Des histoires

 

Il n’y a même pas de mort, il n’y a que le fantasme de la mort, tout au plus une cicatrice, un présage, rien de moins sûr, rien de moins concret & toi qui es-tu ?

Il n’y a pas de personnage, pas de héros, à cette histoire, pas, parce que d’histoire, pas, pas plus, plus, plus d’histoire, qu’on ne nous raconte plus d’histoire. Il y a un jeune homme, il y a un autre jeune homme, c’est un duel. C’est Sergio Leone. C’est les Indiens contre les cow-boys. C’est encore des histoires. On ne veut plus d’histoire. Deux hommes, deux hommes jeunes, c’est tout. Tout est là. Toute la ville est là. Un jeune punk contre un jeune flic. L’un tue l’autre et par hasard, c’est le flic qui tue le punk. No future. Ç’aurait pu être l’inverse & ç’aurait pu être n’importe-qui. Toi. Moi. N’importe-Qui. C’est lui le personnage principal : N’importe-Qui. Ou Quelqu’un-d’Autre. Ou Personne. Ç’aurait été Personne, y aurait pas eu d’histoire, pas de récit, et on effacerait la ville.

Ça va faire des histoires. Ça va en faire des histoires. Parce qu’il y a deux hommes, deux jeunes, l’un bang ! L’autre… L’autre ? L’autre tombe à terre. C’était juste là, piazza Gaetano Alimonda, au coin de la rue. Bang. En face de l’église. Vous savez. C’était la confusion. C’était la peur. C’était la peur, partout, et le tension. C’était l’effusion.

L’un de Rome, l’autre de Catanzaro, le sud débarque dans la ville et s’entretue.

Drôle de théâtre, la ville, pour ce spectacle au rabais. Tous les deux se retrouvent ici, à Gênes, pourquoi ? Ce jour-là précisément, leur destin se scelle, & ça va faire des histoires,

mais nous on n’en veut

mais

des histoires.

Benoît Vincent

Genove

GE9

Villes épuisées

Othello – Le nouvel Attila

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Un peu de servitude volontaire

 

Mais ce qui arrive, partout et tous les jours : qu’un homme seul en opprime cent mille et les prive de leur liberté, qui pourrait le croire, s’il ne faisait que l’entendre et non le voir ? Et si cela n’arrivait que dans des pays étrangers, des terres lointaines et qu’on vint nous le raconter, qui ne croirait ce récit purement inventé ?

Or ce tyran seul, il n’est pas besoin de le combattre, ni de l’abattre. Il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à sa servitude. Il ne s’agit pas de lui ôter quelque chose, mais de ne rien lui donner. Pas besoin que le pays se mette en peine de faire rien pour soir, pourvu qu’il ne fasse rien contre soi. Ce sont donc les peuples eux-même qui se laissent, ou plutôt qui se font malmener, puisqu’ils en seraient quittes en cessant de servir. C’est le peuple qui s’asservit et qui se coupe la gorge ; qui, pouvant choisir d’être soumis ou d’être libre, repousse la liberté et prend le joug ; qui consent à son mal, ou plutôt qui le recherche… S’il lui coûtait quelque chose pour recouvrer sa liberté, je ne l’en presserais pas ; même si ce qu’il doit avoir le plus à coeur est de rentrer dans ses droits naturels et, pour ainsi dire, de bête redevenir homme. Mais je n’attends même pas de lui une si grande hardiesse ; j’admets qu’il aime mieux je ne sais quelle assurance de vivre misérablement qu’un espoir douteux de vivre comme il l’entend. Mais, quoi ! Si pour avoir la liberté il suffit de la désirer, s’il n’est besoin que d’un simple vouloir, se trouvera-t-il une nation au monde qui croie le payer trop cher en l’acquérant pas un simple souhait ? Et qui regretterait sa volonté de recouvrer un bien qu’on devrait racheter au prix du sang, et dont la perte rend à tout homme d’honneur la vie amère et la mort bienfaisante ? Certes, comme le feu d’une petite étincelle grandit et se renforce toujours, et plus il trouve du bois à brûler, plus il en dévore, mais se consume et finit par s’éteindre de lui-même quand on cesse de l’alimenter, de même, plus les tyrans pillent, plus ils exigent ; plus ils ruinent et détruisent, plus on leur fournit, plus on les sert. Ils se fortifient d’autant, deviennent de plus en plus frais et dispos pour tout anéantir et tout détruire. Mais si on ne leur fournit rien, si on ne leur obéit pas, sans les combattre, sans les frapper, ils restent nus et défaits, et ne sont plus rien, de même que la branche, n’ayant plus de suc ni d’aliment à sa racine, devient sèche et morte.

