La rencontre avec Prokofiev

Donc, Prokofiev était curieux de revoir Ariadna à Los Angeles quand il fut invité par Michal, homme qu’il trouva “petit, pâle et gonflé”(voir la photo avec la voiture, l’homme à droite).

En entrant dans la maison, Prokofiev fut bien étonné. “Ce n’était pas une visite sociale ordinaire,” écrit-il. “C’était un évènement… Ariadna elle- même ouvrit la porte avec un sourire de bienvenue. “M’aurais-tu reconnue ?”,demanda-t-elle, “après tout, on ne s’est jamais présentés.” Il ne s’était guère plus présenté quand apparut Moussia Baranovskaya. Il fut très impressionné.

Il décrit vivement ses rencontres avec Moussia et les Rumanov dans quelque dix-huit pages de ses journaux. En leur compagnie et celles des autres, il fit la fête presque au quotidien jusqu’à son départ vers Chicago le 17 janvier. Il suivit Moussia partout, elle lui fit danser les danses américaines et assister à son discours sur Molière. Après quelque temps, leurs discussions prirent un tour plus sérieux.

Le jour de son départ, Moussia le prévint par téléphone qu’elle ne pouvait pas venir à la gare dire ‘au revoir’, car elle avait reçu une nouvelle terrible et avait pleuré toute la matinée. Pourtant il la retrouva à la gare. Elle dit que, quelque temps après, elle avait eu un autre appel, cette fois très rassurant. “Puis arrivèrent les Rumanov et le train s’éloigna tandis que Ariadna agitait vivement son chapeau.”

Je pense que ce matin précis, Moussia avait reçu les premières nouvelles de Vladimir depuis le début de 1920. D’abord, d’un ami disant que Vladimir était mort et puis de Vladimir lui-même, pour rassurer sa femme disant qu’il était bien vivant, mais qu’il souhaitait être considéré comme mort ou divorcé.

Jan Doets

Moussia, une âme russe dans la tourmente du XXème siècle

Editions Qazaq

https://lescosaquesdesfrontieres.com

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un poème bien vivant

Détendons nous un peu avec un exercice salutaire, prenez un livre et découpez-le en morceaux. Prenez par exemple, au hasard, dans un carton de vieux livres, le journal de Jonas Mekas – c’est un cinéaste -, choisissez le journal de quelqu’un qui habite si possible à la campagne et qui traverse des lacs. Rapprochez-vous et éloignez-vous des lettres imprimées. Formez des petits poèmes avec vos mains. Un poème, ce n’est pas grand-chose, c’est une forme, ce n’est pas une Forme majuscule, un bronze, un Brancusi, un Serra. C’est de poche. Vous me direz il y a de grands poèmes : les psaumes, les cantos, les paradis. Mais ils sont petits quand-même. Il y a une voix misérable dedans ou joyeuse qui cherche sa respiration. Tous les poèmes réussis sont petits. C’est ce qui fait leur force. Ils sont tellement intensément parlés qu’ils restent suspendus dans l’air ; c’est pour ça qu’on laisse beaucoup de blanc autour. Mais au fond, ce sont des presque phrases. Et si vous êtes arrivés à vider la poésie de la poésie pour lui redonner la parole – comme on doit le refaire sans arrêt – elle s’anime. Un poème bien vivant se replie d’un coup sec comme un canif de poche bien huilé, une portière de Rolls, une carabine. Ça fait le claquement sec d’un petit aimant qui s’applique sur un mur de métal.

Olivier Cadiot

Histoire de la littérature récente

tome I

P.O.L.

Photo Gérard Julien

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la mort de Tim

 

Le compte à rebours jusqu’à la date fatidique prévue indiquait quarante-neuf jours, mais Tim mourut deux semaines avant de décéder pour de bon. Même privé de conscience, le corps a du mal à lâcher prise. Un soir où Sarah approchait sans arrêt son visage de celui du vieux cow-boy pour voir s’il respirait, enfin juste avant minuit, il cessa de respirer. Elle crut réellement voir l’esprit du défunt s’élever et sortir en flottant par la porte ouverte, passer au-dessus de la tête de Vagabonde, qui se retourna pour la regarder. Sarah frissonna, puis examina l’intérieur grossièrement bricolé de ce chalet, qui lui parut pourtant magnifique. Il y avait un poêle à bois ainsi qu’un chauffage à propane qu’on allumait quand le temps était vraiment glacial. Il y avait deux carabines et un fusil de chasse dans un placard, et le seul objet vraiment beau était un coffre en bois qui servait aussi de table basse. Alors qu’il était encore conscient, Tim avait annoncé à Sarah que ce chalet lui appartenait désormais, cela et puis trois mille dollars rangés dans une boîte à tabac au fond de la malle. Les quatre-vingt mille payés par Franck pour acquérir la propriété iraient à un fonds communal destiné aux pauvres et aux indigents. Le dernier jour où il avait été conscient, il avait tendu le bras gauche, le seul encore valide, et lui avait touché un sein.

