Nietzsche – nous les sans-patrie

 

Parmi les Européens d’aujourd’hui, il n’en manque pas qui ont droit de s’appeler, dans un sens qui leur fait honneur des «sans-patrie». C’est à eux que je confie particulièrement ma sagesse secrète, ma Gaya Scienza, mon Gai Savoir. Car leur sort est dur, leur espoir incertain. Nous autres, enfants de l’avenir, comment saurions-nous être chez nous dans cet aujourd’hui ! Nous sommes hostiles à tout idéal qui pourrait encore offrir un refuge, un «chez-soi», en ce temps de transition fragile et brisé. Pour ce qui est des «réalités» de notre époque, nous ne croyons pas en leur durée. Le vent du dégel souffle. Nous autre sans-patrie, nous sommes quelque chose qui brise la glace et d’autres «réalités» trop minces… Nous ne «conservons» rien, nous ne voulons revenir à aucun passé, nous ne travaillons pas pour le «progrès».

Nous ne nous permettons jamais de parler de notre «amour de l’humanité» : nous ne sommes pas assez comédiens pour cela ! L’humanité !… Y eut-il jamais plus horrible vieille ? Nous n’aimons pas l’humanité, mais nous sommes bien loin d’être «allemands» au sens où l’on emploie ce mot aujourd’hui, allemand au sens de porte-parole du nationalisme et de la haine des races, allemand au point de pouvoir se réjouir de l’empoisonnement des coeurs qui fait qu’en Europe les peuples se barricadent et se mettent mutuellement en quarantaine.

Nietzsche

passage d’une lettre de 26 décembre 1887

dans

Je suis en guerre

adaptation libre des lettres de Nietzsche à sa soeur Elisabeth

par Virginie Berling

Scènes intempestives à Grignan

TRIARTIS

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Hors

 

plus rien ne comptait hors

l’alchimie liquide hors

les arbres alignés hors

le tremblement du sol hors

les piliers de l’air hors

le vertige cramponné hors

l’instant inépuisable hors

les limites incertaines hors

le prolongement de nous .

hors

.

.

une des Versées

poèmes de Philippe Aigrain

images de Christine Jeanney

http://christinejeanney.net/spip.php?article1311

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un jour tu apprendras

 

à Marcel Bebey-Eyidi

Un jour, tu apprendras

Que tu as la peau noire, et les dents blanches,

Et des mains à la paume blanche,

Et la langue rose

Et les cheveux aussi crépus

Que la forêt vierge.

Ne dis rien.

Mais si jamais tu apprends

Que tu as du sang rouge dans les veines,

Alors, éclate de rire,

Frappe tes mains l’une contre l’autre,

Montre-toi fou de joie

A cette nouvelle inattendue.

Puis cet instant de gaieté à peine passé

Prends ton air sérieux

Et demande autour de toi :

Du sang rouge dans mes veines,

Cela vous suffit-il pour vous faire croire

Que je suis un homme ?

La chèvre de mon père,

Elle aussi, a du sang rouge dans les veines.

.

Et puis, dis-leur que tu t’en moques.

.

Car tu sais, ils n’ont rien compris

A la farce créatrice qui donna

Du sang rouge à l’animal et à l’homme,

Mais oublia totalement de donner

Une tête d’homme à la chèvre de ton père.

.

Va et travaille

Alors, tu seras un homme.

Francis Bevey

dans

l’Anthologie de la poésie camerounaise d’expression française

Paul Dakeyo

repris dans

Poètes d’Afrique et des Antilles

Hamidou Dia

la petite vermillon

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Les écrits d’Améry

 

A cette époque, dans les essais d’Améry sur son passé et son présent, le discours abstrait sur les victimes du national-socialisme, par trop empressé de confesser une curieuse empathie, est remplacé par la connaissance la plus substantielle de l’état irréparable dans lequel se trouvent les victimes, et qui seule permet, en extrapolant, de saisir avec quelque précision la nature véritable de la terreur. Le statut psychique et social de victime implique l’impossibilité de réparer ce qu’elle a subi. En elle l’Histoire continue d’exercer ses effets, mais c’est surtout le principe constitutif de l’histoire, la violence physique à l’état pur, qui agit en elle. Les victimes restent toujours victimes. «Je pendouille toujours, vingt-deux ans après, suspendu au bout de mes bras disloqués, à un mètre du sol(…)» écrit Améry. L’équivalent psychoaffectif de cet état dont aucun verdict de justice ni aucune réparation ne peuvent délivrer est, comme le savait pertinemment Améry, le mutisme. Devant une situation où la génération née après le régime fasciste et tout au plus concernée indirectement s’identifiait indûment à la cause des victimes, il a tenté de briser le silence que lui avait imposé la terreur, ce qui confère à son travail cette valeur particulière qui l’élève au-dessus du milieu littéraire qui l’entourait et auquel il s’exposait.

