errant dans la ville

 

À force d’obliquer, de changer de direction, il arrive que tu sois totalement perdu, que tu ne saches plus si c’est vers le sud ou l’ouest et dans quel quartier, au milieu de quel ensemble d’immeubles tu te déplaces et qu’importe. La faim parfois te tenaille mais tu sais qu’elle passera. Tu sais qu’à un moment tu traverseras une avenue que tu reconnaîtras, d’où tu repartiras pour t’enfoncer encore parce qu’à quoi bon savoir où l’on se trouve, tomber nez à nez avec cet endroit où l’on fut quelqu’un d’autre, le croire ou se tromper, n’être pas bien sûr, cela a pu changer et encore, toutes les villes se ressemblent un peu.

Tu préfères sans doute éviter des pistes trop lisibles, t’en tenir à l’est globalement, ne pas franchir certaines frontières connues de toi seul, sillonner interminablement comme si l’effort consistait à pénétrer à l’intérieur de quelque chose que tu voudrais découvrir ou savoir ou comprendre.

Est-ce que tu échoues quand tu te retrouves devant ce carrefour où se rassemblent une dizaine de voies, que tu restes debout sur le revêtement gris à bulles marquant l’orée de la chaussée, que tu laisses passer un, puis deux, puis trois feux avant de te remettre en marche comme un somnambule, qu’au centre du croisement encore, sur le terre-plein en forme d’îlot où s’amassent les piétons, au milieu des voitures et des camions, tu restes une fois de plus figé ?

Les sacs sont serrés contre le coude, les valises à roulettes changent de tonalité aux reliefs du sol. Ralenti des voitures toutes ensemble en un grand ronronnement, démarrages imminents devant derrière.

Sur les terre-pleins, des panneaux de signalisation se font concurrence : un piéton descendant un escalier surplombé d’un M majuscule, un chien barré d’une croix, la pancarte rectangulaire d’une station de taxis, des noms de rue, des noms d’hommes.

Les valises reprennent leurs roulements decrescendo à mesure qu’elles s’éloignent et tu entends alors, dans le silence relatif des ralentis, une voix lointaine, haut-parleur, modulée, qui annonce les prochains trains au départ. Tu reconnais parfaitement l’intonation et quelques mots, trains, départ, mais les destinations se dissolvent dans l’air.

Tu traverses un peu à contretemps en faisant klaxonner quelques véhicules.

Virginie Gautier

les sédiments

publie.net – L’Inadvertance

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782814501898

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à Jean Le Rond d’Alembert

18 juillet 1766

 

Notre frère (Damilaville) vous a communiqué, sans doute, la relation d’Abbeville, mon cher philosophe. Je ne conçois pas comment des êtres pensants peuvent demeurer dans un pays de singes qui deviennent si souvent tigres. Pour moi j’ai honte d’être même sur la frontière. En vérité voici le temps de rompre ses liens, et de porter ailleurs l’horreur dont on est pénétré. Je n’ai pu parvenir à recevoir la consultation des avocats. Vous l’avez vue sans doute, et vous avez frémi ; ce n’est plus le temps de plaisanter, les bons mots ne conviennent point aux massacres. Quoi ! des Busiris en robe font périr des enfants de seize ans dans les plus horribles supplices, et cela malgré l’avis de dix juges intègres et humains ! et la nation le souffre ! A peine en parle-t-on un moment, on court ensuite à l’opéra-comique, et la barbarie devenue insolente égorgera demain juridiquement qui elle voudra, et vous surtout qui avez élevé la voix contre elle deux ou trois minutes. Ici Calas roué, là Sirven pendu, plus loin un bâillon dans la bouche d’un lieutenant général, quinze jours après cinq jeunes gens condamnés aux flammes pour des folies qui méritaient Saint-Lazare. Qu’importe l’avant-propos du roi de Prusse ? Apporte-t-il le moindre remède à ces maux exécrables ? Est-ce là le pays de la philosophie et des agréments ? C’est celui de la Saint-Barthélémy. L’inquisition n’aurait pas osé faire ce que des juges jansénistes viennent d’exécuter.