«Je voudrais pas me montrer impoli, avait-il chuchoté, mais c’est les plus beaux seins que j’aie jamais vus.

– Merci» Sarah s’était levée, avait fait la révérence, et tous deux avaient souri. Ensuite, Tim avait sombré dans l’incohérence.

Jim Harrison

La fille du fermier

traduit par Brice Matthieussent

Flammarion

folio-2 euros

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lectures récentes

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les bruits

 

Ce n’était certes pas la première fois que j’étais ainsi dérangé pendant l’écriture d’un livre par les bruits extérieurs du monde. Il suffit de se mettre à écrire pour se rendre compte que le monde entier est en travaux. Partout, on bâtit, on détruit, on rénove. Je ne sais combien de stridulations de scies circulaires ont résonné entre mes phrases. Quand ce ne sont pas les grandes orgues d’un chantier public, avec pelleteuses et excavatrices, qui font trembler le voisinage, c’est le bourdonnement insidieux d’une perceuse électrique chez les voisins qui me déconcentre, c’est le chuchotement diffus d’une conversation au loin, c’est le murmure étouffé d’un poste de radio ou d’un téléviseur qui me parvient à travers la fine paroi qui me sépare de l’appartement mitoyen à Ostende. Quand j’écris, je développe une sensibilité auditive acérée : mon ouïe est aux aguets, à l’instar de mon cerveau à l’affût, et je parviens à identifier des bruits parasites quasiment indécelables à des kilomètres à la ronde, aussi bien l’entêtant grincement continu d’un monte-charge qui hisse un meuble sur la digue d’Ostende que le frémissement d’une débroussailleuse qui se fait entendre dans le maquis à six cents mètres de là dans mon bureau de Burcaggio. Dans la vie courante, on ne remarque généralement pas ces mille bruits parasites du monde, mais, dès qu’on s’installe à une table pour écrire, on les perçoit avec une acuité exacerbée, comme un ingénieur du son, qui, dès le moment où il met son casque sur sa tête, repère aussitôt les moindres altérations du silence sur le plateau.

Jean-Philippe Toussaint

Made in China

Editions de Minuit

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le terminus des Vautours

 

Le Bus ce jour s’arrête là

Au terminus des vautours

Moi qui allais vers des soirées sans alpaga

Je crus brutalement devenir sourd

.

Le chauffeur me parlait une langue que je ne savais pas

Et le panorama et les banlieues

Sur ma mémoire tiraient le drap

.

Tout le monde descend à ce carrefour là

Et quand le Bus s’en va mon compagnon est un Vautour

A qui je demande bêtement le droit d’écrire une dernière fois à mes Amours

.

Bonsoir mes douceurs ce monde tant haï

Salut la cloche qui hurlait le nom d’Anna comme un incendie

.

Adieu les nuits où nous allions chercher de l’or

Dans des vertiges chéris

.

Ciao les amis vos rendez-vous des bars

Poussent verticaux sous le vent des déserts noirs

Vos palmiers vos paroles

Nos aventures vos farandoles

Tout est Ciao la Vie Ciao et sans rature

Ciao la Vie Ciao !

.

Au terminus des Vautours

Salut ma belle amie

Ton souvenir est de velours

Pour celui va migrant

Vers ce pats dont nul n’est revenu

Accident ou vieillesse

Qu’importe la cause du dérapage funambulesque

Le Bus ce jour s’arrête là

Au terminus des Vautours

Moi qui allais vers des soirées sans alpaga

Les yeux bandés d’Amour

Gérard Gélas

Virgilio

l’exil et la nuit sont bleus

édition Jacques Bremond

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sur le cahier rouge

 

Dents qui se déchaussent.

