Formes d’accumulation

 

Formes d’accumulation : notes – «sous la terre, le bleu qui pense n’a pas de langue» (Reynard) – oublié regarder Loire, marché sans même voir l’eau ni rien – «tintement du chapelet contre le bol à aumônes» (Claudel) – le soir est un syndrome, tous les abandons y convergent : garder le silence, veiller, tirer les rideaux – «Quant à l’écriture, je sais que j’écris bien. C’est tout. Ça ne fait pas qu’on m’aime.» (Pizarnik) – repli dans l’angle : poussiéreux, surpeuplé – «je n’ose juger la lèpre ni Calligula» (Borges) – cette chose dans la poche et un mouchoir dessus – lignes de suture des spires successives : ciel lointain, petites mares superficielles.

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Formes d’accumulation : notes – retenir, agréer, se départir – partir – «la réponse précède et ouvre l’appel» (Maldiney) – décomposition book – la chambre obscure de Goethe où nul fiancé ne nous suit – «mot sorti des mots» (Du Bouchet) – éviscération de chevreuil avec portrait de couple (tableau de Snyders) – greffer sur l’analyse, des tissus prélevés sur la topologie : et voir – blancheur qui transit le langage – soir : à éviter si possible – se coucher tôt.

Michèle Dujardin

Soir – Nuit

Abadôn/Editions

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au début

 

On se regarde discrètement les uns les autres, on se pose des questions de rien – pour entendre la voix des collègues, et c’est tout. Est-ce que celle-ci ne tremble pas un peu, comme je sens que la mienne pourrait trembler ? Mais il faut se parler ; plus ils se déploient, fil de fer barbelé autour de l’abattoir, plus notre sol devient bourbeux. Il faut se parler, il faut se dire des choses, pour qu’il redevienne celui sur lequel on n’a pas eu peur de s’avancer, de s’installer. On s’est dit ce matin : «On peut rester, ici c’est bien, et on fait ça, on garde le cador, avec nous, et ça va pas nous tuer de nous charger d’un tel poids lourd, ça ne va pas nous enfoncer – c’est même le contraire, non ?» On se parle, des mots comme «Oui ?», des mots comme «T’as vu là-bas ?». Des mots pour secouer les mouches, les peurs faciles, et se dire qu’ils n’oseront pas. Ils affichent leurs muscles mais ils vont pas oser entrer pour tout casser, nous taper dessus. Nos corps tout rachitiques, ou pleins de mauvaises graisses venues de plein de mauvaise bouffe, ne fixent pas crânement les Robocop d’en face, mais tout de même il y a cette certitude : les lentilles des caméras de la télé dressent entre eux et nous une paroi de verre façon papamobile ; elle nous protège d’une évacuation par la police ou par l’armée, cette paroi invisible. Entre deux mauvaises images (un secrétaire d’Etat séquestré ou la troupe contre des pauvres) le gouvernement va préférer attendre un peu. Ils vont négocier d’abord…

Arno Bertina

des châteaux qui brûlent

verticales

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Dans la peau d’un garçon

 

J’ai froid, j’ai chaud, j’écoute les bruits monter du parking, j’écoute mon frère aller et venir de l’autre côté de la cloison. Avec ma mère, ils attendent le retour de papa pour déjeuner. J’entends aboyer un chien, je ferme les yeux, l’aboiement s’estompe et une mouche vole dans ma chambre, frôle mon visage, s’éloigne, revient, bientôt imitée par deux ou trois autres, mon pied écrase une branche morte. J’ouvre les yeux, il fait nuit.

J’y suis,

je suis revenue dans le rêve.

Je scrute l’obscurité autour de moi, elle n’est pas encore totale. Le soleil a dû se coucher il y a peu, la lune brille dans le ciel, j’arrive à voir où je mets les pieds. Tout autour, à une dizaine de mètres, la forêt s’agglomère en une masse ténébreuse, comme sans relief. J’avance avec prudence, une main tendue en avant pour éviter qu’une branche ou une ronce ne me griffent le visage. J’ai faim, j’ai terriblement faim. Je n’ai pas mangé depuis des heures. J’ai soif aussi. Sur ma gauche, une ouverture noire révèle la présence d’une mare ou d’un petit étang. Je m’en approche, mes chaussures s’enfoncent dans la vase, je sens l’eau glaciale mouiller mes chaussettes. En plus d’être affamée, j’ai très froid. Le petit garçon que je suis devenue se penche, je comprends qu’il va boire cette eau croupie, j’ai un sursaut de dégoût et – contre toute attente – cela fonctionne. Le garçon se relève. J’en tremble de joie : je peux agir sur le rêve. Je tente de lever le bras gauche, je sens que le garçon résiste puis il cède, il est épuisé, il est terrifié, il n’a plus une once d’énergie ; le bras se lève. Je pointe l’index vers la lune, que le garçon regarde sans comprendre.

