Gaston D

 

Assassinat mis à part, tout le monde est d’accord pour reconnaître que Gaston D… est un grand caractère. Peut-être mufle, goujat et cruel, mais incontestablement courageux, fier et entier. Une hypocrisie très fine, Renaissance italienne. La cour, les hommes habillés de rouge, les gendarmes et les soldats ne l’impressionnent guère ou, s’ils l’impressionnent, il ne le montre pas. On a vu qu’il répond du tac au tac au Président, sans insolence, avec bon sens. Même, à ses risques et périls, il tient tête, et malgré tout ce que disent les enquêtes psychologiques, il tient tête sans colère. Il est rusé mais il n’est pas habile. A maintes reprises il s’est montré laid. Je le crois capable de générosité à condition que cette générosité soit un spectacle. Malgré son vocabulaire très restreint (pendant tout le temps des débats il s’est servi de trente-cinq mots. Pas un de plus. Je les ai comptés) à un moment il commence par : «Moi, on m’a pris comme un mouton dans la bergerie» et il fait sur son état de berger solitaire six phrases parfaites. Je regarde mes amis ! Nous sommes éberlués. Au point que j’en oublie de noter ces phrases. Je le regrette.

Ce n’est pas un caractère exceptionnel. Dans les collines et les montagnes de Haute-Provence, j’en connais mille, semblables je l’ai dit. Les gens à faux col, et qui croient à M. Seguin de la chèvre, en ont été choqués et me l’ont reproché. Ce qui prouve qu’on peut habiter un pays, en être même sans le connaître. Ils ne le connaissent pas parce qu’ils se servent de ce pays pour faire des affaires, de la politique ou leur politique. Ils ont peur, disent-ils, pour «l’avenir touristique du pays».

Jean Giono

Notes sur l’affaire Dominici

folio 2 €

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Fragments de L’éclipse de lune de Davenport

 

Au bord du lac aux premiers rayons de lune j’aperçois

plumes, pierres, espars polis et algues.

Les coyotes, les corbeaux ont presque nettoyé

la biche rejetée sur le rivage avant-hier par les Manitous.

Un coup de canne dans la tête d’eau de lune, puis je m’excuse.

Rentré. La maison a semblé un instant différente.

Les oiseaux, sans être moribonds, volaient plus lentement.

Les chiens tout frétillants m’accueillirent de coups de langue,

puis retournèrent dormir, peu soucieux des avions.

La nouvelle lune m’a dit, soit de me rassembler pour mes derniers

dix ans, soit de ralentir, gros poney, serpent gras re-mué.

Jim Harrison

L’éclipse de lune de Davenport

traduction Jean-Luc Piningre

La Table Ronde

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les gens malheureux

 

Les gens malheureux prétendent qu’ils sont nés d’une tristesse ancienne. D’un accouchement de barbaque compliqué. Le mal c’est dans le premier sang. Le premier cri qu’il s’enracine. Et donc d’atroces cris de souffrance. Pas les leurs. Non. Ceux d’un père éploré d’horreur. Dévasté de chagrin. Son impuissance mise en demeure sur le pas de la porte. Dont les gestes ne se tendront plus. Vers aucun but. Sera toujours dans votre dos celui-là. Ne sera plus qu’une peur primale. Une angoisse nocturne. La désillusion du soldat avant d’avoir pu livrer bataille. Ceux aussi d’une mère terrassée au seuil de la naissance. Comme un suc mortifère son dernier souffle d’amour répandu à courte haleine sur votre corps déjà froid. Et tout ça qui apposerait le sceau du malheur. L’immense. L’incommensurable. Les gens malheureux vous expliquent que leur venue au monde n’a consisté qu’à ça. Une expulsion brutale et c’est tout. Que depuis le premier jour, la vie n’est pas la vie. Ont beau lire. Au lit où aucune étreinte ne vient jamais froisser les draps. Dans les trains où on ne les remarque pas. Ont beau se saouler de cinéma. À oublier. À comprendre. À endormir. À ressouder. Ça ne tient pas longtemps. Pour eux la vie ne se conçoit pas. C’est la mort qui conduit l’équipage. Les gens malheureux ne viennent pas de. Ne vont pas vers. Sont comme ça. Ni en dehors. Ni au-dedans. Retirés de tout. À l’écart de soi…

Benoit Jeantet

Nos guerres indiennes

publie.net

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782371710320

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Un chercheur de mammouths

 