*

Je vais d’île en île. Je connais des territoires dont personne n’a idée.

*

J’entends à l’ouest le vent qui s’accumule au dos des montagnes, il monte, monte comme l’eau d’un barrage, puis il déborde, déboule en sauvage, s’étire le long des fjords, arrive en hurlant et dévaste tout.

*

Parfois je reste deux jours au bord du lac sans nom, tout là-haut, au-delà des deux collines. Les animaux ne me voient même plus.

*

Je me tiens droit entre immensités froides qui lavent les yeux et mini-conciliabules d’araignées. J’entends aussi bien la furie du monde que l’inaudible cheminement des iules. Je colle mon oreille à la terre, attends quelques heures, et la succession des épeires, l’avancée méthodique des vers de terre, la sèche mécanique des fourmis emplissent l’univers avec autant de puissance que la sauvagerie des vents ou les pluies violentes de haute mer.

Christian Garcin

Selon Vincent

Babel

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ce que dit le vieux

 

– Savez-vous, mes enfants, savez-vous bien que j’ai vu ce rivage grouillant de vie ? Hommes, femmes et enfants, s’y pressaient tous les dimanches. Il n’y avait pas d’ours pour les dévorer, mais là-haut, sur la falaise, un magnifique restaurant, où l’on pouvait trouver tout ce qu’on désirait manger. Quatre millions d’hommes vivaient alors à San Francisco. Et maintenant, dans toute cette contrée, il n’en reste pas quarante au total. La mer aussi était pleine de bateaux, de bateaux qui passaient et repassaient le Golden Gate. Et il y avait dans l’air quantité de dirigeables et d’avions. Ils pouvaient franchir une distance de deux cents milles à l’heure. Oui, c’était la vitesse minimum qu’exigeaient les contrats de la Compagnie Aérienne qui assurait le service postal entre New-York et San Francisco. Il y avait un homme, un Français, qui avait offert la vitesse de trois cents milles. Hum ! Hum ! Ceci avait paru beaucoup, et trop risqué, aux rétrogrades. N’importe, le Français tenait le bon bout et il aurait mené son affaire à bien, s’il n’y avait pas eu la Grande Peste. Au temps où j’étais enfant, il existait encore des gens qui se souvenaient d’avoir vu les premiers avions. Moi, j’ai vu les derniers. Il y a de cela soixante ans…

Les gamins l’écoutaient monologuer, d’un air distrait. Ils ne comprenaient pas les trois quarts des choses dont il parlait, et ils étaient las de l’entendre ainsi rabâcher.

Jack London

La peste écarlate

traduction de Paul Gruyer et Louis Positif

édition revue et travaillée par Guillaume Vissac

suivi de

Le masque de la Mort rouge

d’Edgar Allan Poe

publie.net – collection Classiques

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à Saint-Alban

 

Alors qu’elle venait d’essuyer un volume relié en cuir de Jean Roucaute, Deux années de l’histoire du Gévaudan au temps de la Ligue, et qu’elle saisissait L’Art chez les fous : le dessin, la prose, la poésie, de Marcel Réja, quelques feuillets couverts d’une écriture décidée étaient tombés à terre. Elle s’était baissée pour les ramasser et en avait parcouru quelques lignes avant de s’asseoir pour continuer sa lecture.

«Ce qui caractérise la psychanalyse, c’est qu’il faut l’inventer. L’individu ne se rappelle de rien. Alors, on l’autorise à déconner. On lui dit : «Déconne, déconne mon petit ! Ça s’appelle associer. Ici personne ne te juge, tu peux déconner à ton aise.» Moi, la psychanalyse, je l’appelle la déconniatrie. Mais pendant que le patient déconne, qu’est-ce que je fais ? Dans le silence ou en intervenant – mais surtout dans le silence – je déconne à mon tour. Il me dit des mots, des phrases. J’écoute les inflexions, les articulations, où il met l’accent, où il laisse tomber l’accent… Comme dans la poésie. J’ai toujours eu une théorie : un psychiatre, pour être un bon psychiatre, doit être un étranger ou faire semblant d’être étranger. Ainsi, ce n’est pas une coquetterie de ma part de parler si mal le français. Il faut que le malade – ou le type normal – fasse un certain effort pour me comprendre. Il est donc obligé de traduire et il prend à mon égard une position active.»