W.G. Sebald

traduction Patrick Charbonneau et Sibylle Muller

avec les yeux de l’oiseau de nuit – sur Jean Améry

dans

Campo Santo

Babel

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Les fameux Courbet

 

– Oui, ça m’a amusé de te voir… Cet air de componction, de révérence avec lequel tu t’es inclinée. Comme devant le saint sacrement… Ta voix… Oh oui… c’est beau… C’est où ? Dans quel musée ? Ah oui… C’est admirable… Tu m’amuses… Tu ne regardais rien.

– Non, rien. Mais je suis polie. Je le serais peut-être moins, si toi… Mais ça me gêne trop, je ne peux pas…

– Eh bien, figure-toi, je trouve que tu n’es pas chic pour lui, tu as tort. Moi, figure-toi, je n’ai pas ce mépris…

– Du mépris ? Mais tu es fou…

– Oui, parfaitement. Du mépris. Il faut ménager ce pauvre petit. Ce snobisme lui fait si mal… sa moutonnerie… Ne pas toucher, c’est douloureux. Ne pas remarquer, c’est trop honteux. Il est si fragile, c’est si dangereux… Tu te conduis comme avec les fous. Tout le monde, d’ailleurs, avec lui joue cette comédie. Vous me faîtes tous penser à cette pièce de Pirandello où les infirmiers jouaient le rôle de courtisans. Chaque mot de lui – et il faut se pâmer. Chaque jugement – le plus inepte – et on acquiesce les yeux baissés. Son oeil nous scrute, il guette la contradiction… il ne peut pas la supporter. Toute tentative de révolte est matée aussitôt par vous tous… Tous comme toi : Ça m’a fait mal… J’ai eu chaud… Eh bien moi, je n’ai pas chaud. Ce sont des choses avec lesquelles je n’aime pas jouer. Et ce n’est pas Courbet. Il ne s’agit pas de ça. J’ai essayé de les voir, les fameux Courbet, j’y suis allé à l’heure du déjeuner pour ne rencontrer personne. Regarder un peu à tête reposée. Eh bien, pas de chance. Impossible d’échapper… Sur l’escalier… Je montais l’escalier et il le descendait, le petit Dulud, tu sais, celui qui écrit ces articles ineptes… il se trompe à tous les coups… Il a agité son doigt… Ah vous allez voir ça… Quelle exposition, hein ? Ah, vous c’est la première fois ? Vous verrez. Tout est de premier ordre. C’est admirable. Etonnant. Mais surtout, je vous recommande… dans la petite salle du fond… une toute petite toile… en bas à gauche… Ça, c’était sa petite découverte à lui, sa distinction… Une tête de chien. Vous verrez. Je ne vous dit que ça…

Nathalie Sarraute

Les Fruits d’or

Bibliothèque de La Pléiade

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Notes de travail par Lemi Ponifasio

 

Le théâtre

Il y a toujours un effort important à faire pour créer et consommer un théâtre «miroir» reflet de ce que nous sommes. Mais là n’est pas mon théâtre. L’objet de mon théâtre est de réaffirmer que l’Homme fait partie du ciel, de la terre et de tous ses processus, l’objet de mon théâtre n’est pas de présenter des humains qui parlent à d’autres humains ou qui parlent d’autres humains. Nous aimons les jouissances de la vie, la musique agréable, les danseuses graciles, le merveilleux sentiment de nous laisser submerger par nos émotions. Mais ce n’est pas le but de nos existences quotidiennes. Nous aimons aussi repenser les observations des journaux, les drames du monde, chercher une célébration jubilatoire, sentimentale ou intellectuelle de nous-mêmes – nos échecs, nos faiblesses, nos laideurs tout autant que nos défauts, nos gentillesses, nos réussites ou notre héroïsme, sont esthétisés pour être consommés plus facilement au théâtre. Alors, à cet endroit, on a le sentiment d’être engagé dans quelque chose d’important, de politique. C’est le cas depuis la caverne de Platon. Et si le théâtre n’était pas seulement la re-représentation de la condition humaine, dans un contexte social ? Le théâtre c’est rendre nos vies humaines présentes dans une perspective cosmologique. Le théâtre fait partie de nos efforts, en tant qu’humain, à évoluer. L’Homme n’est pas la fin de l’évolution, ni la fin de l’évolution de la conscience. Le théâtre a besoin de cette plus grande destinée. Sinon le théâtre est mort.