Eric Pessan

Dans la forêt de Hokkaido

l’école des loisirs

Médium

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Demeure le corps (fragment)

 

(fragment, la fin apaisée du livre)

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la fièvre allume une mèche d’éther et la drogue, plus puissante, délie les murs de leurs secrets : les fonctions vitales s’effondrent ; j’écoute la machine devenue le coeur, les poumons, le foie, me soutenir avec tendresse.

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peu avant qu’un sparadrap soit collé sur mes yeux, j’essaie de dicter encore, au moyen des paupières ; mais les spasmes déclenchent un fracas de consonnes ; ceci, peut-être, la douceur.

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j’écarte en frissonnant le feuillage des plus belles années.

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durant les heures qui succèdent au décès, la figure s’anime et une fadeur se répand, semblable à celle qui flotte l’été autour des marécages ; bulles fermentées sorties des profondeurs, les visages successifs du défunt remontent à la surface pour rendre au masque mortuaire l’expression du vivant ; l’un de ces êtres frêles, étoile du matin, est le cadavre en paix sous sa dernière mâchoire de chien.

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à défaut d’amour, se résigner au poème.

Philippe Rahmy

Demeure le corps

Cheyne Editeur

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des mots plus anciens

 

J’écris ces mots dans ma langue maternelle, le français qui est, comme toutes les langues, un merveilleux outil d’explicitation. Mais je ne crois pas que le monde soit devenu, autour de moi, beaucoup plus explicable ni mieux expliqué que dans mon enfance, malgré les années, les lectures et les expériences accumulées. Le progrès et l’avenir ont fait sécession, partant chacun de leur côté, le premier abandonnant le second, le second se foutant du premier. Nous restons des égarés. Les grandes personnes n’avaient pas, comme je le croyais, toutes les clés. J’avance comme tout un chacun dans ce brouillard percé ça et là de quelques lumières plus vives. On disait autrefois que ces dernières émanaient de la raison, et que celle-ci finirait par tout éclairer. Mais la raison a produit ses ombres et ses dérives. Tout ce qui se fait au nom de la rationalité ne vas pas systématiquement vers le mieux. Nous avons encore besoin, pour explorer l’inexplicable, d’hésitations, d’obscurité, d’ambiguïté et de malentendus, de poésie. Les mots que je cherche pour raconter des histoires sont habités par des fantômes, des mots plus anciens appartenant à une langue disparue, que j’ai seulement entendue sans la comprendre tout en y reconnaissant quelque chose de familier. Ils surgissent parfois comme les yeux d’un renard capturés dans les phares d’une 2CV cahotant sur un chemin de traverse, en pleine nuit. Et je leur cours après.

François Place

La 2CV, la nuit

Les éditions du sonneur

collection Ce que la vie signifie pour moi

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densité du désastre

 

Cependant, les pièges de l’accélération guerrière auront raison de la marche de Benjamin, devenue si lente, par la force des choses. Ou plutôt l’absence de force. L’épuisement de Benjamin, la lenteur de sa fuite, sont les symptômes de l’écroulement de l’Europe.Le corps même de Benjamin concentre cette densité du désastre. Port-Bou est l’épuisement de l’espoir, son retard tragique. Il aurait suffi d’un jour pour que Benjamin traverse la frontière sans encombre et soit sauvé. Il n’en sera rien. Benjamin se suicide après avoir confié ses derniers manuscrits à son entourage, après avoir caché un peu partout en Europe son travail, sa vie éparpillée, fragmentée par le temps meurtriers du nazisme, de l’Etat français collaborationniste et de l’indifférence de l’Espagne franquiste. Benjamin ne pouvait plus être nulle part. La nasse s’est refermée sur lui et a effacé ses traces et la mémoire de sa mort avant que quelques amis et intellectuels ne rassemblent, dans le retard des vies mutilées, les bribes d’une pensée, l’expérience fragmentaire d’une écriture en parfaite résonance avec son temps, en parfaite résonance avec l’invitation baudelairienne de l’écrivain retardataire.

Sébastien Rongier

Les désordres du monde

Walter Benjamin à Port-Bou

Pauvert

l’image un rien massacrée

est de Guillem.rubio

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Quelques SMS de Philippe Ramy

sur la cuisse

gauche la

seringue prête et

sur la droite le

téléphone

portable

30/12/06 13:10

.

.

il se peut que la

joie tienne

face à la

mort

31/12/06 02:07

.
.

l’espace de la

fenêtre revient

au mur non au

ciel

31/12/06 04:02

.

