le calepin

Dans cette vie

qui tiendrait en

une ligne,

dorée-navrant,

il a fallu… déplier

la pensée et

enlever… «vivre»

à «exister».

Il a fallu

réduire

le peu de noblesse des idées

le peu… qu’il restait

et laisser

venir la couleur

roturière

peindre les choses.

Alors devant mon calepin

avant d’en venir plus tard

au vin

j’ai crayonné

Madame

crayonné encore…

Attaché au calepin,

pris au piège du papier qui ne refuse pas l’encre

J’ai consigné par bribes

les pensées quotidiennes d’un scribe

esclave, encore, d’espérances et d’illusions.

Contournant la charge d’un mot

en lui préférant la périphrase travestie,

le temps gagné sur la vérité –

par cet artifice rhétorique,

cette mixture qu’est l’écriture –

apportait un répit intranquille.

De cette expérience d’auteur

à force et

tardivement,

les mots finirent par imposer

leur vérité…

Du compagnon naquit

l’homme de compagnie.

JY

Les encombrants

publie.net – collection thtr

https://www.publie.net/livre/les-encombrants-jy/

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Le grand amour de la pieuvre (fragment)

Au deuxième temps de la valse, vous êtes voyeur. Vous vous enivrez avec cet humour au noir. Vous vous mettez à rire, de ce rire qui n’a rien de la joie. Face à la bête sur l’écran, vous dévisagez et riez, alors qu’au fond un frisson inavouable vous traverse l’échine. Rire de votre propre rire, de cette tendance à vous rire des bêtes pour vous moquer de vous-même. Vous serez toujours un homme ou une femme qui contemple les animaux, confortablement assis dans votre siège pourpre d’hominien. Vous aurez toujours peur du sang des bestiaux. Vous en aurez toujours un peu sur vous.

Vous sortez vivant du deuxième temps pour mieux tordre le poignet du public au temps suivant. Celui qui fait tourner de l’oeil. Votre attention va de la bête à vous, de vous à la bête, de la bête à vous, bête à vous, vous à bête, vous bête bête vous, qui tournez, qui tournez sur vous même, mille temps. Si près qu’on ne vous distingue plus. Vous, lui, elle, moi. On s’en boucherait les oreilles, or ce sont les yeux qu’il faut clore. Je suis une pieuvre mais je suis Marilyn, je suis Marlon, je suis Delon, je suis Bardot. Vous avez l’impression vous aussi d’être cette bête qui vous considère intensément, en gros plan, qui vous filme en direct. Le «poulpe au regard de soie» double la pieuvre qui dévisage. Identifiez-vous avec moi et vous éprouverez le dégoulinage, la ventouse, l’inondation des huit membres qui vous étouffent. Un peu d’air ?

Marie Berne

Le grand amour de la pieuvre

L’Arbre vengeur

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Victor… parce qu’enfin…

parce qu’enfin sa mère – dont le gros corps faisait sous l’unique drap une boule claire qu’il tâchait toujours sans y parvenir jamais de ne pas éveiller lorsqu’il se glissait dans la chambre par la porte entrouverte et dont la marque en creux sur le drap mettait si longtemps à disparaître et lui demandait tant de temps, le matin, qu’il en perdait un moment toute notion de douleur ou de regret – lui avait transmis à lui, denier enfant de sept enfants accouchés dans la colère, un désir urgent, hâtif, sans rigueur, la sensualité informe devenue obèse en elle à force d’être affamée et qu’elle préserva jusqu’à la fin pour l’oublier toute entière dans la dernière contraction de son accouchement, afin que ce soit bien là la dernière contraction de toute sa vie, qu’elle n’ait plus rien à demander et qu’on ne lui demandât plus rien (et, quand je l’ai connu, Victor offrait dans la journée ses mains froides aux caresses, son ventre et ses pieds au soleil par la porte entrouverte – et à qui aurait voulu entrer, mais passantes et passants passaient sans s’arrêter, petit garçon léger et imberbe au milieu du désordre de la pièce abandonnée -, si pressé, si prodigue à part lui que son corps ne pouvait plus trouver les ressources nécessaires pour grandir et porter la chaleur jusqu’au bout de ses mains, et il restait gelé et muet près de la porte entrouverte, y revenait encore au milieu de la nuit lorsque tout le monde dormait, jusqu’à trembler de sommeil, ce qui faisait se retourner la grosse boule sous le drap au delà de la porte ; alors il écoutait un moment tête baissée la colère de sa mère, et rentait se coucher).