Mandez-moi, je vous en prie, ce qu’on dit, dit du moins puisqu’on ne fait rien. C’est une misérable consolation d’apprendre que des monstres sont abhorrés ; mais c’est la seule qui reste à notre faiblesse, et je vous la demande…..

note : lettre écrite à la suite de la confirmation, en juin, de la condamnation du Chevalier de La Barre et de ses compagnons

Voltaire

Correspondance

VIII – (1765-1767)

Bibliothèque de la Pléiade

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écrire vite


C’est-à-dire que c’est écrire en même temps, aussi vite que ça se passe (pas description d’un fait, une anecdote, un événement, que l’on veut utiliser, ça c’est du roman) mais aussi vite que ça vous traverse la tête que ça se passe que ça passe là

Qu’au moment où se produisent les pensées, au moment où se produisent les associations d’idées et de sensations qui produisent ces pensées, elles puissent être incluses vécues dans l’écriture. Je ne veux pas dire par là écrire vite pour poser l’idée sur la page avant qu’elle ne s’en aille bien sûr, mais que la pensée au moment où elle apparaît puisse simultanément couler à la page et ainsi décrire la vie, aller aussi vite qu’elle, aller comme elle va avec des idées des réminiscences des sensations qui nous tombent, nous traversent, des choses qui nous arrivent à longueur de journée, à un rythme, selon certaines associations et enchaînements Ça passe dans votre tête la vie passe dans votre tête, les pensées passent dans votre tête, et hop simultanément elles passent dans l’écriture, et ainsi rendent compte, décrivent la vie. En racontant les petits faits qui s’y passent, mais surtout en les faisant apparaître au rythme auquel ils apparaissent en tête ou dans votre vie, auquel ils apparaissent, l’enchaînement, les associations d’idées

C’est-à-dire que se mêlent les différentes vitesses les rythmes d’enchaînements de pensées et de faits. Ça donne de l’écriture contemporaine du fait qui l’inspire, en même temps. Dans le même temps où la pensée est apparue et descendue dans l’écriture. Ça peut remonter aussi plus loin, écrivant ce qui se passe, présent, (la mouche sur mon écran, je suis en train d’écrire que la mouche est sur mon écran, et j’écris « aujourd’hui une mouche est posée sur mon écran où je suis en train d’écrire ») et signalant aussi que ce présent datait d’il y a trois jours (cette mouche au moment où j’écrivais, ça s’est passé il y a trois jours, mais je l’écris aujourd’hui, c’est aujourd’hui que je suis rentré dans cette pensée de la mouche, c’est aujourd’hui qu’elle m’est venue cette pensée de la mouche d’il y a trois jours quand j’écrivais)

Dans le temps même de l’écriture se mêle ces temps ces vitesses.

Fred Griot

Refonder

publie.net

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782814501096

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La France de Sarkozy vue depuis la Belgique

 

L’accession au pouvoir d’un tel personnage, dont le caractère relève de la simple psychiatrie infantile – colérique, brouillon, vaniteux, autoritaire, fébrile, ignorant au point de friser l’imbécillité – témoigne non seulement du dévoiement d’un régime de gouvernement, mais aussi, plus gravement, de la déchéance d’un peuple, et de sa civilisation.

Ce peuple se tait honteusement ? Non, pas même honteux. Il s’habitue, il trouve naturel ce qui, en d’autres temps ou d’autres lieux, aurait fait bondir de stupeur n’importe quel individu, ou citoyen, normalement constitué. Et l’exploitation de la vulgarité ne connaît plus de bornes. Celle de la dangereuse puérilité, plus de barrière. L’enfant hurle, on applaudit la puissance de son organe vocal. Il ment, on lui pardonne car le mensonge est sans doute preuve d’intelligence et, bien sûr, d’opportunisme. S’il déraille, c’est un trop-plein de vitalité. S’il est grossier, c’est qu’il est incompris, le malheureux. S’il feint d’adorer ce qu’il renie, c’est qu’il est malin comme un singe. Un singe, en effet, a plus de dignité dans le malheur de la détention, il lui arrive de s’évader. Mais si rarement. Sarkozy s’évade en fanfare, à bord d’un avion conçu pour fabriquer de la pizza.

