Écouter jusqu’à…

.. le temps s’éclaircit, et sinon c’est pareil, même ciel, même espace, celui à qui j’écris est là, est presque là, derrière la porte, même ciel, même espace, à quelques mètres à peine, à deux mètres de moi, Michael Timmins exécute un dernier solo, pour les Cowboy Junkies le jour se lève il est temps de ranger, de terminer l’album, on distingue le «that’s it», leurs plaisanteries résonnent, le walkman va bientôt faire entendre son clac, stop, mais il reste encore quelques secondes

.

écouter la cassette jusqu’à

écouter jusqu’à

écouter jusqu’à l’ouverture

écouter la cassette jusqu’à l’ouverture de la porte

(un bleu de tôle opaque)

et clac

faire claquer le walkman jusqu’à

faire claquer le boitier jusqu’à

l’ouverture de la porte

refermer le boitier et ranger la cassette

fermer le sac jusqu’à

.

attendre

attendre encore

c’était encore trop tôt

.

debout devant la porte écouter la cassette jusqu’à

.

jusqu’à

.

l’ouverture de la porte

(de la maison d’arrêt)

Anne Savelli

Cowvoy Junkies

The Trinity Session

Le mot et le reste

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le visage théâtral (Japon)

photo rue des Archives – Louis Monier

Ce visage théâtral (masqué dans le Nô, dessiné dans le Kabouki, artificiel dans le Bunraku) est fait de deux substances : le blanc du papier, le noir de l’inscription réservé aux yeux).

Le blanc du visage semble avoir pour fonction, non de dénaturer la carnation, ou de la caricaturer (comme c’est le cas pour nos clowns, dont la farine, le plâtre ne sont qu’une incitation à peinturlurer la face), mais seulement d’effacer la trace antérieure des traits, d’amener la figure à l’étendue vide d’une étoffe mate qu’aucune substance naturelle (farine, pâte, plâtre ou soie) ne vient métaphoriquement animer d’un grain, d’une douceur ou d’un reflet. La face est seulement : la chose à écrire ; mais ce futur est déjà lui-même écrit par la main qui a passé de blanc les sourcils, la protubérance du nez, les méplats des joues, et donné à la page de chair la limite noire d’une chevelure compacte comme de la pierre. La blancheur du visage, nullement candide, mais lourde, dense jusqu’à l’écoeurement, comme le sucre, signifie en même temps deux mouvements contradictoires : l’immobilité (que nous appellerions «moralement» impassibilité) et la fragilité (que nous appellerions de la même manière mais sans plus de succès : émotivité). Non point sur cette surface, mais gravée, incisée en elle, la fente, strictement élongée, des yeux et de la bouche. Les yeux, barrés, décerclés par la paupière rectiligne, plate, et que ne soutient aucun cerne inférieur (le cerne des yeux : valeur proprement expressive du visage occidental : fatigue, morbidesse, érotisme), les yeux débouchent directement sur le visage, comme s’ils étaient le fond noir et vide de l’écriture, «la nuit de l’encrier» ; ou encore : le visage est tiré à la façon d’une nappe vers le puits noir (mais non point «sombre») des yeux. Réduit aux signifiants élémentaires de l’écriture (le vide de la page et le creux de ses incises), le visage congédie tout signifié, c’est-à-dire toute expressivité : cette écriture n’écrit rien (ou écrit : rien) ; non seulement elle ne se «prête» (mot naïvement comptable) à aucune émotion, à aucun sens (même pas celui de l’impassibilité, de l’inexpressivité), mais encore elle ne copie aucun caractère…

Roland Barthes

L’empire des signes

Points – essais

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je suppose que…

Je suppose que c’est la raison pour laquelle l’Allemagne nous a donné quelques artistes majeurs, tous nés à quelques encâblures du grand cauchemar : par exemple Rainer Werner Fassbinder, Winfried Georg Sebald, Anselm Kieffer, Pina Baush, dont le travail a pour l’essentiel consisté à gratter la terre enduite de suie, de cendre et de décombres qui les avait vus naître (au sens propre du terme dans le cas d’Anselm Kieffer qui ne cesse de travailler ces matières grises et rouille, métalliques, pierreuses, poudreuses, visqueuses pour mettre dans ses toiles un peu de cet air d’après la catastrophe où le silence règne), pour y trouver ces corps brisés et vides d’âme dont il faut bien que quelqu’un, un jour, s’occupe, si nous ne voulons pas tous y laisser nos peaux, même un siècle plus tard. Dans le corps d’Andréas gisent les guerriers de 14, je le sais, je les ai entendus murmurer, je les ai vus pâlir au fil de nos étreintes, mais les morts de 40 défilent en silence et dans le plein d’Andréas je ne peux rien saisir de ce qui fit leur vie, leur combat et leur mort. A cause de l’impensable, qui n’est pas transmissible, donc pas héritable. C’est pourquoi mon amant allemand Andréas de Cologne ne dira rien de ça quand son torse et ses cuisses, ses épaules et ses reins sont si prolixes sur la guerre, les combats, l’affrontement des corps dans la boue amoureuse, même si ses grands-parents étaient nazis bon teint, ce qui est ici toujours possible.

