entre flux et reflux

 

Quand les mots deviennent flasques

dans les bouches mensongères

je rentre en moi-même, rétrécis

me recroqueville et m’amenuise

J’évite toutes les sinuosités du chemin

et sa viscosité humaine

Dans ma frayeur, je recule et me garde

de louvoyer avec le mercure

Je me retiens pour ne pas glisser

Je plante fermement mes pieds dans la terre savonneuse

Je serre mes poings, ne les ouvre pas

Je répugne à palper les choses, les rictus

me répugnent, et j’abjure le renard fait homme

.

Mais quand un enfant

m’étreint et caresse mon visage fatigué

avec sa joue de velours, ses paumes douces,

ses doigts de lis

où nulle serre n’a poussé

Quand ses yeux se penchent sur mon coeur

comme un ciel lavé à l’aube fraiche

par des anges de lumière

mon coeur se desserre

grandit

Toutes les murailles

s’échappent de mon coeur fermé…

Fadwa Touqane

dans La poésie palestinienne contemporaine

traduction par Addellatif Laabi

Bacchanales n°27

Revue de la Maison de la Poésie Rhône-Alpes

Le Temps des Cerises

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La souffrance

 

La souffrance est là, qui nous entoure. Visible ou souterraine, creusant des galeries dans nos existences : chômage, précarité, dépressions, maladie, alcoolisme, drogue, mésentente dans les familles, dans les couples, divorces, enfants déchirés, adolescents suicidaires… Certes, l’armée de l’ombre veille – médecins, psychiatres, psychothérapeutes, infirmiers et infirmières auxquels se joignent des enseignants et des travailleurs sociaux -, elle secourt, soigne, retape autant que faire se peut ceux qui demandent à être pris en charge, à recevoir des soins. Mais comment endiguer tant de souffrances, soulager tant de détresses, donner du courage à ceux qui n’en ont plus ? Le mal est si profond qu’on ne peut le combattre. Aussi il continue de creuser, de saper les corps, les âmes, de briser des êtres qui ont pourtant le désir de vivre.

Charles Juliet

Gratitude – Journal IX – 2004-2008

P.O.L.

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Affirmations

 

Le génie garantit les qualités du coeur.

L’homme n’est pas moins immortel que l’âme.

Les grandes pensées viennent de la raison !

La fraternité n’est pas un mythe.

Les enfants qui naissent ne connaissent rien de la vie, pas même la grandeur.

Dans le malheur, les amis augmentent.

Vous qui entrez, laissez tout désespoir.

Bonté, ton nom est homme.

C’est ici que demeure la sagesse des nations.

Je n’accepte pas le mal. L’homme est parfait. L’âme ne tombe pas. Le progrès existe. Le bien est irréductible. Les antéchrists, les anges accusateurs, les peines éternelles, les religions sont le produit du doute.

Dante, Milton, décrivant hypothétiquement les landes infernales ont prouvé que c’étaient des hyènes de première espèce. La preuve est excellente. Le résultat est mauvais. Leurs ouvrages ne s’achètent pas.

L’homme est un chêne. La nature n’en compte pas de plus robuste….

Isidore Ducasse

Poésies I & II

Editions Allia

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l’été 59

 

Il faudrait pour cela retourner à l’été 59. Ça sent le jasmin, le lilas ; les cigales inlassablement font percuter leurs cymbales ; Gary contre son olivier face à la mer ne dit rien. J’imagine qu’il s’est levé de bonne heure ; qu’il a descendu des chemins minuscules à travers des cyprès, des mimosas, des figuiers, d’autres arbres encore dont lui sûrement connaît les noms dans trois langues ; qu’il a marché pieds nus la chemise entrouverte, ses mocassins à la main, sur le sable encore tiède ; qu’il a longuement nagé dans la mer, longuement joui du soleil, contemplé les oiseaux là-haut dans le ciel, la cavalerie céleste s’éployant sur fond bleu ; puis qu’il est rentré pour finir son chapitre VI et s’est dit à nous deux, Piekelny. Et alors il a jeté un oeil sur les feuillets encore blancs, un autre sur le hamac, pensé qu’après tout rien ne pressait, fait la sieste ou fumé des Gauloises en regardant l’azur, la mer scintillant comme une feuille d’aluminium froissée. Et puis il a lu, ou plutôt s’est relu comme on doit se relire, sans complaisance et sans cesse, comme chantent les cigales, inlassablement. Peut-être alors a-t-il souffert à nouveau du bon gros rire des punaises bourgeoises, enfilé sa robe et chaussé ses mocassins, salué le petit Julien dont les mains juvéniles, cramponnées aux guimbardes, s’échinaient déjà sur le bois. Et puis il a pris le chemin de Menton, la rue de la Fontaine jusqu’à l’olivier face à la mer toujours bleue où il ne dit toujours rien.