Jean-Claude Pirotte

Traverses

carnets

cherche midi

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le pain perdu

 

 

le pain perdu

le père du pain

peine perdue

peine du père

.

dans la forêt

à la maraude

Petit Poucet

one for the road

.

le pain perdu

le père du pain

peine perdue

peine du père

.

Tekakwitha

des Iroquois

tu me dis quoi

au fond des bois

.

le pain perdu

le père du pain

peine perdue

peine du père

.

Chaperon Rouge

rue Sainte-Catherine

mange ta tartine

au bord elle bouge

.

le pain perdu

le père du pain

peine perdue

peine du père

.

chape de laine

imperméable

sirop d’érable

pour l’indigène

.

le pain perdu

le père du pain

peine perdue

peine du père

.

le pain rompu

une omelette

dans une assiette

ciboire tordu

.

le pain perdu

le père du pain

peine perdue

peine du père

.

Pointe-au-Barril

du sang dans l’air

calvaire de terre

ainsi-soit-il

.

le pain perdu

le père du pain

peine perdue

peine du père

.

hostie de neige

frappe la foudre

le sucre en poudre

se désagrège

.

le pain perdu

le père du pain

peine perdue

peine du père

Lucien Suel

Ourson les neiges d’antan

dessins William Brown

Editions QazaQ

http://www.qazaq.fr/pages/ourson-les-neiges-dantan-lucien-suel-et-william-brown/

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Starman mourant

 

 

Et tout en pensant à son fils elle caresse l’encolure de Starman, il a l’air de souffrir, elle va chercher sa lourde tête qui est tombée en arrière et elle essaie de la redresser, de la mettre en avant, tournée vers l’encolure, vers elle aussi. Le cheval ne résiste pas, il se laisse faire, ses grandes dents jaunes sortent parce que ses lèvres sont retroussées, de la bave mouille la main de Sybille. Il pousse des gémissements horribles, son haleine pue d’une odeur fétide et son souffle est chaud, puissant. Et pourtant c’est la poussière et le sang qui dominent, une odeur de sang, et la poussière qui est retombée dans les poils, qui a blanchi le corps. Ses naseaux s’ouvrent et se ferment comme des coeurs qui cherchent le sang pour continuer à battre ; Sibylle repose la tête si lourde, si fatiguée, si fragile, car le crâne seul semble solide – le cou est sans force, mou. Sibylle peut prendre la tête entre ses mains sans que rien ne résiste. Elle le regarde, Starman a les yeux ouverts et lui aussi la regarde. Dans l’oeil bleu de Starman elle voit son reflet déformé, comme dans les miroirs anciens qu’on trouve dans la peinture hollandaise, ces miroirs qui déforment les corps, les allongent, les étirent d’un côté et les réduisent à rien de l’autre. L’oeil se voile, il est clair pourtant mais pas aussi bleu, pas aussi lumineux, quelque chose a terni, quelque chose de gris, et pourtant elle se voit dans l’oeil et ce qu’elle voit aussi derrière son image à elle, c’est ce cheval qui lui demande pourquoi il va mourir ici, pourquoi il souffre et en sent plus ses membres. Elle ne sait pas ce qu’elle pourrait dire, elle voit les paupières qui se ferment et s’ouvrent, les clignements de l’oeil, le souffle lourd, Sibylle se demande ce qu’elle peut faire, peut-être rien, peut-être qu’il faudrait aller chercher de l’aide, peut-être laisser éclater sa colère, sa peur, crier, et soudain le visage d’Arnaud la traverse, pourquoi elle pense à ça, cette pensée idiote, cynique, qui se retourne contre Arnaud, quand ce connard aura du temps à perdre, il n’aura qu’à venir voir ce que c’est, si ça lui plaît, et prendre le temps de perdre un cheval mort.

Elle ne sait pas quoi faire, elle ne sait pas mais soudain elle crève d’envie de pleurer parce qu’elle ne peut rien pour aider cet animal dont la poitrine se soulève dans de grands mouvements laborieux, comme s’il s’agissait pour lui de bien faire, d’aller jusqu’à la mort avec lenteur et application, douloureusement, au prix de terribles efforts.

