Penser est cesser de juger

Sans titreJuger appartient à la mort et au groupe. Les jugements requièrent plusieurs êtres qui s’assemblent afin de comparer d’autres êtres ou des relations qui ont lieu entre des êtres. Juger les confronte, les évalue, sélectionne les meilleurs et exclut les pires au cours d’une compétition qui s’offre à l’arbitrage des anciens ou des dominants ou des survivants.

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Dans le jeu de l’oie celui qui sort de prison repart à la case départ. C’est penser. La case départ, comme le premier monde est unité, solitude. Retour à la détresse originaire. Sentir est mieux que juger. Penser seul est encore ce sentir qui se découvre, ce naître qui surgit. Naissance, désir, jeu, perversion, curiosité, aube, art, voilà les valeurs. Celui qui oublie le jugement repart à la case départ de la découverte, de l’expérience, de l’expédition, de l’effroi, de la carence, de l’excitation, de la suffocation du premier jour qui est alors à la limite du râle de la mort.

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Penser s’étonne, chancèle, hésite. Finalement dépayse et augmente l’enigme.

Pascal Quignard

Critique du jugement

Galilée

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Analyse

Sans titreCette souffrance, comme la mienne, tenait ses origines dans quelque chose d’impalpable mais de bien réel; j’en étais convaincu. Cela n’avait rien de nouveau. Pour mon cas, la chose devait être une évidence. Traumatisme dû à un ces moments d’enfance douloureux, ambiances glauques, manques insoupçonnés ou quoi d’autre encore ? Tout un micmac psychologique dont j’avais pourtant une extrême difficulté à en extraire l’humus. J’étais aidé depuis toujours mais mes médecins avaient tous conclu que je souffrais d’une nature pathogène en elle-même, nature qui me portait à ce cyclique état de bonnes et de mauvaises humeurs. J’avoue que ce type d’explication ne pouvait en aucun cas me satisfaire. Et j’en étais arrivé à la conclusion que les gens comme moi devaient une grande partie de leurs bizarreries à ce qu’ils avaient été plus avant dans l’histoire.

Cette idée ne m’était pas venue à l’improviste. Elle avait peut-être mis des années à faire surface, quand, à force de tenter de comprendre, j’avais fini par imaginer que cette quête intérieure pouvait rejoindre celle qui faisait la joie de mes loisirs, la généalogie donc. Elle avait traversé les strates, les roches pourries, les limons de ma géologie et puis elle avait pris graine et je l’avais laissée prospérer. Tant qu’au travers du temps, je n’aurais pas découvert ce qui me gênait au point de me gâcher la vie, tant que je n’aurais pas fait cela, je souffrirais incessamment de ces altérations de caractère. Etais-je la victime de mon passé, de mes ancêtres, de moi-même ? Je n’en savais rien, mais je voulais ardemment le savoir.

Anna Jouy

Strasbourg verticale

Editions QazaQ

http://www.qazaq.fr/pages/strasbourg-verticale/

photo de couverture : Danièle Colin

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Homère dit

collage homèreL’un qui sent

l’autre qui devine

L’un et l’autre ensemble

Toujours ensemble

Un dans un ensemble indissoluble

Ce un mon cerveau

Beaucoup de un en un

Des foules

Des foules d’envols

de voltes de voltiges

des foules et des foules

d’élans de déploiements

de vols planés de retombées

..

Babil d’oiseaux factices

mon cerveau

Des foules et des foules

de noms

Des noms et des noms

Tous sont mon nom

et aucun à moi

et aucun que je veuille

A chaque nom

je perds mon nom

A chaque nom

je le trouve mais je le perds

Dimitris Dimitriàdis

Homériade

traduction par Michel Volkovitch

Les Solitaires Intempestifs

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Doute

Sans titreEst-ce que j’avais été, par un événement aussi hideux, transporté dans un monde pré-humain d’il y a cent cinquante millions d’années dans ces sombres jours déconcertants de l’amnésie ? Est-ce que mon propre corps avait été le véhicule d’une effrayante conscience étrangère, surgie des gouffres paléogènes du temps ?… Est-ce que j’avais véritablement parlé avec ces esprits venus de recoins inatteignables du temps et de l’espace, appris les secrets de l’univers passé et à venir, et écrit les annales de ma propre époque pour les étuis de métal de ces archives de titan ? Et est-ce que ces autres entités – ces odieuses Anciennes Choses avec leurs vents fous et leurs sifflements démoniaques – étaient une menace les guettant réellement, attendant et lentement s’affaiblissant dans ces abîmes noirs, tandis qu’autant de formes différentes de vie poursuivaient leurs trajets multi-millénaires sur la surface usée de la planète ?

