c’est donc là

 

C’est donc là. Le village est encore debout, le seul déluge qu’on connaisse est celui des fruits lorsque l’on secoue les mirabelliers vers la mi-août, la vie est ce qu’elle est depuis toujours : personne ne sait encore ce qu’il va advenir, les bombes et le staccato des armes légères, la nuit embrasée et ce temps que passeront, dans les caves d’un presbytère, tout un groupe d’habitants dont je ne saurai jamais précisément qui ils étaient, ce qu’ils se dirent, ce qu’ils pensèrent pendant ce laps de temps, quelques heures ou quelques jours, durant lequel la vie de tous ne tint qu’à un fil, au hasard, aux chemins suivis par les bombes qui tombèrent partout alentours, décapitant même le clocher voisin (cela aussi je l’ai vu, je crois, sur quelque cliché qui devait être avec les autres sur la même table, dans la même boîte), mais épargnant la lourde maison dans le jardin de laquelle j’ai joué enfant et même, je le comprendrai ensuite, avec une sorte de grosse pierre ronde qui s’avérerait être une grenade offensive oubliée là des années avant et attendant de faire son oeuvre, ce qu’elle eut le bon goût de ne pas faire, la preuve – il suffisait d’escalader par l’arrière le haut mur de briques rouges pour avoir à disposition tout l’espace intérieur inviolé du jardin d’un curé dont je n’ai d’ailleurs jamais vu l’ombre d’une soutane.

Je ne sais, donc, ce qu’ils vécurent devenus rats dans cette cave. Je pourrais le demander à ceux, celles plutôt qui survivent encore. Je ne ferai pas ça, ne serait-ce parce que je ne suis pas certain d’avoir la force et puis l’envie d’entendre cette histoire de sorte de fosse commune. Je pourrais aussi inventer mais ce serait difficile et puis, autant le dire, inutile : ce n’est pas là que je vais ce matin.

Daniel Bourrion

Légendes

publie.net

http://librairie.publie.net/fr/ebook/97828145948

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les recherches de West

 

Les corps devaient être de la plus grande fraîcheur, faute de quoi la plus légère décomposition des tissus du cerveau rendait la parfaite réanimation impossible. Et bien sûr l’énorme difficulté était de se les procurer – West en avait fait l’horrible expérience durant ses recherches secrètes à l’université avec des corps d’une ancienneté relative. Les résultats d’une réanimation partielle ou imparfaite étaient encore plus hideux que l’échec total, et nous étions encore tous deux effrayés de ce genre de souvenirs. Depuis notre première et démoniaque tentative dans la vieille ferme abandonnée de Meadow Hill à Arkham, nous ressentions une menace continuelle ; et West, pourtant un échantillon scientifique calme, blond et aux yeux bleus, confessait souvent avec effroi la sensation d’être furtivement poursuivi. Il percevait obscurément qu’il était subrepticement suivi – rançon psychologique de nerfs trop tendus, accrue par le fait indéniablement perturbant qu’un de nos spécimens ressuscités était encore en vie – une effrayante créature carnivore enfermée dans une cellule capitonnée de Sefton. Et qu’il en existait une autre – notre première – dont nous n’avions rien su de son destin.

H.P. Lovecraft

Herbert West réanimateur

traduction François Bon

tiers.livre éditeur

https://www.amazon.fr/Herbert-reanimateur-Howard-Phillips-Lovecraft/dp/1543012477/ref=sr_1_12?s=books&ie=UTF8&qid=1496589681&sr=1-12&keywords=tiers+livre+%C3%A9diteur

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celui qui attend

 

Quelqu’un habite juste en face de la gare, traverser la route et c’est chez lui. Derrière son jardin, un grand bâtiment en travaux. Une grue tourne, silencieusement, sans grutier peut-être, par elle-même, robot d’un monde à venir ; en fait, on ne la voit pas tourner.

Attente quais vides, silence de brume renforcé de cet écho assourdi particulier aux temps de brouillard. Les bruits lointains sont absorbés avant de nous parvenir. Les bruits proches sont absorbés sans pouvoir prendre d’ampleur, ne s’échappent pas de nous. Comme des évènements produits dans la pensée seule. Personne pour nous confirmer qu’un son n’a pas été entendu seulement dans notre tête.

Des arbres, une haie, un muret, d’autres maisons, d’autres jardins, balançoires et trampolines abandonnés.

Et le train n’arrive toujours pas. Ce qui n’empêchera pas le temps de s’écouler, remplissant jusqu’à la nausée cette attente paradoxale, inutile et nécessaire. Une attente à l’abandon, dans une ville à l’abandon qui a oublié sa gare et ce quai, et ces deux voies extrêmement droites, parallèles et désertes qui non seulement ne se rencontreront jamais, mais ne produiront jamais aucune rencontre : le train n’arrive toujours pas, ne nous délivre aucun passager mystère, attendu et inconnu.

Croassement. Impossible de déterminer où, de partout à la fois, dans cette chambre isolée en plein air de froid humide, mur cotonneux gris tout autour, sphère d’absorption sonore. Croassement, froissement d’ailes et plus rien.

