À propos du prix des Ambassadeurs

 

 

A Justin Saget

8 juin 1951

Cher ami,

J’ai cru comprendre à votre regard en coin que vous aussi, vous vous étonniez de mon silence et de mon laisser-dire devant les prix littéraires où mon nom est mêlé.

Ceux-ci augmentant en nombre et en tapage, grâce à la vedettomanie (quoiqu’il n’y en ait pas encore plus de deux ou trois par jour), peut-être avez-vous raison et faut-il y aller de ma déclaration ? La voici :

J’excuserais une assemblée anonyme qui, siégeant secrètement dans une cave obscure, m’adresserait – expéditeur inconnu – une somme importante en signe d’enthousiasme.

Un mot d’éloge pourrait être joint, court mais largement ouvert à l’imagination songeuse.

Et qu’importe d’ailleurs ? Aux juges occultes, on prête beau visage.

Je serai Intraitable, cela va sans dire, avec les jurys qui ne seraient pas strictement conformes au modèle ci-dessus indiqué, auquel je déclare me tenir faute de mieux.

C’est pour éviter à de peu prudents jurys une gênante erreur que je souhaite ma décision connue et ma lettre publiée, si vous voulez bien, dans votre journal. Merci.

Et vivement parlons d’autre chose.

Très amicalement à vous.

Henri Michaux

Donc c’est non

lettres réunies, présentées et annotées

par Luc Outers

nrf – Gallimard

Publié dans lectures | Tagué | Laisser un commentaire

Le U de l’ABCdaire des dieux anciens devenus humains

 

 

Ulysse

un clou rouillé dans chaque cheville

un fer rouge dans le dos

un doigt d’orgeuil

un gouffre l’avalait

un monstre digère

un parfum

un râle d’abandon

une longue avenue

une pleine main

Lettrines Luc Comeau-Montasse

Textes Olivier Savignat

ABCdaire des dieux anciens devenus humains

http://www.qazaq.fr/pages/abcdaire-des-dieux-anciens-devenus-humainsolivier-savignat-et-luc-comeau-montasse/

PS écouter surtout la lecture par Luc Comeau-Montasse du A, du B et du C

https://soundcloud.com/editionsqazaq/olivier-savignat-et-luc-comeau-montasse-labcdaire-lecture-de-luc-comeau-montasse

Publié dans lectures | Tagué , | Laisser un commentaire

Rubato (fragment)

 

la friche haute

toute à l’Ouvert

comme une lande

de terres rases

.

dessus l’échine

des granits l’herbe

la pierre sèche

qui tient la sente

.

les pas perdus

dans la broussaille

où vont les signes

.

et loin devant

la faille même

un feu — grand largue.

Peintures Bona Mangangu

Texte Jean-Yves Fick

Rubato

publie.net

Portfolios

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782371771437

Publié dans lectures | Tagué , | Laisser un commentaire

Au service du client

Adorno

 

L’industrie culturelle prétend hypocritement qu’elle s’aligne sur les consommateurs et leur livre ce qu’ils désirent. Mais tandis qu’elle s’empresse de réprouver toute idée concernant son autonomie et érige ses victimes en juges, son autoritarisme masqué dépasse tous les excès de l’art autonome. Ce n’est pas tant qu’elle s’adapte aux réactions des clients, bien plus, elle les simule. Elle les leur inculque en se comportant comme si elle était elle-même un client. On pourrait penser que tout cet ajustage auquel elle assure obéir elle aussi est idéologie ; les hommes aspireraient d’autant plus à s’adapter aux autres et à tout le système qu’ils cherchent davantage – en exagérant l’égalité, ce serment que prête l’impuissance sociale – à participer au pouvoir et à subvertir l’égalité. «La musique écoute pour l’auditeur», et le film réalise à l’échelle d’un trust cette astuce odieuse des adultes qui, pour baratiner les enfants en faveur d’un cadeau, déversent sur eux des discours qui correspondent à ceux qu’ils attendent d’eux et leur présentent le cadeau souvent douteux dans les termes du ravissement bruyant qu’ils veulent provoquer. L’industrie culturelle est modelée sur la régression mimétique, sur la manipulation d’impulsions mimétiques refoulées. Pour ce faire sa méthode consiste à anticiper l’imitation des spectateurs par eux-mêmes et à faire apparaître l’approbation qu’elle veut susciter comme déjà existante. Les choses sont d’autant plus faciles que, dans un système stable, elle peut compter sur une telle approbation et qu’il lui reste plutôt à la répéter sur le mode du rituel qu’à vraiment la susciter.