…….

L’espace scénique

Standing in Time s’est construit autour de l’empathie pour méditer sur la violence du monde à travers le corps et le sens de la femme. Le spectacle intègre des allégories iconiques comme la justice. Angelus Novus, Hine Nui Te Po comme une tentative pour surmonter tous les préjudices culturels et être libéré des limites du langage et de la biologie. Cette cérémonie demande une concentration, votre coeur et votre esprit mais aussi votre ouverture et votre empathie. Nous nous engageons à être capturés par la poésie de l’existence, dans la dimension de nos généalogies partagées – le cosmos pour faire naître la vérité et la beauté.

Passage du programme de salle

Standing in time

Festival d’Avignon 2017

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qu’il y ait deux quelqu’uns

 

Elle parle et certains, moins attentifs, plus fatigués, moins incarnés, lui donnent l’impression qu’elle parle trop, qu’elle je parle trop longtemps.

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Ah ! ces façons de vous adresser à moi dans lesquelles je sens votre absence.

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Lorsque elle dirige des formations d’acteurs, elle dit: «votre parole n’est pas adressée, elle n’est que proférée.»

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Elle voudrait celui-là moins arrogant. Lâchez votre rideau de fer monsieur s’il vous plaît. Il n’est pas de mise.

Qu’il y ait deux quelqu’uns : un médecin et un malade. Que cette conjonction de coordination fasse son boulot ; qu’elle conjoigne et coordonne.

Qu’elle crée un lien, une rencontre, voilà ce qu’elle propose.

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Nous sommes bien dans la vie, n’est-ce pas, quand nous sommes malades ?

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Elle voudrait qu’ils laissent voguer tranquillement intuition et sensibilité — s’il vous plaît pas de sensiblerie —, qu’ils laissent voguer sentiments aussi. Non non pas trop, ce serait sentimentalité !

Ô vous qui laissez voguer votre sensibilité dans l’exercice de ce métier,

soyez louangés de roses.

Maryse Hache

Passée par ici

publie.net – Temps Réel

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782371771147

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et la pluie vint

 

Et la pluie vint, soudaine et torrentielle. Le soleil s’était renforcé pendant deux ou trois lunes et faisait passer un souffle brûlant sur la terre. Toute l’herbe était depuis longtemps brunie et racornie et le sable sous les pieds semblait de la braise. Une poussière marron recouvrait les arbres au feuillage persistant. Les oiseaux se taisaient dans les forêts et le monde était comme pantelant sous la vibration d’une chaleur vivante. Puis il y eut un claquement de tonnerre. Un claquement furieux, métallique et assoiffé, différent du roulement profond et liquide de la saison des pluies. Un vent puissant se leva et l’air se chargea de poussière. Les palmiers oscillaient sous les rafales qui soulevaient leur feuillage pour leur faire d’étranges et fantastiques coiffures en forme de crêtes.

Quand la pluie arriva enfin, ce fut en grosses gouttes solides et gelées que les gens appelaient les «noix de l’eau du ciel». Elles étaient dures et faisaient mal quand on les recevait, mais les plus jeunes couraient joyeusement les ramasser pour les faire fondre dans leur bouche.

La terre revint très vite à la vie et les oiseaux, dans les forêts, se mirent à voleter et à pépier gaiement. Un parfum diffus de renaissance et de verdure se répandit dans l’atmosphère. La pluie tomba moins drue et en petites gouttes liquides, les enfants se mirent à l’abri, heureux, rafraîchis et reconnaissants.

