les anciennes images

 

à quoi servent donc les nomenclatures de fin d’histoires?

les anciennes images se sucent comme des « drops » gélifiés, jus acidulé qui glisse jusqu’au fond des mémoires

le temps nous congestionne avec des cordons d’ombilic mal cicatrisé

qu’est-ce qu’on s’adore qu’est-ce qu’on s’aime, à vouloir ainsi garder précieux, le mana poivré de ses dieux lares

on ne voudrait donc jamais rien déjeter, ne poser jamais ses cartes sur la table et quitter le hasard

ne jamais couper coeur ou court, comme on préfère

se défaire et refermer enfin l’éventail de toutes ses cicatrices ?

j’épile mes attaches, mes poèmes comme du gazon de femme

chaque virgule dans le système nerveux

j’arrache j’extirpe jusqu’à ma nudité

un jour oui demain je serai une enfant, l’enfant que je fus, blanche page sans écrits

Anna Jouy

Je et autres intimités

anciennes

Editions QazaQ

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Boire le salep

 

Semaine sainte à Thessalonique. Nuit tombée, froid de loup. Nous marchons dans les rues d’en bas près de la mer. Soudain John s’arrête. Écoute !

Je n’entends rien. Il m’entraîne jusqu’à la rue voisine où un vieux muni d’un genre de samovar marmonne une brève mélopée orientale. C’est le marchand de salep ! dit John. Ils sont devenus très rares, c’est peut-être le dernier !

Me reviennent des souvenirs de lectures : dans les villes grecques autrefois, on voyait de ces marchands ambulants proposant le mystérieux breuvage — une décoction de tubercules d’orchidée.

Le vieux, un paysan venu des temps profonds, barbe blanche, bouche édentée, parlant un patois obscur, nous verse le salep dans des gobelets minuscules. C’est bouillant, visqueux ; le goût ne ressemble à rien ; agréable ou non, je ne sais, peu importe : nous sommes au-delà du plaisir. Boire le salep dans cette nuit glacée, à petites gorgées recueillies, ce n’est pas seulement se réchauffer le corps ; j’accède, par l’intercession de John, loin des frivolités, des facilités estivales, au dernier cercle, à l’hiver secret de ce pays, à son Orient caché ; le salep est un rite, une communion. Quoi que je fasse pour oublier, renier la Grèce un jour, je suis désormais l’un des siens.

Michel Volklovitch

Elle, ma Grèce

publie.net – Grèce

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782814500594

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L’église dans l’orage

 

 

ciel noir encre de

Chine sur le blanc

du bristol le noir

glisse sur la page

.

descendant du ciel

l’orage glapit sur

les pylônes la mer

dévastée comme une

prairie noyée sous

la trombe ô écoute

.

ô dessine la force

de l’orage vacarme

insane du tonnerre

.

le choc des nuages

dans la demeure de

Dieu la vision est

unique l’église de

Guarbecque descend

du milieu des feux

de l’orage descend

du ciel rouge noir

.

l’église stagne au

milieu du ciel les

vitraux luisent au

milieu des rafales

.

l’église est comme

une citadelle sous

les éclats d’orage

.

forteresse volante

de pierre blanchie

.

elle est suspendue

au-dessus des eaux

.

entre les coups de

tonnerre on entend

la litanie ardente

le murmure obstiné

des prières en bas

le fleuve s’aligne

sur l’horizon flot

gris entre le pays

et le pays en haut

l’église suspendue

descend par degrés

dans la forme-rêve

du peintre le pont

de Newport tremble

au-dessus de l’eau

.

dans la lumière de

l’orage orangé les

colonnes vacillent

.

la foule des morts

frémit dans la nef

.

l’église est aussi

un pont entre mort

et vie les visions

du peintre sont sa

réalité demain les

ponts entrecroisés

dessineront sa vie

.

toute larme sur le

visage des humains

sèchera l’orage se

dispersera dans le

souffle des orants

.

la mort n’existera

plus et la mort sa

mort sera anéantie

REVELATION NEWPORT…

dans

Ourson les neiges d’antan

Lucien Suel

éditions QazaQ

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avec Erwan

 

Mais il n’a rien dit, Erwan, se mettant à marcher de cette démarche fuyante d’adolescent qui ne sait pas quoi faire de son corps et les mains dans les poches comme pour dire qu’il était calme ou peut-être insensible ou peut-être au contraire, pour masquer la violence et ses nerfs tendus, les poings sûrement serrés en attendant tel soir plus grand que les autres vu qu’Erwan, j’ai compris depuis, tout ça, ça l’habitait bien plus que moi.