Théodore Adorno

Minima Moralia

Réflexions sur la vie mutilée

traduit par Eliane Kaufholz et Jean-René Ladmiral

Petite Biblipthèque Payot

Publié dans lectures | Tagué , , | Laisser un commentaire

La mer du Nord

Dans le bleu adorable, clair et froid, la bise souffle en rafales. Elle mord les visages et fait monter les larmes aux yeux. La longue plage est déserte. Des petits nuages de sable jaune filent parallèlement aux rouleaux d’écume. A l’aube, un chien de chasse a couru vers les goélands qui stationnaient dans une bâche. Les traces sont presque entièrement recouvertes.ᅠᅠ

.

Tout bout de bois, branchage ou planchette, bûche ou bastaing, palette ou cageot, nous raconte une histoire. Sur le sable, les feux nocturnes crépitent, les étincelles papillonnent. Les atomes de carbone dessinent la carte des voyages, le chemin des migrations. Le pétrole et le gaz piégés dans les schistes du jurassique remontent dans les tuyaux des forages. Les oies sauvages remuent les couches atmosphériques. Aller-retour annuel dans le ciel, dans les siècles des siècles. Ondes de formes, nuages-mémoires.

Autour de la Mer du Nord, les plages sont britanniques, françaises, belges, néerlandaises, allemandes, danoises, norvégiennes, suédoises. Les requins, aiglefins, merlans, maquereaux, morues, harengs, sprats, raies, anguilles et baudroies se croisent au-dessus des homards, oursins, crabes, poulpes et moules. La grande ourse polaire étale sa couverture blanche contre le ciel noir. Le Capitaine aligne les étoiles. Les poissons remuent les couches aquatiques au gré des courants et des marées. Ils zigzaguent entre les chalutiers, les cargos et les ferries

Lucien Suel

Dérives dans l’espace temps

Editoons QazaQ

http://www.qazaq.fr/pages/derives-dans-lespace-temps/

Publié dans lectures | Tagué | 2 commentaires

gigantesques montagnes de la folie

 

 

d’autres exagérations monstrueuses et perturbantes de la nature semblaient nous entourer. J’ai dit que ces pics étaient plus hauts que ceux de l’Himalaya, mais les sculptures m’interdisaient désormais de prétendre qu’ils étaient les plus hauts de la Terre. Ce sinistre honneur était sans doute réservé à quelque chose qu’une bonne moitié des sculptures hésitait tout simplement à représenter, tandis que d’autres ne l’ébauchaient qu’avec dégoût et en tremblant. Il semblait qu’une partie de l’ancien continent – la première partie à s’être élevée au-dessus des eaux après que la Terre s’est séparée de la Lune et que les Grands Anciens se sont infiltrés depuis les étoiles – en était venue à être maudite comme un démon flou et sans nom. Les cités qu’on y avait construites s’étaient effondrées avant leur temps, on les avait retrouvées soudainement désertes. Et quand survint à l’ère comanchienne la première secousse terrestre à avoir convulsé cette région, l’effrayante ligne de pics avait tout aussi soudain surgi parmi les plus épouvantables fracas et chaos – et la Terre avait hérité de ses plus effilées et plus terribles montagnes.

Si l’échelle des sculptures était correcte, ces choses abhorrées devaient dépasser même les douze mille mètres – radicalement plus hautes encore que les choquantes montagnes de la folie que nous avions rejointes. Elles s’étendaient, semblait-il, de 77° de latitude et 70° de longitude est à 70° de latitude et 100° de longitude est – à moins de cent cinquante kilomètres de la cité morte, si bien que nous aurions pu apercevoir ses effrayants sommets dans le lointain ouest, si ce n’avait été cette brume vague et opalescente. Leur extrémité nord devait être visible de la même façon le long du cercle polaire depuis la terre de la Reine-Mary.