Chinua Achebe

Tout s’effondre

traduit de l’anglais (Nigéria)

par Pierre Girard

Babel

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Marseille en 1962

 

Cet immense trafic, dont Marseille est le foyer, est alimenté par toutes les contrées du globe, mais principalement par les divers pays du littoral méditerranéen, par l’Italie, l’Espagne, la Turquie, l’Égypte, par l’Algérie, cette France africaine qu’un railway — défiant le désert — relie à nos possessions du Sénégal et de la Guinée. Nos relations avec le Levant se sont considérablement agrandies ; de nos vieux comptoirs de Smyrne et de Beyrouth, elles s’étendent jusqu’à nos riches établissements cochinchinois, jusqu’à Pékin, la capitale du Céleste Empire, qui a été heureuse de s’associer à nos terrestres spéculations.

Il va sans dire que ce courant commercial s’effectue par le canal de Suez qui, de l’avis de tous, est bien l’une des plus utiles créations du XIXe siècle. Un poète anglais (il y a encore des poètes) a tout récemment célébré cette œuvre magnifique dans un poème de dix mille vers, dont M. Ferdinand de Lesseps est le héros. Un sculpteur de Londres, non moins enthousiaste, a eu l’idée de mettre à cheval sur le fameux canal une statue gigantesque de notre compatriote, et les vaisseaux britanniques n’oublient jamais de saluer de leurs canons ce nouveau colosse de Rhodes.

Marseille a, plus que tout autre ville marchande, profité de l’abaissement de cette barrière qui sépara si longtemps deux mers, ou pour mieux dire, deux mondes. Elle doit, en effet, la plus grande partie de son importance maritime au transit des marchandises que les États-Unis de l’Inde envoient, par le Canal, à l’Angleterre, leur ancienne métropole.

Tout concourt, d’ailleurs, à faire de notre opulente cité le centre commercial de l’univers. Grâce aux nombreux chemins de fer dont elle est la tête, ses transactions avec tous les points du continent européen sont incessantes. Aussi, quelle animation dans ses rues et sur ses quais, quelle activité fiévreuse dans ses comptoirs, quel air de satisfaction peint sur le visage de ses huit cent mille habitants ! Ici, pas de pauvres… Celui-là seul s’expose à la misère que ses mauvais penchants éloignent du travail ; mais la réprobation publique a bientôt forcé les frelons à quitter la ruche — aux abeilles seules appartiennent la considération et le droit de cité. Ceux dont le travail n’a pas été favorisé par la fortune sont assurés d’être, dans leur vieillesse, à l’abri du besoin : toutes les corporations marchandes et ouvrières ont leurs caisses de retraite.


Marius Chaumelin

dans

Répertoire des travaux de la Société de statistique de Marseille, tome XXV, 1862

repris dans

Futurs de province

anthologie réunie et présentée

par Philippe Ethuin

publie.net – ArchéoSF

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782371771697

 

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Routes et couloirs sont mêmes

Routes et couloirs sont mêmes, on marche, on avance, routes et couloirs on ne sort pas des bords, routes et couloirs si tu bifurques si tu prends une transversale à nouveau tu es route à nouveau tu es couloir tu marches ce qu’il y a au bout ce qu’il y a devant n’est pas perceptible ce qu’il y a au bout ce qu’il y a devant se révèlera la porte poussée et toi assis, la voiture arrêtée et toi debout, la marche finie et toi un instant arrêté et découvrant devant et autour. Routes et couloirs sont mêmes, on mesure à tâtons de la main la paroi, on vérifie les signalisations et on décompte les kilomètres, routes et couloirs sont le temps de penser mais penser parfois ne dit rien : ni pourquoi le couloir ni comment cette pulsion de la route. Routes et couloirs sont mêmes : c’est revenir qu’il ne faut pas. On l’a fait parfois, alors l’abattement. Arrêter la voiture, et prendre par une route qui te ramène en triangle là d’où tu es parti. Et le bâtiment vide que tu explorais, il restait des portes, des pièces, des papiers dans les placards et toi tu n’es pas allé voir. Routes et couloirs ne se refont pas : ils et elles sont l’instant que tu les parcours. Ils et elles sont ta propre trace …

François Bon

routes et couloirs sont mêmes

dans

Formes d’une guerre

dans

Peur & Formes d’une guerre

tiers livre éditeur

https://www.amazon.fr/Peur-suivi-Formes-dune-guerre/dp/1534940049

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