Notes de travail par Lemi Ponifasio

 

Le théâtre

Il y a toujours un effort important à faire pour créer et consommer un théâtre «miroir» reflet de ce que nous sommes. Mais là n’est pas mon théâtre. L’objet de mon théâtre est de réaffirmer que l’Homme fait partie du ciel, de la terre et de tous ses processus, l’objet de mon théâtre n’est pas de présenter des humains qui parlent à d’autres humains ou qui parlent d’autres humains. Nous aimons les jouissances de la vie, la musique agréable, les danseuses graciles, le merveilleux sentiment de nous laisser submerger par nos émotions. Mais ce n’est pas le but de nos existences quotidiennes. Nous aimons aussi repenser les observations des journaux, les drames du monde, chercher une célébration jubilatoire, sentimentale ou intellectuelle de nous-mêmes – nos échecs, nos faiblesses, nos laideurs tout autant que nos défauts, nos gentillesses, nos réussites ou notre héroïsme, sont esthétisés pour être consommés plus facilement au théâtre. Alors, à cet endroit, on a le sentiment d’être engagé dans quelque chose d’important, de politique. C’est le cas depuis la caverne de Platon. Et si le théâtre n’était pas seulement la re-représentation de la condition humaine, dans un contexte social ? Le théâtre c’est rendre nos vies humaines présentes dans une perspective cosmologique. Le théâtre fait partie de nos efforts, en tant qu’humain, à évoluer. L’Homme n’est pas la fin de l’évolution, ni la fin de l’évolution de la conscience. Le théâtre a besoin de cette plus grande destinée. Sinon le théâtre est mort.

…….

L’espace scénique

Standing in Time s’est construit autour de l’empathie pour méditer sur la violence du monde à travers le corps et le sens de la femme. Le spectacle intègre des allégories iconiques comme la justice. Angelus Novus, Hine Nui Te Po comme une tentative pour surmonter tous les préjudices culturels et être libéré des limites du langage et de la biologie. Cette cérémonie demande une concentration, votre coeur et votre esprit mais aussi votre ouverture et votre empathie. Nous nous engageons à être capturés par la poésie de l’existence, dans la dimension de nos généalogies partagées – le cosmos pour faire naître la vérité et la beauté.

Passage du programme de salle

Standing in time

Festival d’Avignon 2017

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qu’il y ait deux quelqu’uns

 

Elle parle et certains, moins attentifs, plus fatigués, moins incarnés, lui donnent l’impression qu’elle parle trop, qu’elle je parle trop longtemps.

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Ah ! ces façons de vous adresser à moi dans lesquelles je sens votre absence.

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Lorsque elle dirige des formations d’acteurs, elle dit: «votre parole n’est pas adressée, elle n’est que proférée.»

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Elle voudrait celui-là moins arrogant. Lâchez votre rideau de fer monsieur s’il vous plaît. Il n’est pas de mise.

Qu’il y ait deux quelqu’uns : un médecin et un malade. Que cette conjonction de coordination fasse son boulot ; qu’elle conjoigne et coordonne.

Qu’elle crée un lien, une rencontre, voilà ce qu’elle propose.

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Nous sommes bien dans la vie, n’est-ce pas, quand nous sommes malades ?

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Elle voudrait qu’ils laissent voguer tranquillement intuition et sensibilité — s’il vous plaît pas de sensiblerie —, qu’ils laissent voguer sentiments aussi. Non non pas trop, ce serait sentimentalité !

Ô vous qui laissez voguer votre sensibilité dans l’exercice de ce métier,

soyez louangés de roses.

Maryse Hache

Passée par ici

publie.net – Temps Réel

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782371771147

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et la pluie vint

 

Et la pluie vint, soudaine et torrentielle. Le soleil s’était renforcé pendant deux ou trois lunes et faisait passer un souffle brûlant sur la terre. Toute l’herbe était depuis longtemps brunie et racornie et le sable sous les pieds semblait de la braise. Une poussière marron recouvrait les arbres au feuillage persistant. Les oiseaux se taisaient dans les forêts et le monde était comme pantelant sous la vibration d’une chaleur vivante. Puis il y eut un claquement de tonnerre. Un claquement furieux, métallique et assoiffé, différent du roulement profond et liquide de la saison des pluies. Un vent puissant se leva et l’air se chargea de poussière. Les palmiers oscillaient sous les rafales qui soulevaient leur feuillage pour leur faire d’étranges et fantastiques coiffures en forme de crêtes.

