Les élections de mars et avril 1932 à Thalburg

 

L’échec des partis bourgeois dans la résistance contre la montée des nazis fut provoqué par de nombreux facteurs. Nous en avons déjà cité quelques-uns. Le plus important était que ces partis ne songeaient pas à défendre véritablement la démocratie (peut-être parce qu’ils n’en avaient pas une notion réelle). La bourgeoisie allemande ne voulait certes pas d’une dictature absolue, mais l’héritage idéologique que lui avaient laissé Bismarck et Guillaume II ne l’avait préparée ni à se rendre compte de ce que serait le nazisme ni à trouver une autre solution viable. Dans l’atmosphère panique de la crise, et en l’absence de tout tonus interne, elle se laissa prendre par la manière dont les nazis manipulaient les symboles. En ce sens, on peut dire que le développement du nazisme doit autant à l’usure des valeurs démocratiques de deux générations qu’aux circonstances qui marquèrent les années précédant l’accession de Hitler au pouvoir.

Une dernière donnée ressort de l’analyse des scrutins de mars et avril 1932. Le parti communiste débute dans ces élections avec 115 voix, monte à 182, puis retombe à 117. Il apparaît donc clairement que 65 Thalbourgeois au moins passèrent du communisme au national-socialisme. On verra que ce jeu de bascule entre les deux partis totalitaires ira désormais en s’accentuant.

De toute évidence, en 1932, certains Thabourgeois étaient déjà mûrs pour quelque dictature que ce fût, à condition qu’elle fût révolutionnaire.

William S. Allen

Une petite ville nazie

traduit de l’américain

par Renée Rosenthal

10/18

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Hurbineck

 

Hurbineck n’était rien, c’était un enfant de la mort, un enfant d’Auschwitz. Il ne paraissait pas plus de trois ans, personne ne savait rien de lui, il ne savait pas parler et n’avait pas de nom : ce nom curieux de Hurbineck lui venait de nous, peut-être d’une des femmes qui avait rendu de la sorte un des sons inarticulés que l’enfant émettait parfois. Il était paralysé à partir des reins et avait des jambes atrophiées, maigres comme des flûtes ; mais ses yeux, perdus dans un visage triangulaire et émacié, étincelaient terriblement vifs, suppliants, affirmatifs, pleins de la volonté de briser ses chaînes, de rompre les barrières mortelles de son mutisme. La parole qui lui manquait, que personne ne s’était soucié de lui apprendre, le besoin de la parole jaillissait dans son regard avec une force explosive : un regard à la fois sauvage et humain, un regard adulte qui jugeait, que personne d’entre nous n’arrivait à soutenir, tant il était chargé de force et de douleur.

Personne, sauf Henek, mon voisin de lit, un jeune Hongrois de quinze ans, robuste et florissant. Henek passait ses journées à côté du lit de Hurbineck. Il était plus maternel que paternel : et sans doute, si notre cohabitation précaire s’était prolongée au delà d’un mois, Hurbineck, grâce à Henek, aurait appris à parler ; surement mieux qu’avec les jeunes Polonaises trop tendres et futiles qui l’étourdissaient de caresses et de baisers mais n’entraient pas dans son intimité.

Au contraire, Henek avec une obstination tranquille s’asseyait à côté du petit sphinx, protégé contre la puissance triste qui en émanait ; il lui portait à manger, arrangeait ses couvertures, le lavait avec des mains habiles, sans répugnance : et il lui parlait, en hongrois naturellement, d’une voix lente et patiente. Au bout d’une semaine, Henek annonça sérieusement mais sans l’ombre de présomption que Hurbineck «disait un mot». Quel mot ? Il l’ignorait, un mot difficile, pas hongrois : quelque chose comme «mass-klo», «matisklo». La nuit, nous tendîmes l’oreille : c’était vrai, du coin de Hurbineck venait de temps en temps un son, un mot. Pas toujours le même, à vrai dire, mais certainement un mot articulé ; mieux, plusieurs mots articulés de façon très peu différente, des variations expérimentales autour d’un thème, d’une racine, peut-être d’un nom.