François-Henri Désérable

Un certain M.Piekielny

Gallimard

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Passiphaé

 

Et tandis que Dédale construit la vache désirable à l’aide de planches de bois d’olivier attendri six mois dedans la terre, Pasiphaé à sa fenêtre observe et réfléchit. Elle imagine le taureau, ce qui l’attire. L’apparence et l’odeur. Pasiphaé fait abattre la plus jolie vachette du troupeau royal. Elle-même lui enlève la peau. Elle la déshabille. Elle en recouvre le simulacre de bois. Elle va dormir avec les vaches.

Pasiphaé la nuit parmi les vaches pour voler leur odeur jusqu’à ce que sa peau à elle soit pleine de leur odeur à elles, jusqu’à la transpirer. Pasiphaé s’endort.

Pasiphaé est prête. Le jeu peut commencer.

Et tandis que Pasiphaé se tient debout à sa fenêtre, la pers. qui écrit se rend sur l’île à la rivière qui déborde parfois. Des hommes debout sur de grandes caisses de bois mouvantes ouvrent les portes. S’échappe le taureau. Cornes énormes, massif et noir, il surgit de sa nuit. Plein soleil. Aussitôt que sorti, le voilà encadré par des hommes sur des chevaux juchés, encadré, resserré, bousculé par les hommes-chevaux. Sur leurs selles les hommes sont secoués de gauche à droite de droite à gauche, leurs corps sont soulevés, ils poussent de grands cris. Alors une femme, le buste aussi large que le poitrail du taureau, vient se placer au-devant de la cavalcade et la mener plus rapide. Une femme, son corps fait corps avec sa bête, sa tête est grosse, ses cheveux à la nuque, sa tête son buste énormes    font     corps.

Nadine Agostini

Histoire d’Io, de Pasiphaé, par conséquent du Minotaure

publie.net

l’esquif

https://www.publie.net/livre/histoire-dio-de-pasiphae-par-consequent-du-minotaure-nadine-agostini/

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Une lettre de Paul Adam à Jules Huret

 

Vous avez rendu, mon cher confrère, un service immense à la jeunesse contemporaine, en publiant votre Enquête littéraire. J’aime à croire que les intelligences nubiles, après avoir lu votre livre, se détourneront désormais du métier des Arts ; car l’acrimonie manifestée par les Maîtres contre leurs successeurs possibles et l’âpre débinage mutuel des ambitieux nouveaux prouvent décidément que la littérature, comme toute autre institution actuelle, ressemble au carreau du Temple où s’acharne l’esprit des négoces concurrents. On a même pu constater que le système protectionniste y prévaut et que les détenteurs de gloire s’efforcent, par les plus perfides artifices, d’interdire aux productions d’autrui l’entrée de ce domaine au rendement fertile.

C’est avec une joie extrême qu’on a pu voir les poètes de la tradition, éternels apprentis des lettres, se formaliser de ne pas obtenir chacun la première place dans la littérature, restée éternellement pour eux une classe de versification….

Paul Adam

Enquête sur l’évolution littéraire

tiers livre éditeur

collection les grands singuliers

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L’absence de Céline

 

Sophie me répond, la voix ensommeillée… Non, Céline n’est pas restée dormir chez elle. Elle m’indique seulement l’heure à laquelle Céline est partie, autour de minuit. Après s’ouvre une faille béante. Le logement vide, l’atmosphère empestant la séparation, cet air empoisonné qui court de pièce en pièce, cristallisent les blessures des dernières semaines.

Je suis dans le salon, à scruter l’horizon, d’une insolente beauté à présent. J’observe un paquebot dans le fond de la rade. Un navire de croisière qui s’apprête à faire escale dans la ville. Une image d’insouciance qui m’écœure soudain. J’avais promis à Céline que nous ferions un jour une croisière en mer du Nord. C’est une chimère qui vient parader sous mes fenêtres. Une apparition qui semble me reprocher des promesses et des renoncements.

Il est 8 heures du matin. Je devrais me préparer pour aller au travail. Mais je n’en fais rien. J’attends furieux et plein d’inquiétude. Je pense à un hôtel, un amant peut-être. Je pense surtout à un accident, une agression. Je passe des coups de fil aux hôpitaux… Aucune entrée au nom de Céline Grall. J’erre dans le salon, puis m’immobilise devant ce tableau de Chesnais. Un noir profond et brillant, un rouge éclatant. Ce matin j’y vois du sang, littéralement projeté sur la toile. Elle pue le meurtre, la souillure, les cris qui ont dû effrayer quelques insomniaques. Elle pue la mort, l’envie et le mal. Je me détourne difficilement de cette œuvre, qui donne sur l’abîme. Les « idées noires ».

Yan Kouton

Hostia

https://lescosaquesdesfrontieres.com/2017/11/14/jai-fini-a-lendroit-precis-ou-tout-a-commence-yan-kouton-presente-son-livre-hostia/

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sur cette photo

 

Celle-là est une de mes préférées. Je ne les aime pas beaucoup, les photos du livre, à la vérité, je m’en rends compte en écrivant, même si écrire c’est regarder mieux, plus intensément en tout cas et qu’ainsi aimer, ne pas aimer n’ont plus d’importance.