Mathieu Riboulet

Les oeuvres de miséricorde

Verdier

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j’ai appris

J’ai appris à me composer une face à l’époque des pyramides j’ai regardé des images du Christ de sa mère et des saints en veux-tu en voilà pour me faire à l’image qu’on attendait de moi cela fait plus de trois mille ans que je m’y exerce je confonds très bien la soumission et le respect j’ai appris à passer plusieurs couches sur mon visage enduit remblais toile de verre peinture sans oublier la deuxième couche j’ai appris à ne pas aller chercher loin le souffle à le laisser seulement en haut j’ai appris à m’étouffer à m’étouffer à m’étouffer le corps du Christ fourrez le plus loin mon père je peux encore respirer j’ai appris à ne pas parler à ne pas activer ce corps docile j’ai appris à être une fille j’ai appris ce que cela signifiait dans mon corps et pour mes organes je me suis mis une laisse autour du cou elle était délicate et dorée mais elle tranchait quand même j’ai rampé j’ai lessivé j’ai baissé la garde en gardant le sourire j’ai perdu l’usage de mon sexe je l’ai laissé se couper se détacher c’était jour après jour des litres de consentement en travers de la gorge j’ai perdu j’ai perdu mes fonctions génitales j’ai perdu mon nom je l’ai laissé vacant je suis devenue un territoire d’hostilité…..

Barbara Métais Chastanier

La femme n’existe pas

dans

Il n’y a pas de certitude

suivi de La Femme n’existe pas

//constellations//

publie.net

https://www.publie.net/livre/il-ny-pas-de-certitude-suivi-de-la-femme-nexiste-pas-barbara-metais-chastanier/

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le soi, le nous

Selon son genre, une voix sera écoutée ou détruite, conspuée ou respectée, selon son genre et selon le genre de ceux qui l’écoutent. Les mots sont masculins, féminins, malgré les corps, en dépit d’eux, à leur corps défendant. Le genre est une mosaïque éparpillée.

Penser avec son genre, à travers lui, ou dans la volonté du dépassement, qu’on se trouve dedans ou en face, c’est toujours se le prendre en pleine tête, qu’on l’attrape avec précautions ou bien qu’on veuille se l’arracher; penser avec son genre, c’est penser.

Toujours il incline le dire, qu’on le combatte, qu’on le célèbre, qu’on s’en écarte. Par le combat, par la célébration ou par l’écart, il pèse et tord ; nous sommes prisonniers. Et se dire «nous sommes prisonniers» amène le problème du nous. Parler pour soi est déjà si difficile, si incertain. Parler pour soi est un compromis, un réajustement constant entre le soi du genre, le soi social, le soi intime, le soi coupable, le soi engagé, le soi aveugle, le soi délibéré, le soi involontaire, le soi lâche, le soi courageux, le soi fictif, le soi débordant, le soi intransigeant, le soi calme, le soi lumineux, le soi épuisé, le soi sale, le soi décomposé, le soi enfoui sous les multiples soi passés à essayer de rester soi ou à le devenir (les soi d’enfance, d’adolescence, construits et déconstruits au rythme de la progression des cellules et du fouillis des expériences, de ce qui a germé ou qui s’est tu), les soi incapables de se dire soi, sauf à omettre une multitude de paramètres, les soi superposés en couches ou se vivant en parallèle, défigurés par d’autres soi qui prennent l’avantage, copiés sur d’autres soi plus rassurants, mieux repérables et accueillants, de tous, qui est soi ?

.

Le nous revient à la charge, régulièrement. Obstinément. Il arrive du dehors pour venir se plaquer sur les visages, et du dedans quand les visages eux-mêmes le projettent vers l’extérieur…

Christine Jeanney

Yoko Ono dans le texte

publie.net

https://www.publie.net/livre/yoko-ono-dans-le-texte-christine-jeanney/

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Nous les avons tant aimés


Dans les velours de la tribune, sous les tricornes à la Nation, plumes, poudre, linge, cravate, ça ne se voyait pas – et d’ailleurs qu’est-ce qui se voyait à cette époque, dans le triple collet qui leur montait jusqu’aux yeux ? Les yeux, peut-être, oui, les yeux restaient. Des yeux pour s’aimer et se dévorer.

