L’enterrement (fragment)

 

le père sortait lui aussi, s’arrêtant au bas des marches et, tête baissée les yeux à terre, se vissant son chapeau gris tout neuf. Un temps encore, un temps minuscule mais tout le monde dans la cour s’y accrochait pour le distendre, même le chien fit silence c’est vrai que les bêtes sentent, la soeur d’Alain une marche en dessous de la porte et le père juste en bas, la mère enfin paraissant mais les voiles et le fichu tombaient droit sur le manteau, ne dessinant qu’une forme abstraite et rigide. Et puis, sa fille lui ayant pris le coude, ils descendirent tous trois ensemble en une grappe déplacée on aurait dit fixe sur son support, leur protocole qui nous incluait, spectateurs obligés, tant sont étranges ces moments, sans qu’on ait rien répété ni préparé, où un rite commande et qu’on se sent pris. La charrette s’ébranlant l’essieu recommença de grincer, le gravier crissait de nouveau sous les pas. Ils passèrent devant les parents qui ne regardaient rien, le gendre derrière eux refermait la porte de la cuisine à clé et c’est lui qui mit la clé dans sa poche.

François Bon

L’enterrement

Verdier

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22 février 2015

 

quand

.

tous les cris d’entrailles
semblent
sûrement plus glorieux
qu’au temps des ventres
imbéciles et doux

.

brûler

.

du bout des doigts
la vie encore
le temps d’un dur amour
s’irise

.

et bat

Contrepoint

https://contrepointdotco.wordpress.com

poème (les mots) Francis Royo

image (les couleurs) Claudine Sales

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les femmes et la fin du monde

 

Il n’est pas douteux que, sans la femme, l’humanité manquât de ce sens tout particulier, indéfinissable, indéfini, qu’on peut appeler vaguement le sens du beau. Il demeurerait toujours au fond de l’âme, à l’état latent, inutile, ignoré, n’ayant aucune occasion de se révéler. Faites une uchronie particulière ; figurez-vous la société humaine soumise, quant à sa reproduction, à des lois plus simples que celles de la Genèse actuelle et privée de ce type primordial, de ce spécimen unique du beau, que la Providence a voulu attacher à la conservation de l’espèce. Le développement de l’esprit masculin se serait produit tout entier dans la direction des appétits matériels, des besoins immédiats ; l’âme serait restée dans le demi-jour des combats quotidiens pour la subsistance : la vie de la brute supérieure. Elle se serait abîmée à travers le cours des âges, faute de ce rayon sauveur, perçant les ténèbres épaisses. En admettant que l’humanité eût pu vivre et durer au sein d’une atmosphère aussi étouffée, elle conclurait maintenant dans l’abâtardissement définitif d’une civilisation qui serait un simple raffinement de barbarie.

Edmond Texier

Calman-Lévy1877

repris dans

une autre histoire du monde

2500 ans d’uchronies

textes présentés et réunis par Philippe Ethuin

ArchéosF – publie.net

https://www.publie.net/livre/une-autre-histoire-du-monde-2500-ans-duchronies/

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A la crinière du cyclone

 

Des terres

à même l’écume des vagues et des larmes

du soleil

des terres fracturées comme des dalles

échelonnées sur le dos d’une allée sinueuse

de serpent de mer

et ça rampe

dans un sillon de rire ou de rage blanche

on ne sait

au ras des flots de colère

frapper l’air chaud d’un grand coup de rein

de baleine en sursaut

et d’un beau cri d’éclair

foudroyer l’hélico qui ronronne et vrombit

comme une mouche à merde sur le nez levé

des crapauds

ou comme un noir démon

Georges Desportes

12 poètes antillais contemporains

par Liliane Fardin

Editions Les Perséides, Rennes

en fraternité et proximité (parce que le trouve beau… mais sans que rien soit dit de la détresse, un peu trop écrit du côté du cyclone)

Georges Desportes est martiniquais, je ne connais pas les poètes de Saint Martin ou Saint Barthélémy)

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le salon de Zorzios

 

