il ne reste plus qu’une cinquantaine d’esclaves sur le quai. Soudain, le contingent remue, s’ouvre pour laisser passer un homme dont le carcan est relié à un tronc d’arbre. Deux officiers lui menacent les flancs avec une pique. On doit le libérer de son entrave afin qu’il puisse prendre place sur la gabare, avec les autres. Les chaînes tombent dans un cliquetis. Au même moment, le cri d’une buse appelle le regard des officiers vers le ciel ; l’homme se précipite en avant, parvient à s’enfuir. Il court sur la grève rocheuse en regardant toujours devant lui, à cause du carcan. Isidore suit les cahots de sa course en retenant son souffle : il sait que l’homme finira par tomber, il sait qu’on le rattrapera et qu’on le rouera de coups.

Après l’avoir fouetté, on l’a agrippé par les jambes et les bras — son corps est resté inerte — et on l’a déposé au fond de la gabare, au milieu des chaînes, des sandales et des pieds nus couverts de plaies.

Lorsque la gabare repasse près du Harriet, Isidore remarque que l’homme est couché sur le côté ; le carcan l’étrangle, pas un son ne s’échappe de sa bouche. Des traits de sang strient son épaule, son bras, son flanc. Des mouches se posent sur son front.

Derrière Isidore, la voix de Michel surgit. «Il y a longtemps, je suis allé au Brésil avec mon père. J’ai assisté à une chasse contre un nègre, à travers la forêt.»

La gabare retourne à la rive, vide.

«Les hommes le poursuivaient avec leurs fusils. Le nègre a trébuché contre une racine ; il est tombé, sa face a heurté le sol. Lorsqu’il s’est relevé, j’ai vu qu’il s’était cassé les dents. Il a essayé de se défendre contre ses maîtres, il s’est débattu. Les hommes faisaient des efforts inutiles pour l’empoigner par les cheveux.»

L’officier, après être descendu à terre, donne un coup de pied au tronc d’arbre qui servait d’entrave.

«Je croyais que la traite des nègres avait été abolie bien avant ma naissance. Je ne comprends pas.»

Isidore demeure silencieux. Rien ne l’étonne — ni la naïveté de Michel, ni le commerce illicite d’esclaves. Mais il ne saurait dire, entre les deux, ce qui le fâche le plus…

Audrey Lemieux

Isidoro

publie.net – collection La Machine Ronde

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782814503250

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Nuit en mer avec le capitaine Johns

On le voyait parfois apparaître sur le pont au milieu de la nuit, en chemise de nuit, les jambes arquées et l’allure tout à fait grotesque. En l’apercevant, le pauvre Bunter se tordait les mains furtivement et la sueur perlait à son front. Après s’être planté près de l’habitacle, somnolent, à se gratter de façon déplaisante, le capitaine Johns ne manquait jamais de reprendre, sous un angle ou un autre, son unique sujet de conversation.

Il discourait, par exemple, sur le surcroît de moralité que l’on pouvait attendre d’une relation étroite avec les défunts. Les esprits, d’après le capitaine Johns, consentiraient à une intimité avec les vivants si la plus grande partie du genre humain n’était pas si incrédule. Il ne voudrait, pour sa part, rien avoir à faire avec quelqu’un qui douterait de son existence – celle du capitaine Johns. Pourquoi un esprit devrait, lui, l’accepter ? C’était vraiment trop demander.

La respiration difficile, il débitait tout cela près de l’habitacle, tout en essayant de se gratter les omoplates. Puis d’un ton sévère et ensommeillé, il déclarait :

– L’Indécrulité, monsieur, est le fléau de notre époque !

L’indécrulité rejetait les preuves fournies par le professeur Cranks et le journaliste. Elle résistait au témoignage des photographies.