Tant qu’il resta en vie, Hurbineck poursuivit avec obstination ses expériences. Les jours suivants, nous l’écoutions tous, en silence, anxieux de comprendre et il y avait parmi nous des représentants de toutes les langues d’Europe ; mais le mot de Hurbineck resta secret. Ce n’était certes pas un message, une révélation : mais peut-être son nom, si tant est qu’il en ait eu un ; peut-être (selon une de nos hypothèses) voulait-il dire «manger», ou peut-être «viande» en bohémien, comme le soutenait avec de bons arguments un de nous qui connaissait cette langue.

Hurbineck, qui avait trois ans, qui était peut-être né à Auschwitz et n’avait jamais vu un arbre ; Hurbineck, qui avait combattu comme un homme, jusqu’au dernier souffle, pour entrer dans le monde des hommes dont une puissance bestiale l’avait exclu ; Hurbineck, le sans-nom, dont le minuscule avant-bras portait le tatouage d’Auschwitz ; Hurbineck mourut les premiers jours de mars 1945, libre mais non racheté. Il ne reste rien de lui : il témoigne à travers mes paroles.

Primo Levi

La Trêve

traduction Emmanuelle Genevois-Joly

Grasset

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les nuits trébuchent

 

Le vent souffle les herbes

et rien ne bouge.

.

Nous avons vu les routes les plaines les doutes

Nous avons vu le soleil les bêtes les ombres

Nous avons pris note.

.

Tout gardé – là.

..

Nous avons vu les cris les poussières et les chiffres.

.

Nous avons vu les viandes

les proférations

les diésels et les crasses.

.

Nous avons pris note.

.

Tout est là.

..

Nous avons écouté le son du vilebrequin le cri des pas sur le béton – les silences.

Nous avons suivi les mélodies les cordes les souffles et les chemins.

Nous avons voulu chanter.

Nous avons voulu danser.

Nous avons pris note.

.

Nous avons croisé les bêtes et senti leurs peaux – nous avons attendu un fleuve

et le prix d’une chambre.

Nous avons voulu crier.

..

Nous avons rempli des carnets ramené des images – poursuivi des ombres.

Nous avons porté les caresses les tendresses et les fourrures comme on porte un ami qui boîte encore un peu.

Nous avons pris note.

Nous avons tout dit tout bramé.

Nous avons tout oublié.

..

Nous avons vu les jours passer nous avons vu le vertige et les heures.

Nous avons vu nos pas l’un après l’autre nous avons tremblé nous n’avons pas menti ?

Nous avons pris note.

.

Tout est là.

.

Tout oublié.

..

Alentour les nuits trébuchent.

Sébastien Ménard

Notre désir de tendresse est infini

collection l’esquif

publie.net

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782371771673

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Gaston D

 

Assassinat mis à part, tout le monde est d’accord pour reconnaître que Gaston D… est un grand caractère. Peut-être mufle, goujat et cruel, mais incontestablement courageux, fier et entier. Une hypocrisie très fine, Renaissance italienne. La cour, les hommes habillés de rouge, les gendarmes et les soldats ne l’impressionnent guère ou, s’ils l’impressionnent, il ne le montre pas. On a vu qu’il répond du tac au tac au Président, sans insolence, avec bon sens. Même, à ses risques et périls, il tient tête, et malgré tout ce que disent les enquêtes psychologiques, il tient tête sans colère. Il est rusé mais il n’est pas habile. A maintes reprises il s’est montré laid. Je le crois capable de générosité à condition que cette générosité soit un spectacle. Malgré son vocabulaire très restreint (pendant tout le temps des débats il s’est servi de trente-cinq mots. Pas un de plus. Je les ai comptés) à un moment il commence par : «Moi, on m’a pris comme un mouton dans la bergerie» et il fait sur son état de berger solitaire six phrases parfaites. Je regarde mes amis ! Nous sommes éberlués. Au point que j’en oublie de noter ces phrases. Je le regrette.

Ce n’est pas un caractère exceptionnel. Dans les collines et les montagnes de Haute-Provence, j’en connais mille, semblables je l’ai dit. Les gens à faux col, et qui croient à M. Seguin de la chèvre, en ont été choqués et me l’ont reproché. Ce qui prouve qu’on peut habiter un pays, en être même sans le connaître. Ils ne le connaissent pas parce qu’ils se servent de ce pays pour faire des affaires, de la politique ou leur politique. Ils ont peur, disent-ils, pour «l’avenir touristique du pays».