Quoi, qu’est-ce qui l’habitait plus que vous ?

La lutte des classes, j’ai dit. Et pour la première fois depuis que j’étais entré là, dans ce bureau face au juge, j’ai souri.

Ce n’est pas faute de lui avoir menti à Erwan, d’avoir essayé de lui mentir, pour son bien, pour notre bien à tous, pour la paix sociale, vous comprenez, je lui ai dit que tout s’arrangerait bientôt, là, sur le chemin pluvieux qui tout s’arrangerait bientôt, là, sur le chemin pluvieux qui nous ramenait chez moi, je lui ai dit qu’on avait beaucoup parlé avec Lazenec, que bientôt, bientôt il y avait beaucoup de choses qui allaient changer, tandis qu’au plus profond de moi, je sentais qu’aussi bien j’aurais pu commencer par la seule phrase déjà conclusive qui méritait d’être dite, quelque chose comme «voilà, ton père est un crétin, ton père s’est fait avoir sur toute la ligne et maintenant il se couche et il rampe et toi tu es son fils et tu le regardes tomber». Et de seulement m’imaginer dire cela à mon fils, j’avais l’impression de m’alléger de tout le poids qui me pesait depuis tant d’années, comme si je rêvais de descendre une longue série de marches vers le vide et qu’au fond de ce vide il y avait peut-être une sortie souterraine, une lumière qui allait émerger du fin fond d’une cave où je déposerais une à une toutes les armes depuis si longtemps maintenues en surface de ma peau cuirassée. Mais bien sûr, je n’ai rien dit. Nous avons seulement marché comme ça, dans le silence humide.

Tanguy Viel

Artice 353 du Code Pénal

Les Editions de Minuit

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le désert bleu

 

 

Le chien jaune est revenu ce matin près des poubelles. Je suis descendu d’un pas tranquille, sans prendre l’ascenseur pour ne croiser personne et je lui ai amené de la viande. Il a eu droit à l’énorme dinde congelée que Trud gardait pour les fêtes. Qu’il aille se faire enculer ce petit sous-fifre cruel. Il veut me baiser tous les vendredis pendant que sa femme est à la réunion du syndicat des copropriétaires de mes deux. Ils ont affiché un papier à l’entrée de l’immeuble pour dire que tout le monde serait en sécurité si chacun surveillait les autres. S’ils me voient nourrir les vautours et les dingos ils auront une bonne raison pour me virer. Qu’ils crèvent dans leur immeuble blanc. Et ce soleil infâme dans le grand désert bleu. Je voudrais que tout prenne feu une bonne fois pour toute. Moi je reste là. Avec les scorpions. Ici je suis bien. Je ne vois presque pas le ciel.

Thomas Vinau

dans Récits de paysage

tableaux de Jérémy Liron

éditeur

nuit myrtide c/o dimitri vazemsky

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Il est mort. A Florina

Quand on a su qu’il arrivait tout le temps des maquisards à Shkodër, elle a tout fait pour les rencontrer. Camarade par-ci, camarade par-là, elle allait les trouver dans un vieux bâtiment au bout de la ville. Beaucoup de femmes s’y étaient rassemblées, les unes retrouvaient quelqu’un, les autres, comme elle, interrogeaient. À chaque homme elle donnait le nom du sien. «C’est qui pour toi ?» lui a demandé un petit jeune. «Il est de mon village. Sa famille s’inquiète, ils ne reçoivent pas de lettres.» «Il a été tué. À Flòrina», et il a juste eu le temps de la retenir dans sa chute.

De retour dans la caserne où nous logions, elle s’est assise devant la grande porte en bois, sur une butte pleine d’orties. Elle en a coupé une et s’en frappait les bras. Ses yeux, des fontaines. Deux Macédoniennes l’ont vue, l’ont traînée jusque chez elles. On a fait du café, d’autres les ont rejointes dans la chambre, chacune avait deux morts, trois morts, elle s’est calmée.

