J’ai été naïf

Sans titreJ’ai été naïf en imaginant qu’être en fauteuil c’était avant tout être plus autonome, que ceci singinifait une victoire plutôt qu’une défaite. Oui, quand je me tiens debout appuyé sur une canne, je suis un homme courageux qui lutte avec détermination contre le mal qui le ronge. Oui, quand je me tiens debout je peux être admiré car admirable, mais si par malheur, je m’assieds, je m’abaisse, je sombre. M’est alors revenu en mémoire tout ce à quoi je n’avais pas prêté attention ces dernières semaines ; d’autres regards, des gestes ou des absences de geste, la gêne de certains et la trop grande cordialité des autres, toutes ces petites choses qui marquent une différence d’avec «l’habitude», d’avec l’époque où l’on se tenait droit et que son handicap ne tenait qu’à une canne où l’on s’appuyait avec la plus grande distinction possible.

Guillaume de Fonclare

Joë

Stock

Publié dans lectures | Tagué | Laisser un commentaire

Discours sur Mgr le duc de Bourgogne (25 mai 1710) adressé à M. le duc de Beauvillier

Sans titre. Que s’il est donc vrai que les divers instituts et les divers offices des maisons religieuses doivent y diriger diversement la dévotion, cette même nécessité se trouve encore plus formelle dans les divers états du siècle, dont les devoirs et les fonctions, étant si différents, doivent tourner aussi la dévotion de chacun si différemment. Or, celle d’un prince, et si proche du sceptre, le doit porter à tout ce qui l’en peut rendre digne et le faire paraître tel à tout le monde, dont la voie la plus importante et la plus assurée peut être cette double connaissance des hommes par tous les moyens qui la peuvent acquérir, et une impression d’estime et de vénération qui se tire également de toutes les actions du prince, et qui s’y reporte en même temps : en sorte qu’il est très vrai de dire que ce réciproque est tel qu’un prince devient recommandable à proportion du mérite de ses actions, et les actions du prince recommandables aussi à proportion de son propre mérite. Il ne peut donc prendre garde de trop près à ce qui forme le tissu de sa vie, et, tout grand, tout sublime, tout au-dessus qu’il puisse être du commun des hommes par des vertus extraordinaires, il doit ménager leur faiblesse en s’abaissant à garder quelque proportion avec eux ; et puisqu’il est appelé à être un jour l’image de Dieu, il ne doit pas dédaigner de voiler sa face devant eux, de peur que l’éclat de la lumière dont elle brille ne les épouvante, et ne les fasse mourir, comme il est écrit que, pour cette raison, Dieu même s’est voilé ainsi en se découvrant à quelqueuns de son peuple ; et, comme Dieu n’y perdit rien de son immutabilité, le prince aussi, par cette sage et nécessaire condescendance, ne doit pas craindre aucun affaiblissement de ses vertus. Ainsi donc une assiduité moins exacte à l’office divin tous les dimanches et toutes les fêtes de l’année n’ôterait rien devant Dieu à Mgr le duc de Bourgogne des chastes délices qu’il trouve à ouïr chanter ses louanges, et, en se rapprochant plus de l’ordinaire des hommes, il les rendrait plus capables d’admirer en lui les choses principales qui forment l’essence de la religion…

Saint-Simon

Mémoires

(1701-1710)

Bibliothèque de La Pléïade

édition établie par Yves Coirault

Gallimard

Publié dans lectures | Tagué | Laisser un commentaire

La littérature

Sans titreL’initiative, dans la littérature, appartient au corps seul. C’est comme une danse. Le corps vivant est le seul sujet dans le réel imprédictible, antérieur à toute orientation, impensable dans le pensable, impossible dans le possible. C’est un changement météorologique. Un pathos subit. Une épine dans le pied, ou une épine qui perce la peau du doigt d’un poète qui a perdu sa langue. Une perle dans l’huitre, ou une larme qui monte au bord de l’oeil dans le deuil. C’est une impulsion physique qui s’amplifie silencieusement dans le corps, qui monte dans le milieu qu’il fragmente et décompose, qui fleurit silencieusement dans l’espace vide de la page. Tout texte de commande, ou bien qui vise un destinataire, ou bien qui prémédite une signification, ou bien payé par une main étrangère, n’est pas littéraire. Le journaliste, l’historien, le politique, le philosophe sont hors littérature. Mais le Discours de la méthode est de la littérature à cause de l’impulsivité du style habitant la pensée de Descartes quand il l’écrit dans sa langue propre. C’est exactement ce que les musiciens appellent la «dynamique». Il y a une incroyable dynamique chez saint Paul en grec, chez Spinoza en latin, chez Rousseau en français. Tout ce qui subit l’appel et répond emporte ce qui est signifié et y avale le sens et y balaie la fin.

Pascal Quignard

Critique du jugement

Galilée

Publié dans lectures | Tagué | 4 commentaires

Le fatalisme atroce de l’histoire

Sans titreA sa fiancée

(Giessen, novembre 1833 ?)