Sur celle-là, tu es penchée, tête en arrière, épaules nues. On ne voit qu’elles et ton cou, ton menton dressé. Dans l’ombre, un peu de ton crâne. Montagne, volcan, cratère, autre planète, je ne sais quels mots employer pour donner une idée du bloc que tu es devenue, travail à peine entamé du sculpteur fasciné par l’ébauche et qui en reste là. Dune de granit, pierre, sable, tout est possible pour dire l’agrégat de ton cou, de ton buste, du menton à la verticale.

Nous ne pouvons savoir si la tête renversée a des yeux, une bouche, si le crâne est chauve ou chevelu. C’est peut-être là qu’il fixe le mieux ce que tu es, dans ce que tu retiens, ce que tu gardes pour toi et rejettes en arrière : autre chose que ce qu’une femme qui modèle son corps, joue des codes sexuels et multiplie les rôles semble avoir à offrir.

Ce renversement : un signe de plaisir ? De tension ? D’abandon ?

Tu te détaches une fois de plus sur un fond uniforme et gris, celui du studio de New York.

Anne Savelli

En pièces

dans

A même la peau

publie.net

https://www.publie.net/livre/a-meme-la-peau-anne-savelli/

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Polo et les vieux

Croisant un groupe de vieillards égrotants et agrippés à leurs déambulateurs (nous ne sommes plus sur les pentes du mont Turluron, précisons le), Polo sent soudain le monde s’ouvrir sous ses pieds. Rude expérience pour ce «puceau du vertige». Tous ces vieux, se dit-il, violemment dessillé, «avaient eu des vies». Ça alors ! Et pourtant, en effet, quand on y pense, le bois d’épave constitua jadis la fière gondole. Il fallait donc bien aussi que ces débris humains proviennent d’un ensemble cohérent et opérationnel. Polo doit nous pincer pour y croire : ils étaient «des hommes et des femmes qui avaient reçu du courrier dans leur boite aux lettres, qui avaient eu des problèmes pour trouver une place de parking !» Puis, last but not least, mais ici l’auteur, emporté par son élan, pousse peut-être un peu loin le bouchon : «Ils avaient eu mon âge. Et, un jour, j’aurais leur âge.» Qui s’aventure dans un livre de Prosper Brouillon doit s’attendre à éprouver quelques secousses. Ce n’est pas une lecture de tout repos. La vérité soudain vous saute à la gorge comme un lynx et vous lacère le visage de rides profondes : vous avez vieilli d’un coup, à moins que ces rides ne soient plutôt les cicatrices attestant une sur-sollicitation des muscles zygomatiques affectés à des tâches qui excèdent leurs forces (utilisez de préférence vos biceps dorénavant pour soulever des enclumes).

Eric Chevillard

Défense de Prosper Brouillon

illustrations Jean-François Martin

Editions Noir sur Blanc

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un passage de « Monarques »

 

Encore aujourd’hui, la bouche ouverte du cadavre de mon père continue à murmurer des phrases que je suis seul à entendre. Voilà ce qu’il m’est donné de faire, traduire le silence qui survit à la disparition des corps. Je recueille le secret d’un autre, je prends quelque chose en cours, comme on prend un train en marche. Ce que me transmet Adly durant nos discussions, surtout depuis sa mort, quand, plongé dans un demi-sommeil, j’entends sa voix à mon oreille, n’a jamais cessé de lui appartenir. Aujourd’hui plus que jamais, je regrette qu’il ne soit plus là pour m’éclairer, m’aider à trouver les mots justes, ces mots que personne ne trouve ou n’ose prononcer. Alors, j’invoque ce musulman humaniste : comment, père, faire obstacle à la haine ? L’époque est lourde. Pourtant, on essaie de se redresser une fois encore, en chancelant, et on s’élance pour affronter la promesse du pire qui flotte dans l’air, qui fait enfler l’extrême droite et les officines salafistes, parce que la violence est désormais envisageable par le plus grand nombre.

Cela fait trente ans que nous nous fréquentons ainsi, mon père et moi. Je connais bien mieux celui qu’il est devenu dans l’au-delà que l’homme qu’il fut de son vivant. Chacune de ses visites m’apaise. Je l’écoute me parler de religion et de miséricorde, je lui réponds politique et poésie, mais je refuse de lui ressembler. Peut-être est-ce par peur de le rejoindre avant mon heure ? J’ai beau être son fils, je ne parviens pas à me sentir musulman. Il n’est pas innocent que je trouve, à la fois, le lieu et les mots pour raconter mon père, ici, en Israël, où je me suis rendu pour écouter un autre silence, pour raconter une autre histoire, celle d’une famille juive, celle d’Herschel Grynszpan. J’ignore comment ces deux silences se répondent, ces deux royaumes complémentaires, quête biographique et quête littéraire, monde musulman et monde juif, s’ils s’ignorent au fond de moi, ou s’ils ont même conscience l’un de l’autre. Peu importe, Herschel me hante, comme me hante mon père, comme l’histoire des Juifs et des musulmans ne cesse de s’écrire, mêlant les voix des morts à celles des vivants.

Philippe Rahmy

Monarques

La Table Ronde

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