Laurent Mauvignier

Continuer

Les Editions de Minuit

 

 

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la pluie

 

Et pendant que ruisselle la pluie, les petits charbonniers de la Forêt Noire entendent, de leur lit de fougère parfumée, hurler au dehors la bise comme un loup.

Ils plaignent la biche fugitive que relancent les fanfares de l’orage, et l’écureuil tapi au creux d’un chêne, qui s’épouvante de l’éclair comme de la lampe du chasseur des mines.

Ils plaignent la famille des oiseaux, la bergeronnette qui n’a que son aile pour abriter sa couvée, et le rouge-gorge dont la rose, ses amours, s’effeuille au vent.

Ils plaignent jusques au ver luisant qu’une goutte de pluie précipite dans des océans d’un rameau de mousse.

Ils plaignent le pèlerin attardé qui rencontre le roi Pialus et la reine Wilberta, car c’est l’heure où le roi mène boire son palefroi de vapeurs au Rhin.

Mais ils plaignent surtout les enfants fourvoyés qui se seraient engagés dans l’étroit sentier frayé par une troupe de voleurs, ou qui se dirigeraient vers la lumière lointaine de l’ogresse.

Et le lendemain, au point du jour, les petits charbonniers trouvèrent leur cabane de ramée, d’où ils pipaient les grives, couchée sur le gazon et leurs gluaux noyés dans la fontaine.

Aloysius Bertrand

Gaspard de la nuit

publie.net classiques

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782814505612

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écrire l’intime

 

Il existe une figure de style appelée prétérition. Elle consiste je crois à révéler une chose qu’on voudrait garder à secrète. A désigner ce qu’on se promet de taire. Cette figure m’a longtemps fasciné – c’est ma soeur qui me l’a apprise, je me souviens même de l’exemple qu’elle me donna, sans doute tiré d’une pièce de théâtre : Je ne te dirai pas que la clé est cachée sous mon chapeau. Je devais déjà sentir à l’époque qu’elle était comme une vérité de l’écriture, laquelle soigne tellement son crochet qu’elle finit toujours par flanquer son poing dans la gueule de l’essentiel.

Je considère tout ce qui est intime comme réclamant la plus violente exécution. Ce qui, on le devine, pourrait fort bien attirer l’attention de ce indiscret qu’est le lecteur. Mais, si la chose est perpétrée lestement, j’aime à penser qu’il se produit comme un mirage : on voit le sang gicler, on entend claquer les tendons du cou, crisser les os de la colonne, mais sans jamais voir le sourire du monarque.

Claro

Hors du charnier natal

inculte / dernière marge

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faire route hors du petit pays

 

On n’a pas démarré qu’on est pris d’un découragement, bien près de renoncer. C’est qu’on se heurte, aussitôt, aux contreforts du plateau de Millevaches. La petite route bombée, oblique, tortueuse se hisse entre des plantations de résineux, des landes de bruyère, des tourbières. On ne croise personne hormis, parfois, un camion chargé de bois qui empiète largement sur l’autre moitié de la route. L’hiver, il est indispensable de consulter la météo, la veille. S’il neige, dans la nuit, on ne passera pas. Et même lorsque tel n’est pas le cas, il faut se défier du verglas, des hêtres séculaires, gros comme des barriques, régulièrement espacés de part et d’autre, qui attendent que vous ayez amorcé un tour de valse et quitté la chaussée (ça m’est arrivé) et ce n’est pas leur faute si j’ai pu, je ne sais comment, les éviter. On n’en finit pas d’atteindre le mont Audouze, point culminant des routes du département, et quand on s’est élevé, d’ahan, jusque-là, la route dévale déjà en lacets le versant opposé, encore plus âpre que l’autre, le nôtre.

Cet obstacle tout physique explique peut-être que nous soyons restés longtemps interdits, patoisants alors que nos voisins creusois, ne trouvant nul obstacle sur leur chemin, partaient s’employer, comme maçons, dans la capitale, parlaient français et possédaient les notions libératrices qu’ils m’ont généreusement livrées lorsqu’on s’est rencontré, au pensionnat.