Si : quelque chose. Il n’attend plus, le train ne viendra pas, il quitte le quai et marche le long des voies jusqu’à une route qui passe, en pente, sous les voies, minuscule tunnel, il en ressort dans une rue de maisons inertes, qu’il emprunte jusqu’au bord de Seine.

Joachim Séné

Une ville au loin

L’aiRNu en résidence de création

à Moret-Seine-Loing

Pierre Cohen-Hadria, Mathilde Roux,

Anne Savelli, Joachim Séné

http://www.lairnu.net/une-ville-au-loin/

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lui rendre visite

 

8h17. Je descends les marches. La même ponctualité, haïssable. Lui rendre visite avant d’aller au travail parce que c’est ma mère. Franchir le pas de la porte. Ne pas appuyer sur l’interrupteur. L’obscurité diminue l’envergure de mes pas. L’accompagner jusque dans la douche. Veiller à ce que ses pieds passent bien au-dessus de la marche. Se munir du gant et s’efforcer de passer partout. Donner l’odeur du thym à ce corps qui se replie sur lui-même. Son ventre creusant, oubliant qu’il a porté ma chair avant de l’expulser. Affronter sa poitrine vidée, étirée.

L’odeur vanillée du salon imprégnera mes vêtements pour la journée. Le biscuit qu’elle me tendra aura du mal à passer. Depuis qu’elle se fait livrer les repas dans cet appartement, je maigris. Nous boirons notre café. Je ne la regarderai pas.

«Tu as bien dormi ?»

«Tu as bien mangé?»

Je ne dirai rien d’autre. Je la quitterai vingt minutes plus tard. Elle me glissera dans mon sac le journal que je ne lis jamais. Elle, installée dans son fauteuil, moi, sans la toucher. On ne s’embrasse plus.

Parce que c’est ma mère, je lui ai trouvé cet appartement en centre-ville. Une bonne fille n’aurait pas laissé sa mère dans une petite maison isolée à la campagne.

À 8h17, devant l’immeuble, j’espère que la fenêtre reste fermée.

«Vous avez oublié votre veste, madame» me lance un passager du bus.

Non, je remonte, je me suis trompée d’arrêt.»

Le paysage défile. Le nœud dans mon ventre se serre, se desserre, remonte dans ma gorge. Je ne sais pas où aller. Le visage de ma mère. Son corps nu, figé dans la salle de bain. Elle m’attend. Ses joues se creusent. Ses rides s’étalent dans son cou. Il suffirait que mes mains serrent. Très fort. Affronter son regard terrifié.

Je descends du bus, la nausée monte. Les allées de la fête foraine sont désertées. Quelques forains bricolent leurs machines. Des coups de marteau résonnent. Les sursauts heurtent mes pas. Marcher encore quand celle qui m’a mise au monde se dégrade. Les vomissements me soulagent.

Audrey Gaillard

Ventre vide

nouvelles

publie.net

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782814507708

photo Isabelle Diaz

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la vitesse d’écriture

 

Encore cette question de la vitesse d’écriture. Qu’il y a parfois foudre. On occupe les deux tiers de sa vie dans du temps à perdre. Lui à manger des huitres, à collectionner des cannes, à faire des travaux de terrassement (les Jardies), à s’embringuer dans des histoires impossibles (la mine d’or de Sardaigne). On le vit mal, on en crève. Et puis d’un coup on tient la bête : on se lève en pleine nuit vingt jours de suite, on tient au café. Il a dormi trois heures, s’est levé, est là assis (nous on peut ajouter le casque sur les oreilles, l’écran seul illuminé dans la pièce, le clavier qu’on ne regarde plus, ni même souvent ce qui. La concentration auditive est physiquement mobilisée (Novarina aussi dit que quand il arrête d’écrire c’est que les oreilles font trop mal), la tension visuelle toute repliée dans le mental : on écrit parce qu’on voit, mais qu’on ne distingue pas. Ou bien qu’on voit, mais comme dans le rêve il faudrait élaguer, organiser, rendre. J’ai pratiqué comme tout le monde doit (et Balzac en parle aussi, quelque part, en particulier pour la période de son séjour à L’Isle-Adam, où il plantera plus tard Adieu), les exercices basiques du travail sur le rêve : arrêter le rêve, regarder sur les côtés, voir ses mains – c’est pour cela qu’il faut s’enlever une phase de sommeil pour écrire. On tient quoi, de quarante minutes à trois heures ? Café encore. On peut reprendre les trois ou les huit pages, elles vont stabiliser, on fera ça vingt jours de suite et puis on va vivre avec, et l’attente, pendant deux mois, ou quatre, ou vingt. Faulkner a des trous bien plus longs, après la miraculeuse salve du début (mais rien que lui-même à savoir ce miracle). Un des paramètres essentiels, et qui m’impressionne dans les corrections graphiques et becquets de Balzac ou de Proust, c’est comment un premier jet ne tolérait pas d’être seulement une sorte de crayonné qu’on pourrait repasser à l’encre, colorer, gommer, reprendre ou développer, toute cette cuisine. Non, cela tient du poing, de l’arrachement. L’augmenter trop serait le perdre. Le plus balzacien de mes amis c’est un type qui ne tolère pas Balzac, se refuse à le lire : Pierre Bergounioux, mon frère d’aube et de province, cinq semaines par an accroupi sur une marche de cheminée, clope à la main, une écritoire de bois tenue sur ses genoux.