J’étudiais l’histoire de la Révolution. Je me sentais comme anéanti par le fatalisme atroce de l’histoire. Je trouve dans la nature humaine une épouvantable similitude – dans les relations humaines une violence inexorable accordée à tous et à personne. L’individu n’est qu’écume sur la vague, la grandeur un simple hasard, la domination du génie un jeu de marionnettes, un combat ridicule contre une loi d’airain, la reconnaître est le stade suprême, la dominer impossible. Il ne me vient plus à l’esprit de faire la courbette devant les rosses de parade et les laquais de l’histoire. J’habituais mon oeil au sang. Mais je ne suis pas un couteau de guillotine. Il faut est une des paroles de damnation avec lesquelles l’homme a été baptisé. La sentence : il faut que le scandale arrive, mais malheur à celui par lequel il arrive, est horrible. Qu’est-ce donc qui en nous ment, assassine et vole ?..

Georg Büchner

correspondance

dans

Lenz, Le messager hessois, Caton d’Utique, correspondance

traduction par Henri-Alexis Baatsch

collection «Détroits»

Christian Bourgeois éditeur

Publié dans lectures | Tagué , | Laisser un commentaire

soixante et onze ans

Sans titreLa mort s’approche, je sens déjà son souffle, et pourtant je me comporte comme si j’avais l’éternité devant moi.   L’égocentrique que je suis s’obstine à reculer ce moment fatidique par un surplus de mots.   Ecrire embrase mon vieux coeur, le projette dans un ailleurs merveilleux.   Mais jusqu’à quand vais-je pouvoir résister ? Tout me porte à penser que je capitulerai bientôt.   Oh, et puis merde, sans la mort, le moteur à rêves ne tournerait pas rond.   On a besoin d’elle.   Moi le premier.   Et vous aussi.   On saloperait l’ouvrage en s’éternisant.

Charles Bukowski

Le capitaine est parti déjeuner

et les marins se sont emparés du bateau

traduction Gérard Guégan

Grasset

Publié dans lectures | Tagué , | 2 commentaires

chez le libraire

Sans titreLa vendeuse marmonne. Rien ne lui déplaît tant que ces clients qui prennent son magasin pour une succursale viande ou poisson. Elle veut prendre tout son temps. Elle emballe avec soin et attention. Elle colle l’étiquette, enroule le noeud du ruban, fait le compte encore. Tout ceci tandis que Garance ne ressent plus que son pouls qui bat dans le cou et le bruit épouvantable que fait son poumon à la recherche de l’air. Mains moites et palpitations. C’est une vieille sensation qui remonte. Des années qu’elle s’adapte à son incompétence, à cette grande absente, cette vision altérée du monde, pour en arriver à ressentir, encore et de cette façon, la honte. Combien de choses dont elle sait qu’elles ont du sens et qui pourtant n’en ont aucun pour elle ? Des zones entiètes de son paysage effacées, modifiées et masquées de noir par cet inconnu imposé.

La voilà hors du temps sur le trottoir. Sur le trottoir pensant à ce que lire devrait offrir. Songeant à ces portes closes autour d’elle; ce panneau, cette affiche, cette annonce, cette colonne Morris ou ces vitrines de kiosques. Qu’y a-t-il là derrière ? C’est une part d’elle-même qui n’entend pas, une part d’elle-même qui est aveugle, une part handicapée dans sa marche, sa respiration ou son intelligence. Tout ça à la fois. Elle le sait mais, alors qu’elle se contentait de cette manière de vivre avant, désormais il lui semble qu’elle est au bord de perdre tout le reste à cause, à cause de… ça.

Anna Jouy

Pavane pour une infante défunte

éditions QazaQ

http://www.qazaq.fr/pages/pavane-pour-une-infante-defunte/

image http://jouyanna.ch/spip.php?article645

Publié dans lectures | Tagué | 1 commentaire

Thomas Jefferson

Sans titreA Monticello, dans le plafond du hall d’entrée, fit modeler un aigle en stuc blanc, entouré de dix-huit étoiles d’or, et lui fit tenir dans ses serres les poulies de suspension de la lampe à hauteur réglable qu’il avait achetée à Paris.

Thomas Jefferson :

«… Ce n’est donc point leur condition mais la nature qui a produit la différence. Qu’une observation plus poussée vérifie ou non cette conjecture que la nature a été moins généreuse envers eux quant aux dons de la tête, je crois que l’on découvrira qu’elle a été juste à leur égard quant à ceux du coeur. Cette disposition au vol dont on les a accusés doit être attribuée à leur situation, et non à quelque dépravation du sens moral. Celui en faveur de qui n’existe aucune loi de propriété se sent probablement moins tenu de respecter celles faites en faveur d’autrui. Quand nous argumentons à notre propos, nous posons comme axiome que les lois, pour être justes, doivent donner un droit réciproque ; que, sans cela, elles sont de simples règles de conduite arbitraires, fondées sur la force, et non sur la conscience ; et je laisse à résoudre au maître ce problème : si les préceptes religieux contre la violation de propriété n’ont pas été faits pour lui aussi bien que pour son esclave, et si l’esclave ne peut pas aussi justement prendre un peu à celui qui lui a tout pris, que tuer celui qui va le tuer ?Qu’un changement des conditions dans lesquelles un homme est placé puisse changer ses idées sur le bien ou le mal moral n’est ni nouveau, ni particulier à la couleur noire. Homère nous dit qu’il en était ainsi il y a deux mille six cents ans :

«Jupiter l’a ainsi décidé :

Le jour qui fait un homme esclave

Diminue sa valeur de moitié.»