Quand la pluie arriva enfin, ce fut en grosses gouttes solides et gelées que les gens appelaient les «noix de l’eau du ciel». Elles étaient dures et faisaient mal quand on les recevait, mais les plus jeunes couraient joyeusement les ramasser pour les faire fondre dans leur bouche.

La terre revint très vite à la vie et les oiseaux, dans les forêts, se mirent à voleter et à pépier gaiement. Un parfum diffus de renaissance et de verdure se répandit dans l’atmosphère. La pluie tomba moins drue et en petites gouttes liquides, les enfants se mirent à l’abri, heureux, rafraîchis et reconnaissants.

Chinua Achebe

Tout s’effondre

traduit de l’anglais (Nigéria)

par Pierre Girard

Babel

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Marseille en 1962

 

Cet immense trafic, dont Marseille est le foyer, est alimenté par toutes les contrées du globe, mais principalement par les divers pays du littoral méditerranéen, par l’Italie, l’Espagne, la Turquie, l’Égypte, par l’Algérie, cette France africaine qu’un railway — défiant le désert — relie à nos possessions du Sénégal et de la Guinée. Nos relations avec le Levant se sont considérablement agrandies ; de nos vieux comptoirs de Smyrne et de Beyrouth, elles s’étendent jusqu’à nos riches établissements cochinchinois, jusqu’à Pékin, la capitale du Céleste Empire, qui a été heureuse de s’associer à nos terrestres spéculations.

Il va sans dire que ce courant commercial s’effectue par le canal de Suez qui, de l’avis de tous, est bien l’une des plus utiles créations du XIXe siècle. Un poète anglais (il y a encore des poètes) a tout récemment célébré cette œuvre magnifique dans un poème de dix mille vers, dont M. Ferdinand de Lesseps est le héros. Un sculpteur de Londres, non moins enthousiaste, a eu l’idée de mettre à cheval sur le fameux canal une statue gigantesque de notre compatriote, et les vaisseaux britanniques n’oublient jamais de saluer de leurs canons ce nouveau colosse de Rhodes.

Marseille a, plus que tout autre ville marchande, profité de l’abaissement de cette barrière qui sépara si longtemps deux mers, ou pour mieux dire, deux mondes. Elle doit, en effet, la plus grande partie de son importance maritime au transit des marchandises que les États-Unis de l’Inde envoient, par le Canal, à l’Angleterre, leur ancienne métropole.

Tout concourt, d’ailleurs, à faire de notre opulente cité le centre commercial de l’univers. Grâce aux nombreux chemins de fer dont elle est la tête, ses transactions avec tous les points du continent européen sont incessantes. Aussi, quelle animation dans ses rues et sur ses quais, quelle activité fiévreuse dans ses comptoirs, quel air de satisfaction peint sur le visage de ses huit cent mille habitants ! Ici, pas de pauvres… Celui-là seul s’expose à la misère que ses mauvais penchants éloignent du travail ; mais la réprobation publique a bientôt forcé les frelons à quitter la ruche — aux abeilles seules appartiennent la considération et le droit de cité. Ceux dont le travail n’a pas été favorisé par la fortune sont assurés d’être, dans leur vieillesse, à l’abri du besoin : toutes les corporations marchandes et ouvrières ont leurs caisses de retraite.