La boutique de Zorzios, je l’adorais. Elle semblait sortir d’un roman, d’un film italien des années 50. Maintenant que j’y entre à nouveau, du moins, j’y retrouve cette atmosphère. Longue comme un couloir et assez large, des miroirs aux deux murs, des miroirs de la porte jusqu’au fond, des placards, des rayonnages et de petites étagères isolées entre les miroirs, des surfaces en marbre ou des lavabos en dessous, des fleurs dans des vases devant chaque miroir, à droite et à gauche, que le reflet dédoublait, multipliait, faisant ressembler la boutique à un jardin ; des cartes postales sépia ou des photos de vamps disparues, prises du temps de leur gloire ; tous les ustensiles du coiffeur, des flacons que je touchais ou respirais dans un frisson, fermant les yeux et soupirant, des fauteuils de cuir, des serviettes blanches et douces comme des chats, des parfums vert amande ou vert sombre dans des vaporisateurs, des talcs embaumant la rose ou le magnolia, des histoires d’amour ou des polars en livres de poche, des revues, des cintres métalliques et des rideaux lie-de-vin. Un élégant poêle ouvragé en faïence verdâtre s’adossait à l’un des battants de la porte, et l’on voyait contre le mur d’en face, au fond, un orgue de barbarie ; sur le grand médaillon peint de couleurs aveuglantes, une superbe tzigane frappant un tambourin, les yeux pleins de larmes. Sur l’orgue, une tsamboura – un instrument qu’on appelait ainsi, à cordes, qui devait être le fameux bouzoùki.

Zorzios jouait souvent de la tsamboura. Quand il n’avait pas de clients, ni envie de lire, il prenait sa tsamboura, s’installait dans un fauteuil ou se plantait derrière la porte, et jouait. Il jouait, et pour moi, en face, c’était comme un appel de sirènes, à en perdre la tête. J’arrivais, fascinée, m’asseyais sur la marche devant la boutique, ou j’appuyais mon visage au carreau, je regardais ses yeux, ses doigts, et j’écoutais… Je collais ma bouche au carreau froid qui se couvrait de buée. Bientôt il s’arrêtait, me faisant signe qu’il allait continuer, puis, sans me regarder cette fois, il entrouvrait la porte et chuchotait : «Viens !» Ou : «Entre !» Cela se passait surtout à midi, été comme hiver, quand les autres magasins fermaient et que la rue était vide. Zorzios reculait un peu, nous ouvrions la pideuvrionsorte un peu plus, je jetais machinalement un coup d’oeil alentour et me glissais à l’intérieur.

Avec la même douceur, la même dextérité qu’il montrait en jouant de la tsamboura ou en rasant les hommes, Zorzios tirait alors les rideaux et fermait la porte, crac et crac, à double tour. La boutique prenait une teinte violine, émeraude, elle devenait un autre monde. L’air était plein de caresses et les flacons bouchés semblaient pencher, se briser sans bruit – j’ai revu cela des années plus tard, dans Le miroir de Tarkovski -, les eaux de Cologne, les parfums s’écoulaient dans un flic floc, flic flic floc joueur et voluptueux. Les fleurs sortaient des vases, par bouquets ou bien une à une, certaines rampant vers le plafond, d’autres roulant par terre, d’autres encore s’allongeant comme des femmes nues devant leur cher miroir.

Zyrànna Zatèli

La fiancée de l’an passée

traduction Michel Volkovitch

publie.GRECE

https://www.publie.net/livre/la-fiancee-de-lan-passe-zyranna-zateli/

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Mon cher Théo

 

Arles, 13, 16 et 28 juin

Mon cher Théo,

Un Cézanne me revient en mémoire, La Moisson, qui donne tout le côté âpre de la Provence. En juin, la nature commence à être brûlée. Dans tout il y a du vieil or, du bronze, du cuivre dirait-on ; avec l’azur vert du ciel chauffé à blanc, cela donne une couleur délicieuse excessivement harmonieuse avec des tons rompus à la Delacroix. En revenant des champs avec ma toile, je me dis : Tiens ! voilà que je suis arrivé à des tons pareils.

.

J’ai eu une semaine d’un travail serré et raide dans les blés en plein soleil, il en est résulté des études de paysages et une esquisse de semeur. Sur un champ labouré, un grand champ de mottes de terre violettes montant vers l’horizon, un semeur en bleu et blanc. Sur tout cela un ciel jaune avec un soleil jaune. Mon désir de faire un semeur date depuis si longtemps, mais les désirs ne s’accomplissent pas toujours. J’en ai donc presque peur.

A bientôt j’espère. Poignée de main et succès avec ton exposition.

Bien à toi. Vincent.

Vincent van Gogh

Vincent & Théo van Gogh

lettres réunies par Agnès Akérib

Scènes intempestives à Grignan

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Le pasteur amoureux a perdu…

 

Le pasteur amoureux a perdu sa houlette,

et les brebis se sont éparpillés sur la pente,

et lui, à force de penser, n’a même pas joué de la flûte qu’il avait apporter pour jouer.

Nul n’est apparu ou n’a disparu de ses yeux. Plus jamais il n’a retrouvé sa houlette.