La Boétie

Discours de la servitude volontaire

Mille-et-une-nuits

(au début)

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E inverno

 

C’est l’hiver, les mains supportent à peine

leurs doigts,

quatre syllabes de neige,

c’est le nom que m’apporte le vent.

.

Sur le désert du mur, sur le désert abrupt

et blanc, la trace d’une larme

ou quelque chose de semblable,

infime, effacé.

.

La main écrit sur la terre :

il n’y a pas d’autre lieu pour mourir,

la lumière,

moissonnée fleur après fleur.

Eugenio de Andrade

Blanc sur blanc

traduit par Michel Chandeigne

Editions La Différence

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archéologues

 

Sous certains éclairages, cette marque sur le mur semble en vérité sortir du mur lui-même. Et elle n’est pas parfaitement ronde non plus. Je n’en suis pas sûre, mais elle semble projeter une ombre à peine perceptible, ce qui me fait penser qu’en y passant le doigt, à un certain moment, je pourrais sentir s’élever et s’abaisser un petit tumulus, un tumulus tout lisse, comme ces buttes au sud des Downs, qui sont, à ce qu’on dit, soit des tombes, soit des campements. À choisir, je préférerais des tombes, car j’ai un penchant pour la mélancolie comme la plupart des Anglais, ce qui me porte à songer tout naturellement, en fin de promenade, aux os qui s’étendent sous la pelouse… Il doit y avoir un livre là-dessus. Un archéologue a dû déterrer ces os pour les nommer… Quel genre d’homme donne dans l’archéologie ? Je me le demande. Des colonels à la retraite pour la plupart je dirais, conduisant de vieux ouvriers agricoles en haut des buttes, ici, pour examiner les mottes de terre, les pierres, puis entamer une correspondance suivie avec le clergé des environ, ouvrant, non sans un sentiment d’importance, leurs lettres au petit déjeuner, et la comparaison des pointes de flèches nécessiterait d’organiser quelques randonnées, quelques expéditions jusqu’aux chefs-lieux des alentours, une agréable obligation à la fois pour eux et pour leurs épouses vieillissantes, prises du besoin de faire des confitures de prunes, ou le ménage en grand dans le bureau, et donc munies d’excellentes raisons pour que la question des campements ou des tombes reste en perpétuel balancement, tandis que, de son côté, le colonel trouve un plaisir philosophique à accumuler les indices étayant les deux hypothèses. Au final, c’est vrai, il penche pour le campement ; en réponse aux contradicteurs, il rédige une conférence qu’il s’apprête à lire à la réunion trimestrielle de la société locale lorsqu’il est terrassé par une attaque, et ses dernières pensées ne vont ni à sa femme ni à ses enfants, mais au campement et à la pointe de flèche, laquelle se trouve à l’heure actuelle dans une vitrine au musée du comté, auprès d’un pied de meurtrière chinoise, d’une poignée de clous élisabéthains, d’une grande quantité de pipes en terre d’époque Tudor, d’un morceau de poterie romaine, et du verre à vin dans lequel s’est désaltéré Nelson, prouvant – ce dont je n’ai vraiment aucune idée.

Victoria Woolf

traduction Christine Jeanney

La marque sur le mur

dans

Des fantômes sous les arbres

publie.net

https://www.publie.net/livre/des-fantomes-sous-les-arbres-virginia-woolf/

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amour et amitié (fragment)

 

Convaincue comme vous devez l’être, par ce que je vous ai déjà dit d’Augustus et de Sophia, qu’il n’y eut jamais d’union plus heureuse, je suppose qu’il n’est nul besoin de vous apprendre que leur mariage était contraire aux inclinations de parents cruels et vénaux, lesquels s’étaient efforcés en vain, avec une persévérance acharnée de les contraindre à des alliances qu’ils avaient toujours eues en horreur ; mais ils avaient tous deux, avec une héroïque fermeté, digne de mémoire et de louange, constamment refusé de se soumettre à ce pouvoir tyrannique.

