Les crocodiles de la Rivière Blanche

À une cinquantaine de mètres devant eux coulait une rivière tellement large qu’on l’eût prise pour un fleuve. Habib expliqua : «Le village est tout au fond, là-bas, au-delà de la rivière. Le campement aussi est derrière la rivière, mais au sommet du coteau que tu aperçois sur la gauche. Il nous faudra emprunter une pirogue pour traverser. Regarde, c’est le passeur qui s’amène ; il nous a vus.

 

– Chef, on va… traverser sur cette pirogue ? s’inquiéta Sosso.

 

– Mais oui, Sosso, lui répondit Habib amusé, c’est sur cette pirogue que tout le monde traverse.

 

– Mais les crocodiles…

 

Habib rit en donnant des tapes dans le dos du jeune policier. «Allons, allons, petit enfant de la ville, ne t’occupe pas des crocodiles, ils ne te toucheront pas», plaisanta-t-il. Ils s’arrêtèrent sur le rivage et le passeur, jeune homme beau mais chétif et vêtu d’un cache-sexe, les rejoignit et les invita à monter dans la pirogue qui s’éloigna lentement. Sosso était visiblement inquiet et, pour s’asseoir, au lieu du rebord aménagé à cet effet, il avait préféré le milieu de la pirogue.

 

– Les pluies ont été abondantes cette année et la rivière est pleine, n’est-ce pas ? lança Habib au passeur pour nouer conversation.

 

– Oui, répondit le jeune homme maigrelet, et nous en remercions Allah, même s’il y a beaucoup plus d’hippopotames et de crocodiles que les années précédentes. Ils sont partout, ils infestent la Rivière Blanche.

 

À peine eut-il prononcé son dernier mot qu’à une centaine de mètres en amont, retentit un bruit métallique suivi d’un «plouf» qui fit jaillir l’eau à une dizaine de mètres. «Vous voyez, triompha le passeur, ce sont les crocodiles ; ils se battent à tout moment et la rivière est parfois rouge de leur sang.» Sosso était tellement recroquevillé qu’il n’était plus qu’une boule au milieu de la pirogue. «Mais non, Sosso, dit le commissaire en pouffant, ils ne viendront pas te manger dans la pirogue, voyons.» Sosso n’ouvrit pas la bouche. Ayant compris le drame du jeune policier, le passeur s’avisa de rire : on eût cru entendre une souris couiner. «Il ne faut pas avoir peur, tenta-t-il de rassurer l’inspecteur, les plus féroces sont les crocodiles qui sont dans la mare sacrée, là-bas, près du village. Eux, ils n’aiment que la chair humaine ; mais ceux d’ici…» Il se tut et ne parla plus jusqu’à ce que son embarcation eût touché le sable. Là, il aida les passagers à quitter la barque, les remercia après qu’il eut été payé, puis dirigea sa pirogue vers la rive opposée.

 

«Nous allons grimper le coteau, expliqua Habib à Sosso ; ce sera bientôt ton tour de te moquer de moi. Remarque que je crânais dans la pirogue, sinon j’avais la trouille moi aussi. Allons-y.» Sosso ne put s’empêcher de se retourner vers la rivière qui miroitait et sur laquelle le passeur maigrelet faisait glisser sa barque comme si les crocodiles lui importaient peu.

Moussa Konaté

«L’honneur des Kéita»

http://www.publie.net/fr/ebook/9782814506299/l-honneur-des-kéita

image http://coeursenegal22.skyrock.com/tags/dPKylKW2STD-senegal.html

je sais : pas la bonne rivière

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour Les crocodiles de la Rivière Blanche

  1. Aurais-je été plus brave que ce jeune policier? Sûrement pas.

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