Car le capitaine Johns croyait dur comme fer qu’on avait photographié certains esprits. Il avait lu des articles à ce sujet dans les journaux. Et, comme il n’avait pas l’esprit critique, l’idée qu’on avait pu réaliser pareille chose l’avait fort impressionné. Bunter déclara par la suite que rien n’était plus étrange que ce petit homme, nageant dans une chemise de nuit trois fois trop grande pour lui, trépignant d’excitation au clair de lune, près de la barre, et montrant le poing à l’océan paisible.

– Des photographies ! Des photographies ! répétait-il d’une voix qui grinçait comme un gond rouillé.

L’homme de barre, juste derrière lui, s’inquiétait de le voir gesticuler ainsi, ne comprenant pas exactement «à quel sujet le vieux et le Second se disputait».

Joseph Conrad

L’Officier noir

collection Nouvelles bilingues

Ediciones El Païs SL

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Dixit Paumée selon Christine Jeanney (fragment)

le jour où nous suspendions nos manteaux de petites citadines, pour rester en chaussons quadrillés (nez face au mur, comme les autres, j’accroche mon manteau au clou qui m’est réservé et puis, en essayant de faire comme si c’était normal, comme si j’en avais l’habitude, en jetant un coup d’œil pour voir si les autres le remarquent, savent que je suis complètement du groupe, j’extirpe mes pieds de mes nouveaux sabots de cuir noir, et je pars dans mes jolis chaussons à carreaux en négligeant les patins qui m’étaient réservés)

nos sarraus qui étaient un peu trop raffinés, faits dans des pièces de vichy que maman avait en réserve

creuser avec mon crayon, les rainures de la table, jalouse de ceux qui peuvent faire des marques, ou bien j’ai pu pousser sur le fond de l’encrier pour le faire sortir, en équilibre un peu instable, ou prendre un air sérieux pendant que mon petit voisin plaisante. D’ailleurs, par moment, encore, je le comprends mal

.

un mausolée qui comprend la seule pipe que je ne me souviens pas lui avoir connue, et cette fabuleuse et très abîmée montre qui a tenu bon une bonne quarantaine d’années, et qui lui avait été offerte par l’équipage de l’un de ses bateaux chéris «le Coutelas» — premiers commandements, et vie à la mer et sa mer. «Le Sabre» et «le Coutelas», patrouilleurs côtiers cédés par la marine américaine

la navigation entre les îles grecques, où il est chez lui (si ce n’est pas strictement vrai, ça l’est pourtant).

ces photos, aussi, où, vêtu d’un large short blanc, qui, dans le vent, prenait un air de jupe plissée, il chasse le marsouin, et cela me ravissait

.

Nous les aimons.

Et le garçon qui apprend à marcher, tombe, nous encombre.

Maman pleure. Son frère a été tué.

Je garde les autres.

Je suis en colère parce qu’elle a mal.

Il y a Papa quand son bateau est au port,

et les histoires qu’il raconte, suivant des règles, pour qu’on sache quand on doit avoir peur

..

pour la première fois, ici, il m’arrive de regarder ce qui m’entoure autrement que comme un prolongement de moi

apprendre à découvrir ce qui était dans cette belle lumière, trier les sons pour découvrir ceux qui m’étaient musique, tenter, maladroitement, de toucher moi aussi