Quelques-uns des Grands Anciens, dans les temps de la décadence, avaient rédigé d’étranges prières à ces montagnes ; mais personne n’en avait jamais approché, ni osé deviner ce qu’il y avait au-delà. Aucun oeil humain ne les avait jamais vues, et plus j’étudiais les émotions transcrites par les sculptures, plus je souhaitais qu’aucun ne le fît jamais.

H.P. Lovecraft

Montagnes de la folie

traduction François Bon

Points

Publié dans lectures | Tagué , | Laisser un commentaire

les soupes

 

 

Là-bas, il l’aida à confectionner une soupe qu’ils décidèrent de considérer comme un sortilège, un sortilège qui pourrait supprimer les effets du nettoyage qu’ils avaient fait chacun séparément mais ensemble, un sortilège qui pourrait faire émerger l’écriture déclenchant une action dont ils espéraient qu’elle était coincée quelque part dans leur corps. La soupe se composait pour moitié de légumes poussant sous terre et pour moitié de légumes poussant au-dessus du sol. On y trouvait carottes, oignons, betteraves, céleri, courgettes, sel, romarin et eau. Il découpèrent et hachèrent et, avant de mettre la soupe sur le feu à cuire et mijoter, ils crachèrent chacun dans la casserole pour faire bonne mesure. Quand la soupe fut prête, ils sortirent le seau à glace et le gin et parlèrent de leurs projets, de leurs impasses, de leurs échecs et de leurs frustrations. Ils parlèrent de l’amitié, de leurs amitiés avec d’autres, des moments où l’amitié se complique de genres et de sexualité, où les cadres sociaux et institutionnels du pouvoir s’y superposent, le capital culturel, la concurrence, les ragots, le je-sais-tout-isme, les remontrances, les gardes du temple, la dynamique de groupe, les gestes inappropriés, la modération et les règles d’admission, les after et de ce que l’amitié pouvait néanmoins être fortifiée et nourrie par quelque chose d’aussi simple que de faire une soupe ensemble.

Ils se mirent à table pour manger leur soupe. Ils la burent à petites gorgées, essuyèrent leurs lèvres et réfléchirent à la confection des soupes. Est-ce que la soupe pourrait être un objet esthétique leur enseignant quelque chose des relations entre les gens et le monde ? Est-ce qu’elle pourrait être un modèle des univers possibles, une façon d’apprendre à mieux vivre le monde ? Ou est-ce qu’elle serait juste une soupe, nourrissante et chaude dans le ventre ? Ils tapèrent leurs cuillères en métal sur la table et se dirent que la table était et, en même temps, n’était pas une métaphore. Est-ce que la table pourrait être un produit du labeur qui leur dirait quelque chose des relations entre les gens et le monde ? Bien sûr, ils ne pouvaient pas faire parler la table ou la faire danser ou manger de l’herbe. Mais peut-être pouvaient-ils se blottir contre elle jusqu’à sentir le toucher sensuel de qui l’avait construite. Ou peut-être comme maintenant pouvaient-ils s’asseoir autour, buvant et parlant, sirotant et avalant bruyamment, avec ou sans la pensée politique appropriée ou un plan d’action clair, mais dans une certaine sorte de solidarité de mangeurs de soupe et avec le sens d’un but plus grand, avec un semblant de la force de lutte qu’ils voulaient voir bouillonner dans leur soupe et dans leurs tripes.

Juliana Spahr

David Buuck

Une armée d’amants

traduction de Philippe Aigrain

publie.net

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782371771451

Publié dans lectures | Tagué , , | Laisser un commentaire

le mystère des choses

 

 

Le mystère des choses, où donc est-il ?

Où donc est-il, qu’il n’apparaisse point

pour nous montrer à tout le moins qu’il est mystère ?

Qu’en sait le fleuve et qu’en sait l’arbre ?