Jean Giono

Notes sur l’affaire Dominici

folio 2 €

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Fragments de L’éclipse de lune de Davenport

 

Au bord du lac aux premiers rayons de lune j’aperçois

plumes, pierres, espars polis et algues.

Les coyotes, les corbeaux ont presque nettoyé

la biche rejetée sur le rivage avant-hier par les Manitous.

Un coup de canne dans la tête d’eau de lune, puis je m’excuse.

Rentré. La maison a semblé un instant différente.

Les oiseaux, sans être moribonds, volaient plus lentement.

Les chiens tout frétillants m’accueillirent de coups de langue,

puis retournèrent dormir, peu soucieux des avions.

La nouvelle lune m’a dit, soit de me rassembler pour mes derniers

dix ans, soit de ralentir, gros poney, serpent gras re-mué.

Jim Harrison

L’éclipse de lune de Davenport

traduction Jean-Luc Piningre

La Table Ronde

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les gens malheureux

 

Les gens malheureux prétendent qu’ils sont nés d’une tristesse ancienne. D’un accouchement de barbaque compliqué. Le mal c’est dans le premier sang. Le premier cri qu’il s’enracine. Et donc d’atroces cris de souffrance. Pas les leurs. Non. Ceux d’un père éploré d’horreur. Dévasté de chagrin. Son impuissance mise en demeure sur le pas de la porte. Dont les gestes ne se tendront plus. Vers aucun but. Sera toujours dans votre dos celui-là. Ne sera plus qu’une peur primale. Une angoisse nocturne. La désillusion du soldat avant d’avoir pu livrer bataille. Ceux aussi d’une mère terrassée au seuil de la naissance. Comme un suc mortifère son dernier souffle d’amour répandu à courte haleine sur votre corps déjà froid. Et tout ça qui apposerait le sceau du malheur. L’immense. L’incommensurable. Les gens malheureux vous expliquent que leur venue au monde n’a consisté qu’à ça. Une expulsion brutale et c’est tout. Que depuis le premier jour, la vie n’est pas la vie. Ont beau lire. Au lit où aucune étreinte ne vient jamais froisser les draps. Dans les trains où on ne les remarque pas. Ont beau se saouler de cinéma. À oublier. À comprendre. À endormir. À ressouder. Ça ne tient pas longtemps. Pour eux la vie ne se conçoit pas. C’est la mort qui conduit l’équipage. Les gens malheureux ne viennent pas de. Ne vont pas vers. Sont comme ça. Ni en dehors. Ni au-dedans. Retirés de tout. À l’écart de soi…

Benoit Jeantet

Nos guerres indiennes

publie.net

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782371710320

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Un chercheur de mammouths

 

Dick Mol est un Batave blond, officier des douanes à l’aéroport d’Amsterdam, et à part ça amateur éclairé de mammouths. Gabelou, paléontologue : quel rapport entre ces deux activités ? Pas évident, mais en cherchant bien, il y en a un. Capable de reconnaître un Stradivarius qu’un aigrefin s’apprête à exporter frauduleusement, ou un atlas de la bibliothèque de Pierre le Grand volé et maquillé par des mafieux russes, Dick est aussi un spécialiste de la lutte contre le commerce des espèces menacées. Menacé, certes cela fait longtemps que le gros mastoc poilu, au crâne en pointe, aux défenses spiralées, ne l’est plus : pour le mammouth, hélas, à la différence du chimpanzé ou de l’éléphant, ou du tamarin-lion à tête dorée, les carottes sont cuites depuis au moins douze mille ans. Mais Dick Mol n’a toujours pas avalé la chose : il aimerait revenir en arrière, coincer les responsables de cette subite disparition. «Qui a tué le mammouth, ou quoi ?» : c’est le titre du programme scientifique qu’il s’efforce d’animer, du fond des souterrains glacés de Khatanga. Cette passion lui vient de l’enfance, ou il passait son temps à déterrer les fossiles. En 1968, à l’époque où une génération croyait inventer l’avenir, la contemplation d’une photo de molaire de mammouth décida de sa vie : elle serait dévouée à cet animal éteint. Depuis, il a accumulé une collection de plus de quinze mille pièces, une bibliothèque comprenant plus de six mille titres. Il n’est pas un musée, une galerie de paléontologie au monde qu’il n’ai visités. Il poursuit son idée fixe jusque dans les fonds de la mer du Nord, où les patrons des chalutiers néerlandais draguent pour lui, avec le poisson plat, les restes des grands herbivores du pleistocène qui y pâturaient il y a vingt mille ans, du temps où c’était une steppe.