Christine Jeanney

un peu

Brigitte Célérier

Dixit Paumée

publie.net

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782371771512

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Chômeur

La rancoeur des exclus, si tu tombes dans ce piège-là ne t’en plains qu’à toi. T’aurais pas ta situation comme prétexte, tu trouverais autre chose et tu serais toi pareil. Le chômage c’est une suite de murs, presque de miroirs où tu n’as rien que toi pour exorciser le piège, où le moindre frottement s’amplifie à t’en casser les oreilles, à devenir insoutenable et gigantesque à force féroce de ce temps inutile, répété : dans ton chômage, tu es en cage. Tu y es avec d’autres, comme ils trinquent. Forcément un moment l’autre ça grippe. Jamais ça ne fait du joli. Et dans la fuite, toi tout seul et tes rêves, pas mieux : tu n’as que toi pour écluser le grincement global, tu plonges en toi peu à peu comme dans une mare tranquille mais où le moindre bruit fait mal, où rien n’enraye la descente, où ce que tu veux saisir se défait sous la main, la laisse vide et tout toi dedans pareil. Et rien du dehors qui puisse servir même de repoussoir, ne vient meubler le temps de repères qui, s’ils ne te plaisent pas, ne sont dus qu’à ce piège. Sont pourtant encore et malgré tout des marques de pas dans la glaise vierge de ton temps vide, toi qui erres et y tournes, où tu persistes parce qu’il faut bien, où traverser un jour et quitter il faudra bien.

Je n’aurais pas dû m’allonger. Pourtant il n’est que sept heures, à peine si j’ai flanché vingt minutes.

C’est allé si vite, ferme les yeux, la tête qui tourne et plus plus rien…

François Bon

Le deuxième livre est toujours le plus difficile à écrire

Limite, et le roman de limite

tiers livre éditeur

http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4014

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Rêves de Mathilde

Elle déborde de rêves. De son dos rond, ils s’échappent en bulles silencieuses et viennent éclater contre ma paroi. Marteau ciseaux papier, disent les enfants qui jouent parfois dans mon ombre… ma structure est trop fragile, elle ne peut pas l’emporter contre ses rêves, bien obligé de les absorber.

Il y a : elle qui porte sur son dos courbé un homme noir aux yeux fermés. Son visage à elle est rouge sang, ses yeux s’exorbitent sous l’effort. Ils finissent par tomber, rouler dans le caniveau. Elle continue sa marche, désormais deux trous sombres mangent son visage. Elle progresse lentement, tombe souvent sur cette étendue gelée dont on ne voit pas le bout. Progressivement, l’homme noir est absorbé par le dos qui le porte et elle n’est plus qu’une vieille accablée par le poids de sa bosse.

 

Il y a : de sa bosse sort un petit enfant, elle dit doucement « mon petit Guillaume », elle le prend contre son sein et lui donne du lait mais l’enfant grandit à toute vitesse et c’est à un adulte bientôt qu’elle donne le sein, il est lourd et l’oblige à se courber toujours plus jusqu’à ce qu’elle soit obligée de lâcher l’homme devenu trop grand, trop lourd, il tombe mollement et s’enfonce sous la glace. On voit son visage pâle derrière la surface transparente, on dirait qu’il sourit.

 

Il y a : des hommes qui la croisent sur l’étendue gelée. Ils portent tous des bermudas à fleurs et plusieurs cravates noires autour du cou, qui les étranglent un peu. À intervalles réguliers, ils se mettent à genoux pour lécher la glace. Parfois, l’un d’eux reste ainsi la langue collée à la paroi gelée, le cul en l’air et un bras s’agitant pour réclamer de l’aide.

 

Il y a : une femme noire qui l’attend au loin et agite la main en signe de détresse. Elle arrive sur son vélo qui glisse sur patinoire et saisit la main au moment où la femme noire commence à disparaître dans les glaces mouvantes.

Elle la sort et la prend dans ses bras ­— la femme noire a la taille d’une grande poupée — pour la plonger dans une grande baignoire sur pieds qui se trouve à proximité. Elle lui ôte alors ses vêtements qui sont sales et rapiécés. Puis elle la lave avec douceur, passe sa main sur chaque partie de son corps avec méthode et délicatesse. La peau sous l’eau a des éclats de porcelaine. La femme noire grandit progressivement jusqu’à atteindre les dimensions de la baignoire. Elles se sourient.

 

Il y a : elle dit à la femme noire de la baignoire « Je m’appelle Mathilde. Et toi, comment t’appelles-tu ? »

Juliette Mezenc

Poreuse

publie.net

http://librairie.publie.net/fr/ebook/978281450638

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