Elle est rentrée le soir chez nous, enfin chez nous, une grande pièce avec une cheminée, où vivaient deux ou trois familles. Les femmes se sont mises à crier, j’ai eu peur.

L’autre jour j’ai revu sa photo. Il est assis sur une chaise, l’arme sur ses genoux. Les cartouchières en croix sur la poitrine. Le visage flou après les retouches du photographe qui a fait l’agrandissement. Il insistait pour lui mettre une moustache, paraît-il. On ne l’a pas laissé faire. Il paraît jeune, mais plus vieux que ses dix-huit ans. Le calot couvrant le front.

Mihalis Ganas

Marâtre Patrie

traduction du grec par Michel Volkovitch

publie.net – collection Grèce

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782371771635

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Fragment d’une liste de certaines horreurs élémentaires…

 

Les pouvoirs des ténèbres (ou de forces cosmiques étrangères) assiègent ou s’emparent d’un édifice sacré.

Démon hideux qui s’attache à quelqu’un (et, après sa mort, à des objets lui ayant appartenu), par le péché, l’incantation, etc.

Hideux sacrifices commis en pratiquant des rites païens d’autrefois. Représailles des fantômes.

Des changements dans un tableau en fonction d’événements présents (contemporains ou passés) dans la scène qui les décrit.

Un sorcier diabolique utilise la métempsychose pour survivre dans des formes animales et accomplir sa vengeance.

Une chambre hantée dans une maison – parfois c’est le cas, parfois non.

Un sorcier se dote d’un compagnon infernal en inversant une étrange région d’horreur.

Cette chose qui vous poursuit a surgi de sa tombe à cause d’une incantation non-pertinente.

Un sifflement émis par une flûte déterrée dans un site d’une antiquité incommensurable provoque la présence confuse et malsaine des abysses.

Un gardien surnaturel monstrueux veille sur un trésor ou un livre caché dans d’anciennes ruines.

H.P. Lovecraft

carnet de 1933

traduction François Bon

tiers.livre éditeur

https://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article4014

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Par la ruelle Boissière….

 

 

par la ruelle Boissière, descente du boulevard Gabriel Péri, devenant allée des Acacias;

allées, rues, venelles, chemin, sentier, sente, descente, cela vers cuvette.

toute l’après-midi la vaste zone, sorte de cuvette du fourmilion où se construit la nouvelle route cernée d’habitations, que ce soient des tours ou des pavillons étagés chacun ayant pignon sur rue, sa part du paysage que contourne un bras d’autoroute, sans oublier le cimetière ainsi que le chemin menant au coin des caravanes sans roues. incursion dans ce grand débarras (une voiture échouée, en terre, près du bitume encore frais, neuf, sans ces brûlures de pneus dérapant), encore qu’il soit davantage question d’une aire, lande, terrain à broussailles grimpantes, quelques potagers et arbres, surtout des plantes vivaces, rudérales et autres brousses, quand le pied ne foule pas de la terre désolée, asséchée ou simplement pas remuée, une croûte formée d’anciennes traces de tracteurs ou gros camions, de sorte que sont relégués à la lisière, tout autour de cet espace, comme une dernière écume au vent devenant mousse putride, ces amas de ferrailles, détritus, produits ménagers et tout ce qui peut passer allant du radiateur au frigo, de la conserve au canapé, ou du rideau à la chemise trouée. derrière une dune, petite élévation tout en long, repéré tout un chemin servant de dépotoir (c’est ici la fin de vie pour quelques voitures), ou juste dépôt puisque ça tourne, que la voiture brûlera bientôt, que d’autres carcasses viendront, certaines parties disparaissantes, désossées, réutilisées dans cette longue chaîne de la casse.

le terrain à traîner, fureter, et même pas mal profiter. reprendre la voiture, se diriger sur le plateau des hauteurs.

