Mémoire

Il y a, bien entendu, la madeleine de Proust.

Il y a eu, l’autre soir, dans la lecture de la « Chronique Berlinoise » de Walter Benjamin, ce long passage, découlant de l’évocation des parcs de la ville – le souvenir de musiques entendues, qui fait revivre la personne qu’il fut, les sentiments et sensations éprouvés en les écoutant.

« La langue a signalé sans malentendu possible que la mémoire n’est pas tant l’instrument de l’exploration du passé que son théâtre….. Qui cherche à s’approcher de son propre passé enseveli doit se comporter comme un homme qui creuse….. Car des états de fait ne sont que des gisements, des stratifications, qui, au prix seulement de l’exploration la plus méticuleuse, révèlent ce qui fait les vraies valeurs cachées à l’intérieur de la terre : les images arrachées à leur ancien contexte se présentent comme des joyaux dans les salles austères de notre discernement tardif….. le souvenir ne doit pas procéder par récit et encore bien moins par compte-rendu mais tenter de manière épique et rhapsodique, au sens le plus strict, de porter toujours ailleurs ses coups de bêche, en prospectant, là où il est déjà passé, des couches de plus en plus profondes ».

Et, pendant que les rues de la ville appellent son passé et des silhouettes qui prennent vie, m’est venue l’envie de revenir à la série des textes que François Bon nous donne sur « tiers-livre » regroupés sous le titre de « Autobiographie des objets », où, partant d’un objet ou d’une matière, il déroule, développe des pans de sa vie et de celle des siens, provoquant chaque fois, chez chacun des lecteurs, le plaisir de réminiscences propres, et l’envie de les noter comme de petits contrepoints à la suite des billets ou sur twitter.

Et je les ai survolés à nouveau, depuis le premier : « nylon » du 26 février http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article2435

« Cette boutique dont je n’ai qu’un souvenir extrêmement vague de l’intérieur, sombre, carré, encombré – mais comment ne pas mêler à trente autres pareilles visitées depuis –, on lui donnait le nom de sa propriétaire, et je ne saurais pas non plus le redire. Dans la vitrine, il y avait un carton jaunissant avec des canifs de taille grandissante, les autres objets je ne les vois pas, et cette corde nylon bleue repliée en écheveau compact, avec une opacité, des brillances. »

« Ma mère s’était aperçue de la présence de la corde nylon à peine deux jours plus tard. Où je me l’étais procurée, et pourquoi faire, il fallait répondre. »

qui n’est pas celui qui m’a le plus concernée, contrairement à

« miroir » http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article2436 : « Dans la netteté de cette remémoration, il y a pour moi une évidence : le rapport optique au monde, d’y faire surgir en le renversant, par un cadre, une dimension non finie, est resté un principe fixe de vie. »

« jouets » bien entendu http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article2443 : «Le coffre à jouets est un élément très précis du souvenir, et d’ailleurs il n’aurait pas été question que nos possessions de gosses débordent ce qui était leur assignation finie, ni que nous ne rangions pas. C’était une caisse en mince bois vert marquée Castrol, Castrol étant la marque de l’huile utilisée pour les vidanges sous le pont élévateur, tandis que pour l’essence c’était Caltex. «  détail qui renvoie à d’autres souvenirs, au cadre de l’enfance qui se retrouvent dans d’autres billets ;  chacun, personnel, comme dit pour soi-même, accueillant généreusement nos différences, nos propres morceaux de vie que ces mots font remonter.

Et il faut prendre le temps d’y revenir, à partir de l’espèce de table de matière http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?rubrique69 parce qu’il y en a, à ce jour, 36, et que c’est d’une extrême richesse, pour ce que cela ouvre en nous.

Comme l’un des plus récents (mais tant d’autres me solliciteraient) « cartes postales » http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article2490

« Ceux qui ont grandi dans l’âge de la carte postale sont eux-mêmes, dans leur géographie intérieure, comme une sorte d’album (on vendait des albums de cartes postales comme on vendait des albums de timbres, mais la différence de taille – et donc de l’échantillonnage inclus – n’a jamais donné aux premiers le prestige, voire la magie des seconds). Dans ce que je porte de villes, de noms, de temps, suis-je sûr d’avoir dépunaisé en moi, pour une autre carte, les anciennes cartes et ce qu’on y glissait de texte ? »

Je ne peux que vous souhaiter d’avoir et de prendre le temps de ce voyage, en le fractionnant.

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour Mémoire

  1. Permettez-moi de déroger à mon habitude et de vous souligner ma grande tristesse. Jorge Semprun a accompagné une grande partie de mes lectures, à une certaine époque. Je m’y plongeais avec avidité. Et beaucoup de respect, il va sans dire. Aparté étant faite, je constate avec bonheur que nous approfondissons davantage Walter Benjamin. Et ce rapport à François Bon que vous nous donnez à lire montre bien votre maitrise des lieux 😉

  2. brigetoun dit :

    tristesse partagée pour ce qui concerne Semprun

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