Marius Chaumelin

dans

Répertoire des travaux de la Société de statistique de Marseille, tome XXV, 1862

repris dans

Futurs de province

anthologie réunie et présentée

par Philippe Ethuin

publie.net – ArchéoSF

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782371771697

 

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Routes et couloirs sont mêmes

Routes et couloirs sont mêmes, on marche, on avance, routes et couloirs on ne sort pas des bords, routes et couloirs si tu bifurques si tu prends une transversale à nouveau tu es route à nouveau tu es couloir tu marches ce qu’il y a au bout ce qu’il y a devant n’est pas perceptible ce qu’il y a au bout ce qu’il y a devant se révèlera la porte poussée et toi assis, la voiture arrêtée et toi debout, la marche finie et toi un instant arrêté et découvrant devant et autour. Routes et couloirs sont mêmes, on mesure à tâtons de la main la paroi, on vérifie les signalisations et on décompte les kilomètres, routes et couloirs sont le temps de penser mais penser parfois ne dit rien : ni pourquoi le couloir ni comment cette pulsion de la route. Routes et couloirs sont mêmes : c’est revenir qu’il ne faut pas. On l’a fait parfois, alors l’abattement. Arrêter la voiture, et prendre par une route qui te ramène en triangle là d’où tu es parti. Et le bâtiment vide que tu explorais, il restait des portes, des pièces, des papiers dans les placards et toi tu n’es pas allé voir. Routes et couloirs ne se refont pas : ils et elles sont l’instant que tu les parcours. Ils et elles sont ta propre trace …

François Bon

routes et couloirs sont mêmes

dans

Formes d’une guerre

dans

Peur & Formes d’une guerre

tiers livre éditeur

https://www.amazon.fr/Peur-suivi-Formes-dune-guerre/dp/1534940049

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Des histoires

 

Il n’y a même pas de mort, il n’y a que le fantasme de la mort, tout au plus une cicatrice, un présage, rien de moins sûr, rien de moins concret & toi qui es-tu ?

Il n’y a pas de personnage, pas de héros, à cette histoire, pas, parce que d’histoire, pas, pas plus, plus, plus d’histoire, qu’on ne nous raconte plus d’histoire. Il y a un jeune homme, il y a un autre jeune homme, c’est un duel. C’est Sergio Leone. C’est les Indiens contre les cow-boys. C’est encore des histoires. On ne veut plus d’histoire. Deux hommes, deux hommes jeunes, c’est tout. Tout est là. Toute la ville est là. Un jeune punk contre un jeune flic. L’un tue l’autre et par hasard, c’est le flic qui tue le punk. No future. Ç’aurait pu être l’inverse & ç’aurait pu être n’importe-qui. Toi. Moi. N’importe-Qui. C’est lui le personnage principal : N’importe-Qui. Ou Quelqu’un-d’Autre. Ou Personne. Ç’aurait été Personne, y aurait pas eu d’histoire, pas de récit, et on effacerait la ville.

Ça va faire des histoires. Ça va en faire des histoires. Parce qu’il y a deux hommes, deux jeunes, l’un bang ! L’autre… L’autre ? L’autre tombe à terre. C’était juste là, piazza Gaetano Alimonda, au coin de la rue. Bang. En face de l’église. Vous savez. C’était la confusion. C’était la peur. C’était la peur, partout, et le tension. C’était l’effusion.

L’un de Rome, l’autre de Catanzaro, le sud débarque dans la ville et s’entretue.

Drôle de théâtre, la ville, pour ce spectacle au rabais. Tous les deux se retrouvent ici, à Gênes, pourquoi ? Ce jour-là précisément, leur destin se scelle, & ça va faire des histoires,

mais nous on n’en veut

mais

des histoires.

Benoît Vincent

Genove

GE9

Villes épuisées

Othello – Le nouvel Attila

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Un peu de servitude volontaire

 

Mais ce qui arrive, partout et tous les jours : qu’un homme seul en opprime cent mille et les prive de leur liberté, qui pourrait le croire, s’il ne faisait que l’entendre et non le voir ? Et si cela n’arrivait que dans des pays étrangers, des terres lointaines et qu’on vint nous le raconter, qui ne croirait ce récit purement inventé ?