Et quelle passion aussi, nous, quand nous les regardions. Quelle passion à les voir monter est descendre, à les faire monter et descendre, à la tribune et dans la charrette, étreints par la gloire, étreints par Sanson, – ah que de regards de passion ils eurent tous en partage, que d’amour même et surtout quand ils avaient déjà la tête dans la petite lucarne de Styx, quand Sanson s’activant regardait on ne sait quel point à l’horizon, quand Santerre faisait donner les tambours, quand nos coeurs à nous battaient plus haut que les tambours de Santerre, et alors on ne savait pas si c’était le grand couteau qui glissait, si c’était un effet des tambours, si c’était comme le point final de leur dernière phrase hurlée hier à la tribune, ou si c’était tout cet amour dans nos poings tendus, nos cris haineux, nos coeurs battants, si c’était d’amour que leur tête enfin se défaisait sans bavure du collet superflu de leur corps, jaillissait, les délivrait. Car la mort les aimait elle aussi.

Nous les avons tant aimés que parfois je me demande, comme on le fait de l’objet médiocre qui fut pendant un mois, pendant dix ans, le maître de nos jours et de nos nuits, je me demande s’ils ont véritablement existé ; s’ils ont porté le chapeau à la Nation ; s’ils ont vraiment fait marcher le grand couteau ; si c’est leur clameur, les voix cassées, les voix entières, les grands enjambements rhétoriques hurlés sans le souffle à quatre heures du matin, si c’est cela qu’il me semble entendre quand je passe, la nuit devant les Tuileries…

Pierre Michon

Fraternité (ébauche)

dans

Tablée suivi de Fraternité

L’Herne

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avec Cervantès

Je me tais, réfléchis à la suite de ma réponse. Cervantès fait défiler les chapitres, attrape des phrases ou des fragments au hasard et les lit à voix basse.

Je voulais rendre hommage à la littérature, aussi. Chaque jour j’entends que l’on ne lit plus, que les librairies ferment et que les éditeurs font faillite. Chaque jour, pourtant, je rencontre des lecteurs, j’entends des gens parler du bouleversement causé en eux par un livre. J’avais envie de remercier les auteurs qui m’ont accompagné jusqu’ici pour leur avouer ma dette et ma gratitude ; même si la plupart d’entre eux sont de simples ombres chinoises que je projette sur les pages de ce livre.

Je me tais une nouvelle fois, hésite à dire une chose, décide de ne pas me censurer.

La littérature a sauvé ma vie, je murmure doucement. J’ai peur que cette confession ne paraisse grandiloquente ou ridicule, je me rends compte que cet aveu me libère d’un immense poids. On a tout à gagner à être franc.

La littérature, la femme que j’aime, mes enfants, j’ajoute.

Un temps.

Vous pensez que ce livre sera joyeux ? me demande Cervantès.

Je suis obligé de répondre que je n’en sais rien. Ma seule certitude, c’est que le livre existera et que chaque livre publié est une victoire contre la résignation.

Cervantès accueille ma réponse sans répliquer. Il se lève lentement, je devine un sourire sur son visage parcheminé.

Venez, dit-il, allons boire un verre.

Eric Pessan

Quichotte,

Autoportrait chevaleresque

fayard

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Paroles de Gao Jian-li

Oui, obéissance à l’appel du grand vent, ou à l’exhortation des dieux. Oui, me voici serviteur d’un haut chant devenu. Je le deviens parce que là réside la tâche sacrée qu nul autre en ce temps n’assume. Haut chant qui seul est capable de relier le passé au présent et le présent à l’avenir. Tâche que pourtant il y a belle lurette, mon maître, en mourant, m’avait confiée. A l’époque, trop borné, je n’étais pas en mesure de tout comprendre. Errant de village en village, de bourg en bourg, content de mon talent et de mes effets, je dispensais une musique gaie ou triste, qu’écoutait un public saturé de besognes, pour son délassement ou sa distraction. Je reproduisais avec subtilité les bruits et les vibrations de la nature.