D’autres, en pestant contre lui, ont rassemblé ses brebis.

Personne ne l’avait aimé, en fin de compte.

.

Quand il s’est relevé de la pente et de l’égarement, il a tout vu :

les grands vallons pleins des mêmes verts que toujours,

les grandes montagnes au loin, plus réelles que tout sentiment,

la réalité toute entière, avec le ciel et l’air et les champs qui existent et sont présents

(et de nouveau l’air, qui si longtemps lui avait manqué, est entré avec sa fraîcheur dans ses poumons)

et il a senti que de nouveau l’air donnait accès, mais douloureusement, à une espèce de liberté dans son sein.

Fernando Pessoa

Le pasteur amoureux

dans

Le Gardeur de troupeaux

et les autres poèmes d’Alberto Caeiro

traduction d’Armand Guibert

Poésie/Gallimard

tableau de Silva Porto

via Wikipedia

https://pt.wikipedia.org/wiki/Alberto_Caeiro

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Comme tout le monde

 

Je fais ce que je peux. Avec mes silences et le reste. Avec mes peurs de bête. Avec mes cris d’enfant qui ne débordent plus. Je fais ce que je peux. Dans ce petit bain de cruauté et de lumière. Dans les éclats de sucre et de mensonge. Dans la délicatesse. Dans la violence du temps qui piétine nos rêves. Dans nos petits pataugements précieux. Un matin après l’autre. Un oubli après l’autre. Un mot sur le suivant. Je fais comme tout le monde. Avec le ciel et sans les dieux.

Thomas Vinau

dans

Bleu de travail

La fosse aux ours

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Une rue (via Cigna)

 

Il ne saurait y avoir, dans cette ville, rue plus fruste.

La nuit et le brouillard : voir le trottoir, ces ombres,

Par la lueur des réverbères traversées,

Comme si elles étaient imprégnées de néant,

Des caillots de néant, sont pourtant nos semblables.

Peut-être, le soleil n’existe plus.

Peut-être fera-t-il noir à jamais ; cependant,

En d’autres nuits, on voyait les Pléiades.

Peut-être est-ce là l’éternité qui nous attend:

Non pas au sein du Père, mais embrayer,

Freiner, débrayer, mettre en première.

Peut-être est-ce l’éternité que ces feux tricolores.

Peut-être eût-il mieux valu brûler sa vie

En une seule nuit.

2 février 1973

Primo Levi

A une heure incertaine

traduction Louis Bonalumi

Gallimard

collection Arcades

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Élégie des Alizés (fragment)

problèmes avec le micro incorporé… tant pis

photo Serge Philippe Lecourt

.

Nuit Alizés du Royaume d’Enfance qui chantiez à Joal

Jusqu’au milieu de l’hivernage – mourraient moustiques et moutou-moutous.

J’ai besoin de vos palmes pour continuer mon chant, refroidir ma poitrine la gorge.

Je chante dans mon chant tous les travailleurs noirs, et tous les paysans pêcheurs pasteurs

Qui déchantent au chant de la moisson.

Et ils ne se contentent pas de traire, et de pousser l’âne et le dromadaire pour ployer le genou devant la bascule.

Je chante la jeunesse qui ne se suffit pas de cueillir pagnes et poèmes aux arènes sonores.

Que je te chante de mon mètre d’argent, mesure ton flanc indigo

Toi le Mâle noir élancé, beau sur l’arène et beau les yeux fermés

Mais plus beau de tes fines mains de labeur laboureurs

Bien plus beau de ton soc poli !

Apprends-moi les chants de travail que tu filais de ta voix d’or vert.
Les voilà qui sans tour arrondissent greniers et cases

Relèvent les carrés, qui revigorent filets et flottes de pirogues, raniment les troupeaux sous l’Harmattan.

Ô tous mes frères, que je chante votre sang rouge, vos labeurs blancs mais vos joies noires.

Que je chante pour qui je chante.

Je chante l’oriflamme de l’Afrique aux forces essentielles.

Ecoutez regardez ! Alizés se sont tus, s’est levé l’Harmattan

Et la dent du désert sur le pays, et la soif des cailloux et des khakhams

Les narines qui trompent les lèvres qui sèchent, et la peau pleine de crevasses comme le souvenir des sources.

Et le travail devient fatigue, mais nous n’avons pas reposé

Et s’en allait soudain l’Harmattan sous la pression de nos muscles….

Léopold Sédar Senghor

Elégie des Alizés

à Colette, ma femme

dans les Elégies majeures

reprises dans l’oeuvre poétique

édition Points

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