Dick Mol est un Batave blond, officier des douanes à l’aéroport d’Amsterdam, et à part ça amateur éclairé de mammouths. Gabelou, paléontologue : quel rapport entre ces deux activités ? Pas évident, mais en cherchant bien, il y en a un. Capable de reconnaître un Stradivarius qu’un aigrefin s’apprête à exporter frauduleusement, ou un atlas de la bibliothèque de Pierre le Grand volé et maquillé par des mafieux russes, Dick est aussi un spécialiste de la lutte contre le commerce des espèces menacées. Menacé, certes cela fait longtemps que le gros mastoc poilu, au crâne en pointe, aux défenses spiralées, ne l’est plus : pour le mammouth, hélas, à la différence du chimpanzé ou de l’éléphant, ou du tamarin-lion à tête dorée, les carottes sont cuites depuis au moins douze mille ans. Mais Dick Mol n’a toujours pas avalé la chose : il aimerait revenir en arrière, coincer les responsables de cette subite disparition. «Qui a tué le mammouth, ou quoi ?» : c’est le titre du programme scientifique qu’il s’efforce d’animer, du fond des souterrains glacés de Khatanga. Cette passion lui vient de l’enfance, ou il passait son temps à déterrer les fossiles. En 1968, à l’époque où une génération croyait inventer l’avenir, la contemplation d’une photo de molaire de mammouth décida de sa vie : elle serait dévouée à cet animal éteint. Depuis, il a accumulé une collection de plus de quinze mille pièces, une bibliothèque comprenant plus de six mille titres. Il n’est pas un musée, une galerie de paléontologie au monde qu’il n’ai visités. Il poursuit son idée fixe jusque dans les fonds de la mer du Nord, où les patrons des chalutiers néerlandais draguent pour lui, avec le poisson plat, les restes des grands herbivores du pleistocène qui y pâturaient il y a vingt mille ans, du temps où c’était une steppe.

Olivier Rolin

Sibérie

Verdier poche

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TGI de Bayonne, 16 octobre 2009

 

Monsieur Doz Kings, de nationalité nigériane, est en situation régulière en Suisse. Il a eu besoin de se rendre au consulat du Niger à Madrid afin de remplacer son passeport périmé. Seul le consulat de Madrid est habilité à délivrer les passeports pour l’Afrique de l’Ouest. Il a été arrêté dans le train de retour, muni de son passeport tout neuf, alors qu’il possédait son billet pour Genève, des rendez-vous de travail et de santé. Rendez-vous manqués, bien sûr, puisqu’il est retenu à Hendaye. Avant d’entreprendre le voyage en Espagne, il a demandé aux autorités suisses s’il y était autorisé, muni de son titre de séjour suisse. Sans aucun problème, lui a-t-on répondu. Aujourd’hui, au TGI, personne n’en sait rien. Ce qui est certain, c’est qu’il attendra, privé de liberté, au Centre, qu’un avion le ramène à Genève. La juge insiste pour qu’il tente de se faire rembourser son billet de train. Elle ajoute : je souhaiterais être pédagogue, informer monsieur de ce qu’il aurait dû faire pour rejoindre légalement l’Espagne où il devait aller pour obtenir un passeport valide, mais je ne le sais pas, je suis désolée. Et ça ne relève pas de ma compétence.

Le porte-parole du préfet répète qu’un avion conduira monsieur Doz à Genève le 21 octobre – mesure d’éloignement, dit-il, s’obstine-t-il à dire. Non, de retour, murmure monsieur Doz.

Marie Cosnay

Quand les mots du récit…

publie.net

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782814503700

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les têtes parlantes

 

ai commis cette vidéo en tentant de lire (hum juste en tentant) le poème de Philippe Augrain publié le 14 avril sur remue.net que je n’ai pas le courage (et ne sais comment sur ce blog) recopier. Alors voilà l’image

et pour lire cliquez sur http://remue.net/spip.php?article8789 ou directement sur l’image, et le texte s’affichera sur un onglet séparé

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De l’amitié des choses inanimées

 

 

Je m’oppose à ce qu’a énoncé un philosophe : «L’attachement pour les choses inanimées ne se nomme pas amitié puisqu’il n’y a pas d’attachement en retour.» Choses inanimées, pas de réciprocité… Comme il se trompe, cet Aristote, à croire qu’il n’a jamais mis les pieds hors de son Lycée. Inanimée, la pluie qu’on entend la nuit quand elle vient adoucir nos rêves, et la neige qui étouffe le bruit ? Inanimé, le vent ? Et l’eau, et le feu ? Inanimés, les arbres, les plantes, les fleurs et les animaux apeurés sortis du bois et des fourrés, et le chien de ferme qui aboie sur votre passage, un aboiement qui est sa manière de vous saluer ? La preuve : il ne tardera pas à vous suivre, il demande à devenir votre ami, sa méfiance n’a plus cours.