S’étant magnanimement libérés, par un mariage clandestin, des fers de l’autorité paternelle, ils déterminèrent de ne jamais perdre la bonne réputation que cet acte avait pu leur valoir dans le monde, en acceptant les offres de réconciliation que leurs parents pourraient leur faire ; mais jamais la noble indépendance de leurs esprits ne fut exposée à cette nouvelle épreuve.

Ils n’étaient mariés que depuis quelques jours lorsque nous leur rendîmes visite, et ils avaient eu largement de quoi se soutenir pendant ce temps, car Augustus avait élégamment dérobé une somme considérable dans l’écritoire de son indigne père, quelques jours avant son union avec Sophia.

A notre arrivée, leurs dépenses avaient augmenté sensiblement, quoique leurs moyens d’y subvenir fussent alors presque épuisés. Mais ces êtres sublimes ne voulurent point accorder à leur embarras un seul moment de réflexion, et ils eussent rougi à l’idée de payer leurs dettes. Hélas ! quelle fut donc la récompense d’une conduite si désintéressée ? Le bel Augustus fut arrêté, et nous nous vîmes tous perdus. La noire, l’implacable perfidie de ceux qui purent commettre pareil acte, chère Marianne, choquera tout autant la douceur de votre nature qu’elle affecta, sur le moment, la délicate sensibilité d’Edward, de Sophia, de votre servante, et d’Augustus lui-même. Pour mettre le comble à cette barbarie sans exemple, on nous informa qu’il serait bientôt procédé à une saisie de la maison. Oh ! que pouvions-nous faire, sinon soupirer et défaillir sur le sofa ?

Jane Austen

Amour et amitié

traduction par Laurent Folliot

Rivages Poche

Petite Bibliothèque

Amour et amitié est un court roman épistolaire, burlesque, oeuvre d’une Jane Austen de dix-sept ans (dit-on)

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c’est donc là

 

C’est donc là. Le village est encore debout, le seul déluge qu’on connaisse est celui des fruits lorsque l’on secoue les mirabelliers vers la mi-août, la vie est ce qu’elle est depuis toujours : personne ne sait encore ce qu’il va advenir, les bombes et le staccato des armes légères, la nuit embrasée et ce temps que passeront, dans les caves d’un presbytère, tout un groupe d’habitants dont je ne saurai jamais précisément qui ils étaient, ce qu’ils se dirent, ce qu’ils pensèrent pendant ce laps de temps, quelques heures ou quelques jours, durant lequel la vie de tous ne tint qu’à un fil, au hasard, aux chemins suivis par les bombes qui tombèrent partout alentours, décapitant même le clocher voisin (cela aussi je l’ai vu, je crois, sur quelque cliché qui devait être avec les autres sur la même table, dans la même boîte), mais épargnant la lourde maison dans le jardin de laquelle j’ai joué enfant et même, je le comprendrai ensuite, avec une sorte de grosse pierre ronde qui s’avérerait être une grenade offensive oubliée là des années avant et attendant de faire son oeuvre, ce qu’elle eut le bon goût de ne pas faire, la preuve – il suffisait d’escalader par l’arrière le haut mur de briques rouges pour avoir à disposition tout l’espace intérieur inviolé du jardin d’un curé dont je n’ai d’ailleurs jamais vu l’ombre d’une soutane.

Je ne sais, donc, ce qu’ils vécurent devenus rats dans cette cave. Je pourrais le demander à ceux, celles plutôt qui survivent encore. Je ne ferai pas ça, ne serait-ce parce que je ne suis pas certain d’avoir la force et puis l’envie d’entendre cette histoire de sorte de fosse commune. Je pourrais aussi inventer mais ce serait difficile et puis, autant le dire, inutile : ce n’est pas là que je vais ce matin.