La vraie inspiration viendra de Chun-niang qui me révélera le mystère de l’âme dont la résonance fait entendre une mélodie supérieure, nimbée de tendresse et de compassion. De Jing Ko viendra un autre coup de semonce. Entrant dans ma vie, il m’initiera à la connaissance tragique qui implique l’esprit de justice et de sacrifice. Sa mort m’est une injonction définitive ; elle me maintient à jamais en éveil.

A présent que la nuit tombe sur le monde, que la voix du peuple se tait, seuls se font entendre le grondement sourd provenant du fond de l’abîme où grouillent les corps enchaînés et celui, plus lointain des fantômes des martyrs qui avancent en cortège, amas de nuées noires que le vent du large ne disperse pas.

François Cheng

Quand reviennent les âmes errantes

Le Livre de poche

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l’apatride transcrit

il pense son père qui n’est plus car d’un autre centenaire il pense sa mère, femme aux pas légers de 9 décennies partie elle aussi

l’hiver n’est plus très loin. Son souhait : mourir discrètement. L’apatride se fait discret. Il marche le pas léger, lent et régulier, sans bruit. Il ne fait que passer, sans souiller de ses pas le sol, sans encombrer de contemplations le ciel étoilé, sa présence est un silence dans la forêt. Il est parmi les choses, existe au même titre qu’une pierre. Il est un corps étranger sur lequel le vent souffle. Il se voit finir en charogne, offrande aux fourmis et bête errante, peau vert-glacée qui craquelle, visage recouvert de givre, le regard noir de gouffre, noir de nuit définitive

je mourrais comme un lièvre dans le champ

l’hiver à l’horizon se lève, sons et bruits de lointains aurores, langues des souvenirs de chacun, hier encore en tête, matin de printemps aujourd’hui, matin froid d’ici, humide telle la cheminée qui s’éveille, matin empuanti par l’odeur des nuits, la tasse ébréchée des jours à la main, dans la vapeur du thé qu’il laisse refroidir, très tôt, tout au bout de la nuit, étranges habitudes d’avant l’aube, il transcrit des vers de la Chine ancienne. Librement. Sans volonté d’être lu ni publié. C’est devenu un geste hygiénique

Anh Mat

cartes postales de la Chine ancienne II

éditions Qazaq

https://lescosaquesdesfrontieres.com/2018/01/04/lapatride-via-anh-mat-soixante-sept-cartes-postales-de-la-chine-ancienne-deuxieme-tome/

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la tabagie de Chardin

On lui a offert une magnifique tabagie, une grande boîte en bois de palissandre, doublée en dedans de satin bleu et garnie de plusieurs tuyaux de pipe, de deux petits gobelets, d’un entonnoir, d’un porte-bougie, d’un éteignoir et de deux palettes. Fumer c’est penser, alors il peint sa belle tabagie, il peint les instruments de sa méditation.

..

Dans l’angle droit de la scène, en bout de table, une courte pipe de couleur ivoire est orientée vers l’extérieur et son foyer touche le bas d’une sorte de verre à pied en bronze, et entre cette pipe et le pichet, des taches brunes éparpillées sur la table : quelques restes de tabac. Du côté opposé, et barrant la scène en une entaille parfaitement rectiligne, une pipe très longue, et fine comme une paille, s’appuie sur la boite et plonge jusqu’au bord de la table, où repose sa petite tête de terre cuite marron, devenue noire à son extrémité, laissant apercevoir dans son foyer un minuscule cercle rouge vif, le signe de la combustion que confirment les quatre volutes de fumée à peine perceptibles qui s’élèvent au-dessus. Derrière cette longue pipe allumée et posée en équilibre, un flacon de verre bouché. Devant la pipe, omniprésent et étincelant, à nouveau un gobelet d’argent.

Il y a là tellement de désordre et d’empressement, d’excitation et de beauté, la lumière appuyée qui trace de longues ombres nettes derrière les objets, le satin bleu à l’intérieur du couvercle, le blanc terne de la faïence, le reflet du vernis du palissandre, le miroir ovale du gobelet d’argent, la tête noircie de la pipe allumée et celle immaculée de la pipe éteinte et encore vierge de tout feu, que Chardin ne peut cacher la joie qu’il a eu à peindre les objets d’un de ses plus grands plaisirs : fumer, c’est-à-dire modifier l’air que ses poumons absorbent, changer le monde qu’il respire, l’univers qui l’entoure. Regarder ses tableaux, ce devra être comme ouvrir la boîte de palissandre et commencer à fumer : tout s’éveille, tout s’élève, la réalité est validée, le corps est confirmé, aucune contestation possible.

Marc Pautrel

La sainte réalité

Vie de Jean-Siméon Chardin

L’Infini – Gallimard

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