Le sol qui les porte ne vaut pas mieux que le nôtre. C’est le vieux massif cristallin, moins élevé, cabossé qu’il l’est chez nous mais pareillement infertile, ce qui fait que les premières agglomérations, Felletin, Aubusson, qu’on ne contournait pas encore, ne m’ont pas semblé différentes des gros bourgs ou des petites villes qui leur font écho, de ce côté-ci du plateau.

Pierre Bergounioux

En route

le Réalgar

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Tharlo et sa mémoire

 

Je suis à peu près certaine d’avoir massacré les noms propres…

Le commissaire ajouta, après avoir fait claquer sa langue d’admiration : «Moi, si j’avais eu ta mémoire, je serais allé à l’université.»

– Après le primaire, je n’ai pas pu continuer. Mes parents sont morts, et le reste de la famille n’a pas voulu me prendre en charge. Ils ont dit que, comme j’avais une bonne mémoire, je pouvais garder des moutons, parce que, quand on est capable de se rappeler la couleur et l’aspect de chaque animal afin de ne pas en perdre un seul, on peut gagner sa croûte. Je n’avais pas le choix, je suis parti dans la montagne garder les moutons. Au début j’en avais cent trente-six, l’année suivante, j’en ai eu seize de plus, la troisième année, quarante-sept de plus, et la quatrième, encore onze supplémentaires ; cette année-là, on a eu une terrible tempête de neige, beaucoup d’agneaux sont morts, ce fut terrible, mais cela n’a pas empêché le nombre de mes bêtes d’augmenter, il n’a jamais diminué ; aujourd’hui j’ai trois cent soixante-quinze moutons, dont deux cent neuf blancs, soixante et onze noirs, quatre-vingt-quinze tachetés, cent trente-quatre avec des cornes et deux cent quarante et un sans.»

Le commissaire le regardait bouche bée ; l’instant de stupeur passé, il lui dit : «Quel dommage, mais quel dommage, c’est vraiment trop dommage !

– Je considère, moi, que garder les moutons des autres, c’est aussi servir le peuple, bien qu’ils me donnent tous les ans une dizaine de moutons et me paient un petit salaire.»

Le commissaire se hâta d’opiner : «Oui oui, bien sûr.»

Tharlo ajouta : «J’aime beaucoup cette phrase du président Mao : Les hommes sont certes tous mortels, mais la mort de certains a plus de poids que le mont Tai, la mort des autres en a moins qu’une plume d’oie sauvage.

Reprenant son expression habituelle, le commissaire réfuta : «Tu vois, tu as beau avoir bien appris ta leçon, tu te trompes. Ce n’est pas le président Mao qui a dit cela, mais le grand écrivain Sima Qian.

– Ah bon ? Et quel le rapport entre le président Mao et Sima Qian ?

– Il n’y a aucun rapport. Sima Qian a vécu dans la Chine ancienne, le président Mao est de notre époque. Ils n’ont rien à voir.»

N’y comprenant plus rien, Tharlo demanda encore : «Et la double phrase : Mourir pour défendre les intérêts du peuple a plus de poids que le mont Tai, se dépenser au service des fascistes et mourir en servant les exploiteurs et les oppresseurs a moins de poids qu’une plume d’oie sauvage. Le camarade Zhang Side est mort pour défendre les intérêts du peuple, sa mort a plus de poids que le mont Tai, celle-là, elle est bien du président Mao, non ?

– Celle-là est bien de lui, dit le commissaire, là tu as raison.

– Comment se fait-il que ces deux phrases se ressemblent autant ?

– C’est le même sens dans les deux cas.

– Et moi, si je meurs en gardant les moutons du village, est-ce que comme celle de Zhang Side, ma mort aura plus de poids que le mont Tai ?

– Oui, bien sûr, mais tu n’es pas encore près de mourir…

Pema Tseden

Tharlo dans le recueil Neige

traduction du chinois par Brigitte Duzan

Piquier poche

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