Or ce tyran seul, il n’est pas besoin de le combattre, ni de l’abattre. Il est défait de lui-même, pourvu que le pays ne consente point à sa servitude. Il ne s’agit pas de lui ôter quelque chose, mais de ne rien lui donner. Pas besoin que le pays se mette en peine de faire rien pour soir, pourvu qu’il ne fasse rien contre soi. Ce sont donc les peuples eux-même qui se laissent, ou plutôt qui se font malmener, puisqu’ils en seraient quittes en cessant de servir. C’est le peuple qui s’asservit et qui se coupe la gorge ; qui, pouvant choisir d’être soumis ou d’être libre, repousse la liberté et prend le joug ; qui consent à son mal, ou plutôt qui le recherche… S’il lui coûtait quelque chose pour recouvrer sa liberté, je ne l’en presserais pas ; même si ce qu’il doit avoir le plus à coeur est de rentrer dans ses droits naturels et, pour ainsi dire, de bête redevenir homme. Mais je n’attends même pas de lui une si grande hardiesse ; j’admets qu’il aime mieux je ne sais quelle assurance de vivre misérablement qu’un espoir douteux de vivre comme il l’entend. Mais, quoi ! Si pour avoir la liberté il suffit de la désirer, s’il n’est besoin que d’un simple vouloir, se trouvera-t-il une nation au monde qui croie le payer trop cher en l’acquérant pas un simple souhait ? Et qui regretterait sa volonté de recouvrer un bien qu’on devrait racheter au prix du sang, et dont la perte rend à tout homme d’honneur la vie amère et la mort bienfaisante ? Certes, comme le feu d’une petite étincelle grandit et se renforce toujours, et plus il trouve du bois à brûler, plus il en dévore, mais se consume et finit par s’éteindre de lui-même quand on cesse de l’alimenter, de même, plus les tyrans pillent, plus ils exigent ; plus ils ruinent et détruisent, plus on leur fournit, plus on les sert. Ils se fortifient d’autant, deviennent de plus en plus frais et dispos pour tout anéantir et tout détruire. Mais si on ne leur fournit rien, si on ne leur obéit pas, sans les combattre, sans les frapper, ils restent nus et défaits, et ne sont plus rien, de même que la branche, n’ayant plus de suc ni d’aliment à sa racine, devient sèche et morte.

La Boétie

Discours de la servitude volontaire

Mille-et-une-nuits

(au début)

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E inverno

 

C’est l’hiver, les mains supportent à peine

leurs doigts,

quatre syllabes de neige,

c’est le nom que m’apporte le vent.

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Sur le désert du mur, sur le désert abrupt

et blanc, la trace d’une larme

ou quelque chose de semblable,

infime, effacé.

.

La main écrit sur la terre :

il n’y a pas d’autre lieu pour mourir,

la lumière,

moissonnée fleur après fleur.

Eugenio de Andrade

Blanc sur blanc

traduit par Michel Chandeigne

Editions La Différence

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archéologues

 