.

une si grande

douceur

associée à la

nullité

31/12/06 07:55

Philippe Rahmy

SMS de la cloison

publie.net en poésie

l’inadvertance

https://www.publie.net/livre/sms-de-la-cloison/

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petit déjeuner et VRP

 

J’aime être seul dans les salles de petit déjeuner des hôtels de province. D’abord parce que si mettre un morceau de viande ou de pomme de terre dans ma bouche à un mètre en face de quelqu’un ne me dérange généralement pas, par contre, une tartine ou un croissant, étrangement, je ne peux pas. (Peut-être à cause des miettes, ou du niveau d’éveil, mais j’ai d’autres énigmes à résoudre dans la vie, on n’a pas le temps pour tout). Et plus positivement, parce qu’on y est toujours au milieu de plusieurs autres personnes seules (ça me rassure), que j’imagine toutes VRP. Il y a de la poésie et de la mélancolie, dans un VRP, le voyage et la solitude, le déracinement, l’ennui des obligations, le confort lointain de l’appartement familial. On lui devine plus facilement qu’à un autre une vie ailleurs, une femme qui s’occupe des enfants sans lui, une place vide sur le canapé et dans le lit, les soirées et les dimanches en famille, auxquels il pense en mâchant, les yeux sur le mur d’en face. Je me sens entouré de jean-pierre-marielles. Mais les jean-pierre-marielles d’aujourd’hui, tristement, ont bien changé. Il y en a à la petite table voisine de la mienne. Il doit avoir entre trente-cinq et quarante ans, il est soigneusement coiffé, il porte un costume cheap mais qui passe, une cravate bleue nouée serrée, une chemise blanche un peu froissée, il est mince, ça sent le jogging et l’after-shave, c’est un homme en forme, qui fait bonne impression sur le client – pourtant, pas un contrat ce mois-ci, c’est surement à cause de la crise. (D’un autre côté, s’il demande des rendez-vous le dimanche, il ne doit pas toujours être bien accueilli. A moins qu’il soit représentant en objets de culte ou en balançoires de jardin). Devant lui, il n’a qu’un thé, deux kiwis qu’il épluche lentement, comme si c’était un art, l’art du cafard, et un tout petit bol de fromage blanc, 0% à tous les coups, avec trois céréales dessus.

Philippe Jaenada

La serpe

Julliard

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dans la cabane

 

Il n’a pas bougé de là, prostré, laqué comme un canard trop cuit par la peur qui jaillissait en gros débit de son ventre et le glaçait en dedans par toutes les veines et tout le sang. Il n’a pas bougé de là, et la poussière est retombée, la lumière s’est tassée sous les godilles du temps, le calme des rumeurs lointaines et du poulailler à côté a déplié son long drap sale. Il est resté là, dans le coin de la cabane, assis sur la terre humide, entre les bacs de semis et la sarclette du curé jusqu’à ce que sa peur s’endorme avec le jour. Un moment la lumière du soleil a percé le carreau souillé pour former une petite flaque de chaleur orangée sur sa jambe. C’était comme le pelage d’une bête pour le réchauffer. Elle s’est étendue doucement, étalée sur la cuisse puis le bassin, puis le torse et le côté droit des épaules, et puis par-dessus lui, dans les nervures de pin des planches de la cabane, pour finir par s’enfuir à la brune argentique. Le soir a pris ses aises. Aux échos de voix et de conversations dans les grincements de roues des chariots et le bruit mat des sacs portés sur l’échine qu’on lâche au sol, ont succédé des rumeurs de plus en plus lointaines, des hennissements de percherons ou meuglements de vaches normandes dans l’ombre des étables, la chanson en cristal de la petite rivière en bas du village, les derniers rires lointains d’enfants du village, jusqu’au ronronnement étouffé du silence dans la nuit déployée. Il n’a pas bougé de là et personne n’est revenu pour le chercher.

Thomas Vinau

Le camp des autres

Alma

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1er février 2013

 

Causse.

temps gris, pluvieux, quelques rares éclaircies. il ne fait pas trop froid.

des nuages bas montent des gorges par le vallon de Font Longue, celui-là même qui draine ce vent dominant… et l’amène forci ici, car nous en sommes presque à l’embouchure dans ce secteur des Baumes.

écrire.

soutenir le toit de la yourte avec quelques chevrons trouvés qui feront piliers. c’est que le toit, et ses rayons de perches, vrillent dans le sens du vent, et le cerceau sommital tenterait bien de s’affaisser.

midi passé. écrire à nouveau.

manger sur la table à la toile cirée en lisant. peler sa poire dans le presque silence. juste un vieux Tom Waits qui tourne au fond. chaque geste deviendrait presque sacramentel.

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la mort : on y pense ici, face à soi-même. le lieu : sépultures, crânes de bêtes, vautours, fermes sombres hantées par la magie paysanne, petits cimetières, nous le rappellent souvent. cette terre réunit une grande lumière, sèche, large, ouverte sur le ciel, et une profonde sévérité, terre de glaise, gouffres, coins de forêts d’ombre, moussues, humides, perdues.

ça impressionne parfois. on est aux deux bords ici : grand calme, et angoisse possible. terre rude.

elle est comme une vaste vanité (ces tableaux des siècles passés : memento mori), et nous rappelle que nous sommes mortels, d’une façon crue, archaïque.

Fred Griot

Cabane d’hiver

publie.net

https://www.publie.net/livre/cabane-dhiver-fred-griot/

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