Je ne le sais pas. Si cet abîme et ce qu’il contient sont réels, alors pas d’espoir. Alors et c’est trop vrai repose au-dessus du monde de l’homme une ombre moqueuse et incroyable surgie du temps. Mais, par merci, il n’y a aucune preuve que ces choses soient plus que les fantasmagories neuves de rêves nés des vieux mythes. Je n’ai pu rapporter l’étui de métal qui en aurait été la preuve, et ces corridors souterrains n’ont pas été retrouvés. Si les lois de l’univers nous sont favorables, on ne les retrouvera jamais. Mais je dois transmettre à mon fils ce que j’ai vu, ou cru avoir vu…

H.P. Lovecraft

Dans l’abîme du temps

traduction de François Bon

Points poche

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Monologue à la nuit

Sans titreQu’avec la forme floue de l’ombre

Je me disperse et disparaisse

En mon être indistinct !

Prends-moi, ô nuit géante, change-moi en une part

De ta froidure et de ta solitude,

Transforme ma substance en tes gestes

Immobiles, silencieux, incertains,

Lie-moi à ton sens du néant…

Que je devienne parcelle

Des racines nocturnes et des branches

Qui tremblent au clair de lune… Que je sois pour toujours

Un paysage au versant de toi…

Dans une inconscience absolue

Que je sois le mouvement irréel de ton baiser,

La lueur de ton clair de lune sur les montagnes hautes

Ou même ton absolue noirceur, que je sois

Ce que tu es seulement et rien d’autre…

Suspends-moi à ton aérienne création,

Engage-moi avec les étoiles et l’espace !

Et que mon vaste orgueil se contente enfin

De ton avoir infini, et que la vue ait

Pitié de moi dans la miséricorde

De ton calme innombrable et doux…

Fernando Pessoa

Faust

traduction de Pierre Léglise-Costa et André Velter

Christian Bourgeois éditeur

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Prières des enfants

Sans titreL’Enfant Spiral

Notre crâne qui êtes en nous comme une pierre au milieu de la pensée. Notre bouche qui êtes en nous comme un trou au milieu de la figure. Notre chair qui êtes en nous, comme une pensée par quelqu’un d’autre. Notre oeil qui êtes en nous, comme la lampe du corps. Notre corps qui êtes en nous, comme la tête des membres. Et vous surtout, notre pied qui êtes sagement dans nos chaussures, – et vous surtout, nos minutes qui sonnent des heures, restez ! Notre être qui êtes en rien, répandissez-vous au dessus de là-bas : au centre du sur-delà du par-delà, plus loin, plus loin que le loin, et au-delà de tout ce qui a dépassé le trou par le sommet du trou duquel ; par-dessus duquel au-deçà de par-celui, duquel au-delà, de par-delà celui-ci duquel, plus loin que par-dessus le par-deçà de tout, et de partout, ici ut, et ici au-delà du ut, et au-delà du par-delà, ici ut.

L’Enfant Gyrovague

Proère ainsi fut faite. Prière ainsi fut vite faite. Lorsque mon père était petit, il n’avait pas son pareil pour faire la même chose ; ma mère idem lui répondait mêmement, et vous de même au moindre éternuement. Et ainsi de suite, chaque jour usant son hier, pour essayer en vain de s’en faire un lendemain. On allait le dimanche chez les choses, les contempler et leur apprendre en douce à renoncer à jouer la partie. Des écriteaux nous disaient du bien de tout. Et des cimetières nous enterraient à temps. Aveugle en face de la présence qui voit, absent en face de la nuit qui m’entend, je parlais aux objets sans paroles et tournais mon dos aux choses qui sont. Mes mots sont – non en air ni en chair ni en sons qui s’entendent, mais en han !… Je leur jette ma tête à l’envers ! Au secours, gens du silence, délivrez-moi des mots dont je pâaâaâaâaâarle ! Matière du monde me mange la tête : Matière du monde est dangéééééééééééééééééer !

Valère Novarina

Le vivier des noms

P.O.L.

Image – fragment d’une photo de Christophe Raynaud de Lage pour festival d’Avignon

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La cartomancienne du fleuve

Sans titreEt la cartomancienne continua d’abattre les cartes. Le devenir était écrit là. Elle retourna l’une d’entre elles. La tendit à bouts de bras. Scrutant sa transparence. Apposée sur les méandres du fleuve. Au dos, derrière l’image du voyage, il y avait des vagues bleues, comme celles de l’eau. Elles ondoyaient. Elle tendit la carte devant elle, la fit miroiter au soleil levant. Le paysage devenait flou. La cartomancienne ferma les yeux. Semblait se fondre dans le fleuve. Pénétrer la vie de l’eau. Des ombres passèrent devant ses yeux.