 

Nicolas Rithi Dion

Rouge fort

publie.net

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782814502314

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après la rencontre avec Ferreira

 

 

Le prêtre, assis, fixait le mur nu ; la clarté de la lune, à travers les barreaux, inondait son dos de lumière. Le discours de Ferreira tendait-il à minimaliser ses torts et à justifier sa faiblesse ? Oui, bien sûr, c’était la raison. Une partie de lui-même en était convaincue. Puis, un remous d’effroi le saisit, et il se demanda si, peut-être, les arguments de Ferreira étaient vrais en effet. Il avait qualifié le Japon de marécage sans fond. Les racines du jeune arbre avaient pourri, ses feuilles s’étaient flétries. Le christianisme, pareil à ce plant, s’était desséché, imperceptiblement, et il était mort.

«Ce n’est pas à cause de la condamnation et de la persécution que le christianisme a péri, un élément étouffant a, ici, miné sa croissance.»

Le prêtre réentendait ces mots de Ferreira, détachés syllabe par syllabe.

«Le christianisme auquel ils ont adhéré est pareil au squelette d’un papillon pris dans une toile d’araignée, une forme extérieure, sans chair ni sang.»

Quand il avait donné cette image, les yeux de Ferreira avaient brillé d’une sincérité qui n’était pas le fait du vaincu cherchant à se leurrer.

Au loin, les pas des gardes cessèrent et seul le crissement rauque des insectes troubla les ténêbres.

«Ce ne peut être vrai. Non, non. C’est impossible.»

L’expérience missionnaire de Rodriguez était insuffisante pour qu’il pût contredire Ferreira, mais accepter ses paroles, c’était perdre tout ce pourquoi il était venu jusqu’ici. Se frappant la tête contre le mur, il déroulait cette litanie : Ce ne peut être. C’est impossible !

Impossible ! Impossible ! Il avait vu de ses propres yeux ces paysans, miséreux martyrs. S’ils n’avaient pas été convaincus du salut, comment auraient-ils pu couler comme des pierres dans la mer brumeuse ? De toute façon, si simple et si fruste que fût leur croyance, elle était solide et ni les fonctionnaires ni le boudhisme n’avaient pu implanter une conviction égale à celle qu’avait répandue l’Eglise chrétienne…

Shûsaku Endô

Silence

traduction de l’anglais par Henriette Guex-Rolle

Denoël

folio

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Depuis que demain existe

 

Si l’on veut prendre la mer, il faut avoir le désir de l’horizon. L’horizon. Cette limite qui n’en est pas une. Qui s’éloigne quand on l’approche.

Afin de m’y retrouver, je tiens une carte topographique bien précise : tous les trois miles, je matérialise ma ligne de fuite, je calcule ma latitude, et je marque le lieu exact où je me trouve par un rond noir. Cette carte ressemble beaucoup à une page de portées musicales, et, comme je connais la musique, il m’arrive de chanter ma topographie.

Il y a des siècles que je navigue comme ça. J’ai dû amarrer un second bateau au mien pour y entasser les cartes. Et je les oublie. Il y a bien quelques airs qui reviennent avec récurrence, car, à force de tourner, je suis souvent passé par les mêmes endroits.

Il y a longtemps que je mange toujours la même chose et que je bois de l’eau salée. Mais tout cela importe peu : l’essentiel, c’est l’horizon.

Et un jour, ma ligne de fuite a été coupée par un autre bateau. Je l’ai représenté sur ma carte. Il ressemblait fort à un bémol. Des heures durant j’ai dû le représenter, jusqu’à ce qu’il s’approche enfin. Nous avons manoeuvré pour stopper nos navires.

Les bateaux une fois côte à côte et stabilisés, une carte à la main, le marin s’est mis à dire des propos dans un ton interrogatif. J’ai fait signe que je ne comprenais pas. Il m’a tendu sa carte. Très belle, pleine de couleurs et de formes différentes. Mais je ne comprenais pas son sens. Alors, j’ai pris ma carte en main et je l’ai chantée…. En la lisant, il a haussé les épaules en signe d’incompréhension. Nous ne parlions pas le même langage. Gardant chacun la carte de l’autre, nous sommes repartis après quelques nouvelles tentatives…

Jean-Claude Goiri

Corps suspendus

Editions QazaQ

http://www.qazaq.fr/pages/corps-suspendus/

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