Et moi, qui ne suis pas plus qu’eux, qu’en sais-je ?

Toutes les fois que je regarde les choses et que je pense à ce que les hommes pensent d’elles,

je ris comme un ruisseau qui bruit avec fraîcheur sur une pierre.

.

Car l’unique signification occulte des choses,

c’est qu’elles n’aient aucune signification occulte.

Il est plus étranges que toutes les étrangetés

et que les songes de tous les poètes

et que les pensées de tous les philosophes,

que les choses soient réellement ce qu’elles paraissent être

et qu’il n’y ait rien à y comprendre.

.

Oui, voici ce que mes sens ont appris tout seuls : –

les choses n’ont pas de signification : elles ont une existence.

Les choses sont l’unique sens occulte des choses.

Fernando Pessoa

ou Alberto Caeiro

le Gardeur de troupeaux

et les autres poèmes d’Alberto Caeiro avec

Poésies d’Alvaro de Campos

poésie/Gallimard

Publié dans lectures | Tagué , | 2 commentaires

À nouveau diagonale (fragment)

 

 

Dehors il a d’abord été saisi par l’immensité qui s’est ouverte devant lui. Il ne s’imaginait pas ça, pas du tout ça comme ça et tout le déroute ou plutôt rien car c’est plutôt Rien qui l’entoure. Une étendue blanche sableuse, un désert de sel et le ciel électrique. Entre les deux, la ligne fine de l’horizon, presque noire.

Sa tête tourne un peu, il est désorienté, il vacille. Il retrouverait bien ses murs pour s’y adosser un temps mais ses mains n’agrippent que du vide et il finit par recouvrer son équilibre. Il peut avancer. Après huit pas, il marque une pause à peine perceptible, continue et suit une ligne parfaitement droite sans s’arrêter vers le trait sombre au loin.

Sa marche est régulière, ses bras font balancier. Derrière lui, les traces de ses pas s’effacent progressivement, le mur de sa prison depuis longtemps a disparu. D’ailleurs il ne se souvient plus très clairement de sa cellule et de l’homme. Y avait-il un banc, un lit ? Tout devient vague, de plus en plus vague, la voix, le visage de l’autre là-bas se dissipent, mangés par le vide. Bientôt il n’existe plus du tout. Son esprit est vierge maintenant, plus d’arabesques, juste une ligne droite qu’il trace et qui va venir percuter celle qui se dessine perpendiculairement et contre laquelle il finit par buter.

.

Il esquisse un pas sur le bord.

La pointe de ses pieds goûte le rien alors que ses talons prudents s’ancrent encore dans le sol poussiéreux. Il hésite.

Il est tout entier dans cette hésitation.

Juliette Penblanc

à nouveau diagonale

dans

Tiers Livre, la revue

(sur abonnement)

http://www.tierslivre.net/revue

Publié dans lectures | Tagué | Laisser un commentaire

S’abaisser jusqu’à l’humus

 

 

S’abaisser jusqu’à l’humus où se mêlent

Larmes et rosées, sangs versés

Et source inviolée, où les corps suppliciés retrouvent la douce argile,

Humus prêt à recevoir frayeurs et douleurs,

Pour que tout ait une fin et que pourtant rien ne soit perdu.

.

S’abaisser jusqu’à l’humus où se loge

La promesse du Souffle originel. Unique lieu

De transmutation où frayeurs et douleurs

Se découvrent paix et silence. Se joignent alors

Pourri et nourri ; ne font qu’un terme et germe.

Lieu du choix : la voie de mort mêne au néant,

Le désir de vie mène à la vie. Oui, le miracle a lieu

Pour que tout ait une fin et que pourtant toute fin puisse être naissance.

.

S’abaisser à l’humus, consentir

A être humus même, unir la souffrance portée

Par soi à la souffrance du monde, unir

Les voix tues au chant d’oiseau, les os givrés au vacarme des perce-neige !

François Cheng

Cinq méditations sur la mort

autrement dit sur la vie

Albin-Michel – Le Livre de Poche

Publié dans lectures | Tagué | Laisser un commentaire