Et pourtant les esclaves dont parle Homère était des Blancs.»

Michel Butor

Mobile

L’Imaginaire – Gallimard

image crédit CORBIS

Publié dans lectures | Tagué , | 2 commentaires

simplement

Sans titreCao Xuequin montre un vieux prêtre du tao assis sur la souche d’un arbre, à la mi-journée, au milieu d’une campagne infinie, lumineuse, déserte. Un voyageur survient.

  • Quel est donc ce lieu, saint maître ? Et quels sont votre nom de génération et votre saint nom de clerc ?
  • À vrai dire, je ne sais plus du tout moi-même, répond le moine désemparé, quel est mon nom de génération et quel peut bien être mon saint nom de clerc. Quel est le lieu ? Quel est l’espace ? Quel est le millénaire ? Quel est l’univers ? J’ai simplement voulu m’asseoir ici un instant pour donner un peu de repos à mes pieds.

Pascal Quignard

Sur l’idée d’une communauté de solitaires

Arléa

image http://www.zenhuangdo.com/histoire.html

Publié dans lectures | Tagué | Laisser un commentaire

Portrait de Patrice Chéreau

DSC03426Brillant, choyé, solitaire, serti au coeur d’un petit monde qu’il s’est créé autour de lui, rarement contesté et jamais rejeté par ses proches collaborateurs dont les révoltes sont toujours passagères, fidèle à ceux qu’il a séduits et qui lui gardent une inébranlable admiration mêlée d’affection réelle, très tôt porté aux nues par la critique et l’afflux du public, ce bien-aimé n’a plus pour se défendre que sa lucidité, sa merveilleuse fragilité, son talent et, surtout, cette arme à double tranchant mais si précieuse : son pari, c’est-à-dire son profond génie.

Et lorsque le bruit de ses pas inexorablement rythmés l’annonce dans la salle où la troupe se tient dispersée et dolente – comme toute troupe de comédiens qui attend le moment tant espéré et tant redouté de la remise en question par le travail – une mystérieuse brûlure, où peur et plaisir se mêlent, grésille soudain en chacun de nous pour signaler que la soudure est faite et que tous nous sommes dorénavant fondus dans la même aventure, celle qui cette fois doit nous entraîner dans son éternel pari.

Maria Casarès

non daté

fonds Maria Casasès/IMEC

sur catalogue de l’exposition

Patrice Chéreau – un musée imaginaire

collection Lambert

Actes Sud

Publié dans lectures | Tagué | 3 commentaires

J’ai vu

Sans titreMoi seule, j’ai vu. Ai-je vraiment «vu» ? Comment dire ? J’ai senti. J’ai éprouvé – oui, voilà le mot ; car c’était une épreuve, c’est une épreuve, quand «je vois» quand «j’ai vu» : ce fut en cet instant que se déclancha le mécanisme conduisant à notre perte. Immobilité du temps, je ne le souhaite à personne. Et froid du tombeau. Je crus être devenue définitivement étrangère à moi-même, et à chacun. Jusqu’à ce qu’enfin l’épouvantable tourment, sous la forme d’une voix, me déchirant pour se frayer un chemin, se libérât de moi. Une petite voix sifflante, au bout de son registre, qui chassa le sang de mes veines et me fit dresser les cheveux. À mesure qu’elle s’enfle, elle se fait plus hideuse, déclenchant un tremblement, un entrechoquement, un tournoiement de tous mes membres. Mais la voix s’en moque. Elle est suspendue au-dessus de moi et crie, crie, crie. Malheur criait-elle. Malheur, malheur. Ne laissez pas partir le vaisseau ! C’est alors qu’un voile s’abattit sur ma pensée. L’abîme s’ouvrit. Ténèbres. Je m’y engouffrai. Paraît-il que j’éructais d’une manière effrayante, que l’écume jaillissait de ma bouche. Sur un signe de ma mère, les gardes – des hommes d’Eumélos ! – m’ont saisie aux aisselles et m’ont traînée hors de la salle, où régnait encore un silence si total que l’on a entendu, paraît-il, mes pieds qui traînaient sur le sol. On m’a dit que les médecins du temple se sont précipités vers moi, mais qu’OEnoné ne fut pas admise. On m’a enfermée dans ma chambre. Aux convives abassourdis, on a dit que j’avais besoin de repos.

Christa Wolf

Cassandre

La Cosmopolite

Stock

photo de Christophe Raynaud de Lage

Fanny Ardant – oratorio de Michael Jarrell d’après Christa Wolf

Publié dans lectures | Tagué | 1 commentaire