Bernard-Marie Koltès

deux nouvelles

Prologue

Editions de Minuit

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Jonny et le Grand Socco

Ainsi, Jonny s’est mise en campagne pour sauver le Socco en quatre langues – français, espagnol, anglais et arabe – ; or, bien qu’elle les parle toutes extrêmement bien, sa plus intime approche des sympathies officielles a été le portier du consulat hollandais. Et son seul appui vraiment affectueux lui est venu d’un chauffeur de taxi arabe, qui ne cesse pas pour autant de la considérer comme une folle, mais la conduit par toute la ville gratis. Il y a quelques jours, en fin d’après-midi, nous vîmes Jonny en train de traîner à travers son cher Grand Socco menacé. Elle semblait fourbu au dernier degré et portait un chaton miteux et couvert de plaies. Jonny a une façon bien à elle de partir tout droit dans ce qu’elle veut dire. Et elle me dit : «J’étais sur le point de penser que je ne pourrais plus continuer à vivre, et voilà que je trouve Monroe. Je vous présente Monroe – elle caressa le chat – et il m’a fait honte : il s’intéresse tellement à la vie ; alors, s’il le peut, pourquoi pas moi ?»

Rien qu’à les regarder, elle et le chaton, tous deux si défaits et meurtris, on devinait que, de quelque façon, quelque chose les aiderait à tenir jusqu’au bout : sinon le sens commun, leur commune volonté de «s’intéresser à la vie».

Truman Capote

New York, Haïti, Tanger

et autres lieux

traduction Jean Malignon

Gallimard

folio 2€

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En ville au mois d’août

Il y a des rues qui ne sont que de longues et lugubres suites de magasins barricadés. Honnêtement, je dois noter que j’ai vu hier une boutique ouverte : elle vendait des chandails, des tricots, des gilets de grosse laine. Elle n’était pas bondée. Avec une certaine astuce et une froide détermination, il est encore possible d’acheter des chaussures. Pour tempérer la canicule et le désolation, je connais aussi un endroit où il est possible d’acheter des meubles du XIXe siècle, ainsi que des lustres. Toutefois, en août, je perçois en moi une profonde hostilité pour les lustres.

Un de mes amis est tombé malade, et il a dû recourir aux soins affables mais embarrassés d’un pédiatre. Ne cherchez pas à mourir en août, car vous seriez jeté en pâture aux hyènes. Mais peut-être personne ne meurt-il en août. Si vous voulez un conseil net et franc, et même un peu brusque, ne cherchez pas à naître. Si vous êtes dans une mère, restez-y. Faites quelques bonnes lectures : quand vous naîtrez en septembre, vous n’aurez plus le temps ni l’envie de vous faire une culture. C’est vrai, j’ai des amis et des parents nés en août : mais, avouons-le sans tricher, les aoûts d’autrefois étaient tout autre chose. Bien autre chose que des coiffeurs partis danser trois semaines.

Giorgio Manganelli

traduction Dominique Férault

le 15 août, cauchemar ou complot cosmique

La Stampa, 15 août 1979

dans

Le crime paie, mais c’est pas évident

Le Promeneur

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Nord-Michigan (fragment)

Quand il rentra finalement chez lui, le jour se levait. Il avait fait quatre kilomètres tous feux éteints et il fut surpris de trouver quatre daims en plein milieu de la route. Quand il alluma ses phares, les daims restèrent comme pétrifiés pendant une minute. Il ne comprenait décidément pas pourquoi ils ne réagissaient pas. C’était à cause de ça qu’ils se faisaient tuer si souvent, à la fois par les voitures et par les braconniers, ces gros malins qui pointaient leurs fusils dans la lumière des phares. Quelle manière lâche de tuer un animal ! Il appelait régulièrement le garde-chasse quand il y avait des braconniers dans les parages. Cela lui avait même valu quelques ennuis, la fois où l’un des contrevenants lui était tombé sur le dos à la taverne, en l’accusant d’être responsable de son arrestation. C’était l’un de ses anciens étudiants, qui avait maintenant une trentaine d’années. Joseph était en train de jouer au billard avec le docteur et, poussé à bout, avait violemment riposté en lui lançant sa queue de billard en travers des genoux, ce qui avait envoyé le rustre au tapis.

Jim Harrison

Nord-Michigan

traduction par Sara Oudin

Robert Laffont – 10/18

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L’évolution des eaux (fragment)

Ce que vous appelez «éléments» ne demeure pas,

quels sont leurs défauts ? Ecoutez-moi, je vous l’enseignerai.