Daniel Bourrion

Légendes

publie.net

http://librairie.publie.net/fr/ebook/97828145948

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les recherches de West

 

Les corps devaient être de la plus grande fraîcheur, faute de quoi la plus légère décomposition des tissus du cerveau rendait la parfaite réanimation impossible. Et bien sûr l’énorme difficulté était de se les procurer – West en avait fait l’horrible expérience durant ses recherches secrètes à l’université avec des corps d’une ancienneté relative. Les résultats d’une réanimation partielle ou imparfaite étaient encore plus hideux que l’échec total, et nous étions encore tous deux effrayés de ce genre de souvenirs. Depuis notre première et démoniaque tentative dans la vieille ferme abandonnée de Meadow Hill à Arkham, nous ressentions une menace continuelle ; et West, pourtant un échantillon scientifique calme, blond et aux yeux bleus, confessait souvent avec effroi la sensation d’être furtivement poursuivi. Il percevait obscurément qu’il était subrepticement suivi – rançon psychologique de nerfs trop tendus, accrue par le fait indéniablement perturbant qu’un de nos spécimens ressuscités était encore en vie – une effrayante créature carnivore enfermée dans une cellule capitonnée de Sefton. Et qu’il en existait une autre – notre première – dont nous n’avions rien su de son destin.

H.P. Lovecraft

Herbert West réanimateur

traduction François Bon

tiers.livre éditeur

https://www.amazon.fr/Herbert-reanimateur-Howard-Phillips-Lovecraft/dp/1543012477/ref=sr_1_12?s=books&ie=UTF8&qid=1496589681&sr=1-12&keywords=tiers+livre+%C3%A9diteur

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celui qui attend

 

Quelqu’un habite juste en face de la gare, traverser la route et c’est chez lui. Derrière son jardin, un grand bâtiment en travaux. Une grue tourne, silencieusement, sans grutier peut-être, par elle-même, robot d’un monde à venir ; en fait, on ne la voit pas tourner.

Attente quais vides, silence de brume renforcé de cet écho assourdi particulier aux temps de brouillard. Les bruits lointains sont absorbés avant de nous parvenir. Les bruits proches sont absorbés sans pouvoir prendre d’ampleur, ne s’échappent pas de nous. Comme des évènements produits dans la pensée seule. Personne pour nous confirmer qu’un son n’a pas été entendu seulement dans notre tête.

Des arbres, une haie, un muret, d’autres maisons, d’autres jardins, balançoires et trampolines abandonnés.

Et le train n’arrive toujours pas. Ce qui n’empêchera pas le temps de s’écouler, remplissant jusqu’à la nausée cette attente paradoxale, inutile et nécessaire. Une attente à l’abandon, dans une ville à l’abandon qui a oublié sa gare et ce quai, et ces deux voies extrêmement droites, parallèles et désertes qui non seulement ne se rencontreront jamais, mais ne produiront jamais aucune rencontre : le train n’arrive toujours pas, ne nous délivre aucun passager mystère, attendu et inconnu.

Croassement. Impossible de déterminer où, de partout à la fois, dans cette chambre isolée en plein air de froid humide, mur cotonneux gris tout autour, sphère d’absorption sonore. Croassement, froissement d’ailes et plus rien.

Si : quelque chose. Il n’attend plus, le train ne viendra pas, il quitte le quai et marche le long des voies jusqu’à une route qui passe, en pente, sous les voies, minuscule tunnel, il en ressort dans une rue de maisons inertes, qu’il emprunte jusqu’au bord de Seine.

Joachim Séné

Une ville au loin

L’aiRNu en résidence de création

à Moret-Seine-Loing

Pierre Cohen-Hadria, Mathilde Roux,

Anne Savelli, Joachim Séné

http://www.lairnu.net/une-ville-au-loin/

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lui rendre visite

 

8h17. Je descends les marches. La même ponctualité, haïssable. Lui rendre visite avant d’aller au travail parce que c’est ma mère. Franchir le pas de la porte. Ne pas appuyer sur l’interrupteur. L’obscurité diminue l’envergure de mes pas. L’accompagner jusque dans la douche. Veiller à ce que ses pieds passent bien au-dessus de la marche. Se munir du gant et s’efforcer de passer partout. Donner l’odeur du thym à ce corps qui se replie sur lui-même. Son ventre creusant, oubliant qu’il a porté ma chair avant de l’expulser. Affronter sa poitrine vidée, étirée.

L’odeur vanillée du salon imprégnera mes vêtements pour la journée. Le biscuit qu’elle me tendra aura du mal à passer. Depuis qu’elle se fait livrer les repas dans cet appartement, je maigris. Nous boirons notre café. Je ne la regarderai pas.