Quelle prétention que de croire que seuls les hommes sont animés, sont dotés d’une âme ! Même les pierres parlent à ceux qui consentent à les entendre.

L’amour n’est, hélas, pas toujours réciproque. Ou, quand il l’est, il arrive que ce ne soit pas dans le même temps : une sorte de décalage horaire qui ne serait pas seulement de quelques heures. Nous rêvons pourtant de cet état idéal où être aimé et être aimant coïncident dans le temps et dans l’intensité : total réciprocité.

L’amitié, elle, est presque toujours un sentiment réciproque.

Elle naît, elle se développe, gagne en force (j’en parle comme d’un organisme vivant), et si elle en vient à décliner, à se dissoudre, c’est la plus souvent dans un accord tacite tache mutuel.

Peut-être mon amitié réciproque – j’y insiste – avec les plages, les lieux, les paysages, est-elle la plus durable, la plus à même de se renouveler. Je peux changer de plage, de chambre, élire une autre région, une autre ville. Les lieux sûrs ne me font pas défaut.

J.-B. Pontalis

Le songe de Monomotapa

folio/Gallimard

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Dossier tombeau 21

 

 

Je suis né dans une famille obéissante –

Nous faisions semblant de croire en Dieu –

J’ai eu très tôt des espèces de vertige –

Je levais les yeux vers le ciel, et la tête me tournait –

Je n’étais pas un enfant très câlin –

Le contact de la peau d’autrui me dégoûtait –

J’aimais surtout les lieux clos, les portes verrouillées –

Je dansais tout seul de préférence –

Je restais longtemps enfermé dans les toilettes, rêvassant –

.

J’aime bien travailler derrière ces vitres opaques –

Je suis moi-même très opaque –

Je ne parle guère, même si je suis bavard à l’intérieur –

Laurent Margantin

dans

Littérature mineure

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Le soir venu…

 

Le soir venu

Les Altostratus

Ont commencé

A s’enlacer.

.

Le ciel fait semblant

De ne rien voir ;

Tout juste montrait-il

Un peu de honte.

.

Des oiseaux passaient

Indifférents.

.

D’autres filaient

Vers des rendez-vous

Galants.

.

Sous l’influence

D’un léger vent

Ou peut-être d’un tourbillon

Les gestes sont devenus

Plus osés.

.

Alors quelqu’un

A tiré les rideaux rouges.

.
Comme si

L’aurore

Menaçait de se

Pendre

A la fortune du jour.

Jean-Louis Massot

Nuages de saison

bleu d’encre

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À l’origine, le mot

 

 

À l’origine : le mot dans sa concentration terrible, sec, et qui essaime sous le souffle, et qui féconde, selon l’inclinaison des brises et la graisse des sols, les plus consanguines de ses résonances. Poème issu de ces conjonctions d’échos s’apparente à quelque monstrueuse parole sans pareille et non-viable, réduit à la seule voix, sans descendance ou guère, de qui l’a suscitée, plantée dans l’œuvre des phonèmes. Un bulbe : comme saltimbanque frappant du pied la terre et qui s’y ressource d’un geste ouvert aux poussées verticales, crispant dans ses cuisses une violence où puiser la pulpe des élévations.

 

.

 

Saisir les hasards de la langue, et tâcher, les mâchant, d’en extraire sucs et sens les moins ordinaires et les moins immédiats. Écrire au gré d’associations de mots, de sonorités. De cette matière, l’idée parfois qui jaillit, qui appelle d’autres syllabes et les décompose et les recompose à la manière dont on modèle la motte d’argile, lui donnant forme puis une autre, puis une autre encore que l’on écrase à la suite entre ses paumes.

(«Une idée est un accident. Elle est toujours jaillissante et imprévisible.» Souscrire à cet axiome de Jacques Chardonne.)

.

 

Rapporter la chose au mot qui la désigne et aux phonèmes qui le composent, considérer le triangle dans son rapport à l’univers en vue de lui donner sa place et de lui trouver sens. Puis arrondir, percer : poème en prose comme une manière de cercle où, dans le ventre, quelque chose s’exprime, ni franche poésie ni véritable narration ; déclos d’un segment, bouche ouverte ; le serpent cyclique se démordant la queue.

Lionel-Edouard Martin

Cratyle pour mémoire

publir.net

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782371771475

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