Sous certains éclairages, cette marque sur le mur semble en vérité sortir du mur lui-même. Et elle n’est pas parfaitement ronde non plus. Je n’en suis pas sûre, mais elle semble projeter une ombre à peine perceptible, ce qui me fait penser qu’en y passant le doigt, à un certain moment, je pourrais sentir s’élever et s’abaisser un petit tumulus, un tumulus tout lisse, comme ces buttes au sud des Downs, qui sont, à ce qu’on dit, soit des tombes, soit des campements. À choisir, je préférerais des tombes, car j’ai un penchant pour la mélancolie comme la plupart des Anglais, ce qui me porte à songer tout naturellement, en fin de promenade, aux os qui s’étendent sous la pelouse… Il doit y avoir un livre là-dessus. Un archéologue a dû déterrer ces os pour les nommer… Quel genre d’homme donne dans l’archéologie ? Je me le demande. Des colonels à la retraite pour la plupart je dirais, conduisant de vieux ouvriers agricoles en haut des buttes, ici, pour examiner les mottes de terre, les pierres, puis entamer une correspondance suivie avec le clergé des environ, ouvrant, non sans un sentiment d’importance, leurs lettres au petit déjeuner, et la comparaison des pointes de flèches nécessiterait d’organiser quelques randonnées, quelques expéditions jusqu’aux chefs-lieux des alentours, une agréable obligation à la fois pour eux et pour leurs épouses vieillissantes, prises du besoin de faire des confitures de prunes, ou le ménage en grand dans le bureau, et donc munies d’excellentes raisons pour que la question des campements ou des tombes reste en perpétuel balancement, tandis que, de son côté, le colonel trouve un plaisir philosophique à accumuler les indices étayant les deux hypothèses. Au final, c’est vrai, il penche pour le campement ; en réponse aux contradicteurs, il rédige une conférence qu’il s’apprête à lire à la réunion trimestrielle de la société locale lorsqu’il est terrassé par une attaque, et ses dernières pensées ne vont ni à sa femme ni à ses enfants, mais au campement et à la pointe de flèche, laquelle se trouve à l’heure actuelle dans une vitrine au musée du comté, auprès d’un pied de meurtrière chinoise, d’une poignée de clous élisabéthains, d’une grande quantité de pipes en terre d’époque Tudor, d’un morceau de poterie romaine, et du verre à vin dans lequel s’est désaltéré Nelson, prouvant – ce dont je n’ai vraiment aucune idée.

Victoria Woolf

traduction Christine Jeanney

La marque sur le mur

dans

Des fantômes sous les arbres

publie.net

https://www.publie.net/livre/des-fantomes-sous-les-arbres-virginia-woolf/

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amour et amitié (fragment)

 

Convaincue comme vous devez l’être, par ce que je vous ai déjà dit d’Augustus et de Sophia, qu’il n’y eut jamais d’union plus heureuse, je suppose qu’il n’est nul besoin de vous apprendre que leur mariage était contraire aux inclinations de parents cruels et vénaux, lesquels s’étaient efforcés en vain, avec une persévérance acharnée de les contraindre à des alliances qu’ils avaient toujours eues en horreur ; mais ils avaient tous deux, avec une héroïque fermeté, digne de mémoire et de louange, constamment refusé de se soumettre à ce pouvoir tyrannique.

S’étant magnanimement libérés, par un mariage clandestin, des fers de l’autorité paternelle, ils déterminèrent de ne jamais perdre la bonne réputation que cet acte avait pu leur valoir dans le monde, en acceptant les offres de réconciliation que leurs parents pourraient leur faire ; mais jamais la noble indépendance de leurs esprits ne fut exposée à cette nouvelle épreuve.

Ils n’étaient mariés que depuis quelques jours lorsque nous leur rendîmes visite, et ils avaient eu largement de quoi se soutenir pendant ce temps, car Augustus avait élégamment dérobé une somme considérable dans l’écritoire de son indigne père, quelques jours avant son union avec Sophia.

A notre arrivée, leurs dépenses avaient augmenté sensiblement, quoique leurs moyens d’y subvenir fussent alors presque épuisés. Mais ces êtres sublimes ne voulurent point accorder à leur embarras un seul moment de réflexion, et ils eussent rougi à l’idée de payer leurs dettes. Hélas ! quelle fut donc la récompense d’une conduite si désintéressée ? Le bel Augustus fut arrêté, et nous nous vîmes tous perdus. La noire, l’implacable perfidie de ceux qui purent commettre pareil acte, chère Marianne, choquera tout autant la douceur de votre nature qu’elle affecta, sur le moment, la délicate sensibilité d’Edward, de Sophia, de votre servante, et d’Augustus lui-même. Pour mettre le comble à cette barbarie sans exemple, on nous informa qu’il serait bientôt procédé à une saisie de la maison. Oh ! que pouvions-nous faire, sinon soupirer et défaillir sur le sofa ?

Jane Austen

Amour et amitié

traduction par Laurent Folliot

Rivages Poche

Petite Bibliothèque

Amour et amitié est un court roman épistolaire, burlesque, oeuvre d’une Jane Austen de dix-sept ans (dit-on)

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