Elle avait glissé les papiers dans sa poche en se disant qu’ils sortaient certainement de la plume de ce curieux médecin qui émaillait sa conversation et ses écrits de gros mots, quand elle l’avait aperçu à une vingtaine de mètres, marchant en équilibre précaire sur le muret qui longeait le ravin, pieds nus, portant une sorte de lourd bateau multicolore dans les bras.

….

….

– C’est la toute dernière sculpture d’Auguste Forestier, un des patients de François. Il l’a terminée il y a moins d’une heure. Il ramasse tout ce qui traîne pour construire des maisons, des personnages, des guillotines… Beaucoup de bateaux alors qu’il n’a jamais vu la mer.

Didier Daeninckx

Caché dans la maison des fous

folio

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idéalistes

 

Voilà en peu de mot toute leur philosophie : philosophie de sentiments, non de pensées réelles, une sorte de piétisme métaphysique. Cela paraît innocent, mais cela ne l’est pas du tout, et la doctrine très précise, très étroite et très sèche, qui se cache sous le vague insaisissable de ses formes poétiques, conduit aux mêmes résultats désastreux que toutes les religions positives, c’est-à-dire à la négation la plus complète de la liberté et de la dignité humaines.

Proclamer comme divin tout ce qu’on trouve de grand, de juste, de noble, de beau dans l’humanité, c’est reconnaître implicitement que l’humanité par elle-même aurait été incapable de le produire ; ce qui revient à dire qu’abandonnée à elle-même, sa propre nature est misérable, vile et laide. Nous voilà revenus à l’essence de toute religion, c’est-à-dire au dénigrement de l’humanité pour la plus grande gloire de la divinité. Et du moment que l’infériorité naturelle de l’homme et son incapacité foncière de s’élever par lui-même, en dehors de toute inspiration divine, jusqu’aux idées justes et vraies, sot admises, il devient nécessaire d’admettre aussi toutes les conséquences théologiques, politiques et sociales des religions positives. Du moment que Dieu, l’Être parfait et suprême, se pose vis-à-vis de l’humanité, les intermédiaires divins, les élus, les inspirés de Dieu sortent de terre pour éclairer, pour diriger et pour gouverner en son nom l’espèce humaine.

Ne pourrait-on pas supposer que tous les hommes soient également inspirés par Dieu ? Alors il n’y aurait plus besoin d’intermédiaires, sans doute. Mais cette supposition est impossible, parce qu’elle est trop contredite par les faits. Il faudrait alors attribuer à l’inspiration divine toutes les absurdités et les erreurs qui se manifestent, et toutes les horreurs, les turpitudes, les lâchetés et les sottises qui se commettent dans le monde humain. Donc, il n’y a dans ce monde que peu d’hommes divinement inspirés. Ce sont les grands hommes de l’histoire, les génies vertueux, comme dit l’illustre citoyen et prophète italien Guiseppe Mazzini. Immédiatement inspirés par Dieu même et s’appuyant sur le consentement universel, exprimé par le suffrage populaire – Dio e Populo –, ils sont appelés à gouverner les sociétés humaines.

Nous voilà retombés dans l’Eglise et dans l’Etat. Il est vrai que dans cette organisation nouvelle, établie, comme toutes les organisations politiques anciennes, par la grâce de Dieu, mais appuyée cette fois, au moins pour la forme, en guise de concession nécessaire à l’esprit moderne, comme dans les préambules des décrets impériaux de Napoléon III, sur la volonté fictive du peuple, l’Eglise ne s’appellera plus Eglise, elle s’appellera Ecole. Mais sur les bancs de cette école ne seront pas assis seulement les enfants : il y aura le mineur éternel, l’écolier reconnu à jamais incapable de subir ses examens, de s’élever à la science de ses maîtres et de se passer de la discipline de ses maîtres, le peuple. L’Etat ne s’appellera plus Monarchie, il s’appellera République, mais il n’en sera pas moins l’Etat, c’est-à-dire une tutelle officiellement et régulièrement établie par une minorité d’hommes compétents, d’hommes de génie ou de talent vertueux, pour surveiller et pour diriger la conduite de ce grand, incorrigible et terrible enfant, le peuple…

Bakounine

Dieu et l’Etat

Mille et une nuit

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