Dieu, la nature, la vache et l’homme

Mercredi

Je me promenais dans l’allée bordée d’eucalyptus, quand tout à coup surgit de derrière un arbre une vache.

Je m’arrêtai et nous nous regardâmes dans le blanc des yeux.

Sa vachéité surprit à ce point mon humanité – il y eut une telle tension dans l’instant où nos regards se croisèrent – que je me sentis confus en tant qu’homme, en tant que membre de l’espèce humaine. Sentiment étrange, que j’éprouvais sans doute pour la première fois : la honte de l’homme face à l’animal. Je lui avais permis de me voir, de me regarder, ce qui nous rendait égaux, et du coup j’étais devenu moi-même un animal, mais un animal étrange, je dirais illicite. Je me mis en route, reprenant ma promenade interrompue, mais je me sentais mal à l’aise… au milieu de cette nature qui m’assiégeait de toutes parts, qui avait l’air… de m’épier.

/……

Jeudi

Herbages et pâturages ! Arbres et prairies ! Verte campagne du monde ! Je me plonge en son sein comme si je quittais un rivage et je me sens cerné par une présence faite de milliards d’êtres/……

C’est d’autre chose qu’il s’agit. De la vache. Comment se comporter face à une vache ?

De la nature. Comment se comporter face à la nature ?

Je marche sur cette route, cerné par la pampa ; au milieu de toute cette nature, je me sens un étranger, moi, dans ma peau d’homme… D’une altérité angoissante. Créature à part. Et je vois bien que les descriptions polonaises de la nature, tout comme les autres, ne peuvent m’être d’aucun secours dans cet antagonisme soudain entre la nature et moi. Antagonisme qui demande à être résolu.

Si le peuple auquel j’appartiens a senti un jour qu’il différait, dans son essence, du cheval, c’est seulement parce que l’Eglise lui a enseigné l’immortalité de l’âme humaine. Mais qui a créé cette âme ? Dieu. Et qui a créé le cheval ? Dieu. Ainsi donc l’homme et le cheval se fondent dans l’harmonie de cette origine. On peu surmonter toute différence.

J’arrive au bout du chemin bordé d’eucalyptus. Il commence à faire nuit. Question : moi, qui n’ai pas de Dieu, suis-je en cela plus proche ou plus éloigné de la nature ? Réponse : plus éloigné. Et cette déchirure entre la nature et moi devient même, sans Lui, impossible à raccommoder. Il n’y a aucun tribunal supérieur auquel faire appel.

Witold Gombrowicz

Intronisation de la douleur

traduction Dominique Autrand et Christophe Jezewski

extrait de Journal tome I – Gallimard

repris dans

LEXI/textes 2

l’Arche

Théâtre de la Colline

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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