«Tu as bien dormi ?»

«Tu as bien mangé?»

Je ne dirai rien d’autre. Je la quitterai vingt minutes plus tard. Elle me glissera dans mon sac le journal que je ne lis jamais. Elle, installée dans son fauteuil, moi, sans la toucher. On ne s’embrasse plus.

Parce que c’est ma mère, je lui ai trouvé cet appartement en centre-ville. Une bonne fille n’aurait pas laissé sa mère dans une petite maison isolée à la campagne.

À 8h17, devant l’immeuble, j’espère que la fenêtre reste fermée.

«Vous avez oublié votre veste, madame» me lance un passager du bus.

Non, je remonte, je me suis trompée d’arrêt.»

Le paysage défile. Le nœud dans mon ventre se serre, se desserre, remonte dans ma gorge. Je ne sais pas où aller. Le visage de ma mère. Son corps nu, figé dans la salle de bain. Elle m’attend. Ses joues se creusent. Ses rides s’étalent dans son cou. Il suffirait que mes mains serrent. Très fort. Affronter son regard terrifié.

Je descends du bus, la nausée monte. Les allées de la fête foraine sont désertées. Quelques forains bricolent leurs machines. Des coups de marteau résonnent. Les sursauts heurtent mes pas. Marcher encore quand celle qui m’a mise au monde se dégrade. Les vomissements me soulagent.

Audrey Gaillard

Ventre vide

nouvelles

publie.net

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782814507708

photo Isabelle Diaz

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la vitesse d’écriture

 

Encore cette question de la vitesse d’écriture. Qu’il y a parfois foudre. On occupe les deux tiers de sa vie dans du temps à perdre. Lui à manger des huitres, à collectionner des cannes, à faire des travaux de terrassement (les Jardies), à s’embringuer dans des histoires impossibles (la mine d’or de Sardaigne). On le vit mal, on en crève. Et puis d’un coup on tient la bête : on se lève en pleine nuit vingt jours de suite, on tient au café. Il a dormi trois heures, s’est levé, est là assis (nous on peut ajouter le casque sur les oreilles, l’écran seul illuminé dans la pièce, le clavier qu’on ne regarde plus, ni même souvent ce qui. La concentration auditive est physiquement mobilisée (Novarina aussi dit que quand il arrête d’écrire c’est que les oreilles font trop mal), la tension visuelle toute repliée dans le mental : on écrit parce qu’on voit, mais qu’on ne distingue pas. Ou bien qu’on voit, mais comme dans le rêve il faudrait élaguer, organiser, rendre. J’ai pratiqué comme tout le monde doit (et Balzac en parle aussi, quelque part, en particulier pour la période de son séjour à L’Isle-Adam, où il plantera plus tard Adieu), les exercices basiques du travail sur le rêve : arrêter le rêve, regarder sur les côtés, voir ses mains – c’est pour cela qu’il faut s’enlever une phase de sommeil pour écrire. On tient quoi, de quarante minutes à trois heures ? Café encore. On peut reprendre les trois ou les huit pages, elles vont stabiliser, on fera ça vingt jours de suite et puis on va vivre avec, et l’attente, pendant deux mois, ou quatre, ou vingt. Faulkner a des trous bien plus longs, après la miraculeuse salve du début (mais rien que lui-même à savoir ce miracle). Un des paramètres essentiels, et qui m’impressionne dans les corrections graphiques et becquets de Balzac ou de Proust, c’est comment un premier jet ne tolérait pas d’être seulement une sorte de crayonné qu’on pourrait repasser à l’encre, colorer, gommer, reprendre ou développer, toute cette cuisine. Non, cela tient du poing, de l’arrachement. L’augmenter trop serait le perdre. Le plus balzacien de mes amis c’est un type qui ne tolère pas Balzac, se refuse à le lire : Pierre Bergounioux, mon frère d’aube et de province, cinq semaines par an accroupi sur une marche de cheminée, clope à la main, une écritoire de bois tenue sur ses genoux.

François Bon

Notes sur Balzac

tiers livre éditeurs

https://www.amazon.fr/Notes-sur-Balzac-Francois-Bon/dp/1535017139/ref=sr_1_7?ie=UTF8&qid=1496163426&sr=8-7&keywords=fran%C3%A7ois+bon

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