Une deuxième carte tomba du jeu. Rouge comme le sang. Noire comme le mal. Traînées de matière. Et la cartomancienne se fit, elle aussi, pierre, herbe, rat, âme errante. Elle vit des visages lourds de sueur. Moites de mousson. Elle mélangea les cartes. Puis elle abattit le jeu. Nouvelles donnes. Une à une. Etalées. Apparurent celles du mauvais sort, de la mort, noires toutes les deux. De l’amour aussi et puis surtout celle de la prospérité, rouge bonheur. Beaucoup demandaient cette dernière. Ils n’aspiraient qu’à cet eldorado plein de promesses où il n’y aurait plus rien à chercher…

Lan Lan Hue

Histoires du delta

Edtions QazaQ

http://www.qazaq.fr/pages/histoires-du-delta/

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Penser est cesser de juger

Sans titreJuger appartient à la mort et au groupe.

Les jugements requièrent plusieurs êtres qui s’assemblent afin de comparer d’autres êtres ou des relations qui ont lieu entre des êtres. Juger les confronte, les évalue, sélectionne les meilleurs et exclu les pires au cours d’une compétition qui s’offre à l’arbitrage des anciens ou des dominants ou des survivants.

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Dans le jeu de l’oie celui qui sort de prison repart à la case départ. C’est penser. La case départ, comme le premier monde est unité, solitude. Retour à la détrese originaire. Sentir est mieux que juger. Penser seul est encore ce sentir qui se découvre, ce naître qui surgit. Naissance, désir, jeu, perversion, curiosité, aube, art, voilà les valeurs. Celui qui oublie le jugement repart à la case départ de la découverte, de l’expérience, de l’expédition, de l’effroi, de la carence, de l’excitation, de la suffocation du premier jour qui est alors à la limite du râle de la mort.

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Penser s’étonne, chancèle, hésite. Finalement dépayse et augmente l’enigme.

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Même, la pensée commence dans l’extension du jugement.

C’est Sextus Empericus qui le premier a pensé à l’arrêt du jugement comme la condition de la pensée. Il propose le mot grec époché pour désigner ce mouvement originaire de la pensée dans Hypotyposes pyrrhoniennes I, 10. Descartes a radicalisé cette «suspension» en transformant ce qu’il nomme, quant à lui, «doute méthodique» en doute hyperbolique…

Pascal Quignard

Critique du jugement

Galilée

photo  Eric Baudet/Sipa

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retour dans la famille

Sans titreRien n’avait changé.. Les mêmes mots et gestes convenus, les mêmes reproches silencieux, une certaine façon de ne pas dire le plus important et de dire le futile, la même façade, la même peur de se dévoiler ou de découvrir l’autre tel qu’en lui-même, le souci des apparences et du qu’en dira-t-on, c’était à désespérer. Ils s’étaient pourtant appliqués à me jouer de leur mieux la scène du retour de l’enfant prodigue ! Nous étions une famille nombreuse et moi, je n’étais qu’un nombre dans l’ombre de mes frères et soeurs plus conformes que moi aux stéotypes qu’ils nous proposaient de la vie… Leur vieillesse suscitait en moi un sentiment qui ressemblait à de la tendresse mais qui n’était sans doute qu’une forme de pitié. Je les découvrais soudain vulnérables et presque touchants derrière leurs masques ridés, et sur chacune de leurs vraies joues, avant qu’il ne soit trop tard, j’aurais aimé poser un baiser enfin sincère…

Je devais rester quelques jours qui devinrent quelques semaines puis plusieurs mois et me rendirent méconnaissable, alanguie et repliée dans des souvenirs qui auraient dû me rapprocher d’eux puisque leurs pendules intérieures avaient manifestement entamé un mouvement de recul accéléré mais comme la zone de passé dans laquelle ils s’étaient mis à flotter se situait bien avant ma venue sur terre et mon irruption dans le champ de leurs préoccupations, nous vivions comme toujours dans des mondes parallèles.

Françoise Gérard

Avec l’espoir que tu me lises un jour

Editions QazaQ

http://www.qazaq.fr/pages/francoise-gerard/

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traverse de l’esplanade de nuit

Sans titretraverse de l’esplanade de nuit, ses lampistes sous leurs galaxies de moustiques électriques, les marbres de quelques désirs sans gravure

je ne marche plus, c’est le voyage qui m’avale, s’inocule en intraveineuse, une godille de poudre parmi le surplus des pollens

les colzas toussent jusque dans mes rêves

je plaide non sans ironie la nostalgie des myosotis, en les voyant lever leurs stéthoscopes bleus dans la soucoupe de la table

ils doivent écouter le coeur crispé des abeilles, jusqu’à l’aube, avant la reprise du bitume

Anna Jouy

je et autres intimités

les dits de solitude

éditions QazaQ

http://www.qazaq.fr/pages/je-et-autres-intimites

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