Olivier Rolin

Sibérie

Verdier poche

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TGI de Bayonne, 16 octobre 2009

 

Monsieur Doz Kings, de nationalité nigériane, est en situation régulière en Suisse. Il a eu besoin de se rendre au consulat du Niger à Madrid afin de remplacer son passeport périmé. Seul le consulat de Madrid est habilité à délivrer les passeports pour l’Afrique de l’Ouest. Il a été arrêté dans le train de retour, muni de son passeport tout neuf, alors qu’il possédait son billet pour Genève, des rendez-vous de travail et de santé. Rendez-vous manqués, bien sûr, puisqu’il est retenu à Hendaye. Avant d’entreprendre le voyage en Espagne, il a demandé aux autorités suisses s’il y était autorisé, muni de son titre de séjour suisse. Sans aucun problème, lui a-t-on répondu. Aujourd’hui, au TGI, personne n’en sait rien. Ce qui est certain, c’est qu’il attendra, privé de liberté, au Centre, qu’un avion le ramène à Genève. La juge insiste pour qu’il tente de se faire rembourser son billet de train. Elle ajoute : je souhaiterais être pédagogue, informer monsieur de ce qu’il aurait dû faire pour rejoindre légalement l’Espagne où il devait aller pour obtenir un passeport valide, mais je ne le sais pas, je suis désolée. Et ça ne relève pas de ma compétence.

Le porte-parole du préfet répète qu’un avion conduira monsieur Doz à Genève le 21 octobre – mesure d’éloignement, dit-il, s’obstine-t-il à dire. Non, de retour, murmure monsieur Doz.

Marie Cosnay

Quand les mots du récit…

publie.net

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782814503700

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les têtes parlantes

 

ai commis cette vidéo en tentant de lire (hum juste en tentant) le poème de Philippe Augrain publié le 14 avril sur remue.net que je n’ai pas le courage (et ne sais comment sur ce blog) recopier. Alors voilà l’image

et pour lire cliquez sur http://remue.net/spip.php?article8789 ou directement sur l’image, et le texte s’affichera sur un onglet séparé

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De l’amitié des choses inanimées

 

 

Je m’oppose à ce qu’a énoncé un philosophe : «L’attachement pour les choses inanimées ne se nomme pas amitié puisqu’il n’y a pas d’attachement en retour.» Choses inanimées, pas de réciprocité… Comme il se trompe, cet Aristote, à croire qu’il n’a jamais mis les pieds hors de son Lycée. Inanimée, la pluie qu’on entend la nuit quand elle vient adoucir nos rêves, et la neige qui étouffe le bruit ? Inanimé, le vent ? Et l’eau, et le feu ? Inanimés, les arbres, les plantes, les fleurs et les animaux apeurés sortis du bois et des fourrés, et le chien de ferme qui aboie sur votre passage, un aboiement qui est sa manière de vous saluer ? La preuve : il ne tardera pas à vous suivre, il demande à devenir votre ami, sa méfiance n’a plus cours.

Quelle prétention que de croire que seuls les hommes sont animés, sont dotés d’une âme ! Même les pierres parlent à ceux qui consentent à les entendre.

L’amour n’est, hélas, pas toujours réciproque. Ou, quand il l’est, il arrive que ce ne soit pas dans le même temps : une sorte de décalage horaire qui ne serait pas seulement de quelques heures. Nous rêvons pourtant de cet état idéal où être aimé et être aimant coïncident dans le temps et dans l’intensité : total réciprocité.

L’amitié, elle, est presque toujours un sentiment réciproque.

Elle naît, elle se développe, gagne en force (j’en parle comme d’un organisme vivant), et si elle en vient à décliner, à se dissoudre, c’est la plus souvent dans un accord tacite tache mutuel.

Peut-être mon amitié réciproque – j’y insiste – avec les plages, les lieux, les paysages, est-elle la plus durable, la plus à même de se renouveler. Je peux changer de plage, de chambre, élire une autre région, une autre ville. Les lieux sûrs ne me font pas défaut.

J.-B. Pontalis

Le songe de Monomotapa

folio/Gallimard

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