Le monde éternel contient quatre corps d’engendrement.

Parmi eux, deux sont pesants, sous leur propre

poids ils sont portés vers le bas : la terre et l’eau.

Les autres manquent de gravité, rien ne les presse,

ils cherchent les hauteurs : l’air et, plus pur que l’air, le feu.

Bien que ces éléments soient séparés dans l’espace, tout vient

d’eux, tout tombe en eux ; la terre fondue

disparaît en eaux limpides ; ténue la buée dans les vents

et les airs s’en va, l’air perd encore du poids,

tout ténu il palpite vers le feu d’en haut.

Puis tout fait marche arrière, on retisse un autre ordre,

le feu, épaissi, devient de l’air dense,

puis de l’eau, la terre se bâtit d’eau coagulée.
Personne ne garde sa forme : créatrice des choses

la nature rend aux uns les figures des autres.
Rien ne périt dans le grand monde, crois-moi,

tout varie et change de visage : on appelle naître

commencer à être autre chose que ce qu’on était, et mourir

le contraire. Peut-être ces éléments-ci sont portés là

et ces éléments-là ici, mais leur somme demeure.

Rien, je crois, ne peut durer longtemps sous la même image,

ainsi, siècles, de l’or vous êtes venus au fer,

ainsi très souvent le destin des lieux a changé….

Ovide

Les métamorphoses

chapitre XV

traduction Marie Cosnay

Editions de l’Ogre

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Prière laïque

Notre mer qui n’es pas aux cieux

et qui de ton sel embrasses

les limites de ton île et du monde,

que ton sel soit béni

que ton fond soit béni

accueille les embarcations bondées

sans route sur tes vagues,

les pêcheurs sortis de la nuit,

et leurs filets parmi les créatures,

qui retournent au matin avec leur pêche

de naufragés sauvés.

.

Notre mer qui n’es pas aux cieux,

à l’aube tu es couleur de blé

au crépuscule du raisin des vendanges

nous t’avons semée de noyés plus que

n’importe quel âge des tempêtes.

.

Notre mer qui n’es pas aux cieux,

tu es plus juste que la terre ferme

même à soulever des murs de vagues

que tu abats en tapis.
Garde les vies, les visites tombées

comme des feuilles sur une allée,

sois leur un automne,

une caresse, des bras, un baiser sur le front,

de père et mère avant de partir.

Erri de Luca

poème lu à la télévision italienne

traduit par Olivier Favier

Revue Quart-Monde

 

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Les oiseaux du discours aux animaux (Novarina)

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dans Vladivostok-la-grise

Cela, il me fallut tout de même bien vingt-quatre heures avant de me l’avouer sans détour. Je m’ennuie à Vladivostok. Quel ingrat je faisais… Cette ville fermée aux étrangers pendant trente-quatre ans, je l’avais enfin à mes pieds, or je m’ennuyais. J’en avais de bien bonnes : maintenant que je déambulais dans cette cité moite, c’était tout juste si je n’avais pas honte d’éprouver cela en un lieu que, d’après la mythologie géographique, j’avais présumé magique. L’ennui peut donc s’insinuer partout. L’ennui est une poussière assez fine pour s’introduire dans les plus vieux rêves. J’avais honte d’éprouver cette sensation si triviale de vide et de désintérêt. Et ce désintérêt se doublait de stupeur : j’étais comme l’enfant qui découvre que cow-boy signifie garçon vacher et que Cendrillon porte des pantoufles de vair et non de verre. C’est que l’ennui est rusé, il nous joue des tours. Il me murmurait cela à l’oreille : «Tu avais préparé tes sentiments, tu les avais astiqués, n’est-ce-pas ; pour Vladisvostok, ravissement, émerveillement, et tout et tout. Te voilà bien, maintenant, dans ces sentiments trop grands pour toi.» Peut-être la méprise tenait-elle au fait que, à l’instar de Khabarovsk, on peinait à se croire en Asie, à fortiori en Extrême-Orient. Vladivostok avait slavisée. Le quartier chinois qu’on y trouvait au début du XXe siècle avait disparu. Ç’aurait pu être un des ports de la mer Noire, Odessa, Sébastopol. Ah, susurrait mon ennui, tu y as cru jusqu’au dernier moment, n’est-ce-pas ?

Eric Faye

Christian Garcin

En descendant les fleuves

Carnets de l’Extrême-Orient russe

Stock

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