François Bon

Notes sur Balzac

tiers livre éditeurs

https://www.amazon.fr/Notes-sur-Balzac-Francois-Bon/dp/1535017139/ref=sr_1_7?ie=UTF8&qid=1496163426&sr=8-7&keywords=fran%C3%A7ois+bon

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retrouvailles

 

Tout au bout d’une rangée ma Spaceship à trois leviers m’attendait. Coincée entre des camarades maquillées de façon bien plus provocante, elle paraissait terriblement silencieuse. Comme si elle m’avait attendu, assise sur une pierre plate, au coeur d’une forêt. Je me tins devant elle, contemplai son fronton si familier. Le cosmos d’un bleu profond, outremer, intense comme de l’encre. Et les petites étoiles blanches. Saturne, Mars, Vénus… Au premier plan, un vaisseau spatial d’un blanc immaculé, aux hublots éclairés. A l’intérieur, on avait presque l’impression de voir une famille qui partageait un moment d’intimité. Quelques étoiles filantes traçaient leur sillage lumineux dans la nuit.

Le plateau était aussi tel que je l’avais connu. Du même bleu foncé. Les cibles souriaient de toutes leurs jolies quenottes blanches. Dix lampes bonus en forme d’étoile continuaient lentement à osciller en rythme avec leurs lumières jaune citron. Les deux trous kick-out, c’étaient Saturne et Mars, la cible tournante Vénus… Tout baignait dans le calme et la paix.

Tiens, te voilà, dis-je… Ou peut-être que non, je ne dis rien. En tout cas, je posai les mains sir la plaque de verre de son plateau. Elle était aussi froide que de la glace et les marques de mes doigts chauds s’imprimèrent dessus, dix buées blanches. Comme si elle s’éveillait enfin, elle me sourit. Un sourire tellement nostalgique. Moi aussi, je lui souris.

J’ai l’impression que cela fait très longtemps que nous ne nous sommes pas vus, dit-elle. Je fis semblant de réfléchir, comptai sur mes doigts. Trois ans déjà. Passés comme un éclair.

Nous restâmes un moment silencieux tous les deux, juste un hochement de tête. Si nous nous étions trouvés dans un salon de thé, nous aurons bu notre café à petites gorgées, nous aurions effleuré les rideaux de dentelle du bout des doigts.

J’ai beaucoup pensé à toi, dis-je. Et je me suis senti terriblement seul.

Les nuits où tu ne dormais pas ?

Oui, les nuits où je ne dormais pas, répétai-je. Elle avait toujours le même sourire aux lèvres.

Tu n’as pas froid ? demanda-t-elle.

Si, je suis frigorifié.

Mieux vaut que tu ne restes pas longtemps ici. Pour toi, il fait bien trop froid.

Haruki Murakami

traduit du japonais par Hélène Morita

Ecoute le chant du vent

suivi de

Flipper, 1973

10/18

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la grive morte

 

la grive morte est couchée sur le dos

sur une mince couche de feuilles elle

est morte depuis plusieurs jours sans

doute le milieu de son cadavre est un

trou à travers lequel on aperçoit les

feuilles mortes trouées aussi tombées

du cerisier de chaque côté du trou en

putréfaction on identifie la tête les

ailes ouvertes et retournées la queue

et une seule patte griffue les restes

ravagés éparpillés du duvet du ventre

le bec de la grive est béant la grive

morte hurle en silence vers les cieux

vides son oeil est un petit trou noir

sous l’arbre au centre de la terrasse

tout autour de la plaque de ciment la

terre se tortille amenée par les vers

ils y forcent leurs déjections noires

à travers les joints entre les dalles

l’automne vient de commencer d’autres

feuilles vont encore tomber recouvrir

les restes on finira par tout balayer

tasser toute la mort dans la brouette

Lucien Suel

Ni bruit ni fureur

poésie

La Table Ronde

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l’orage

 

Elle eut froid. Le vent lui jetait au visage des ombres humides, et les frêles oiseaux couleur de l’aube, soudain figés, regardaient rêveusement l’eau noire des marais. Elle attendit avec eux les premières gouttes de l’orage, puis repartit sans se presser vers le blockhaus. Elle donnait dans le sable des coups de pieds inutiles, elle respirait mal, comme si l’air n’entrait pas dans ses poumons oppressés. Alors elle leva la tête, à l’écoute du ciel, du roulement des vagues, des taureaux effrayés qui mugissaient sous l’éclair. Un peu d’écume apportée par le vent moussait sur ses lèvres. Elle voulait se diluer dans l’orage, le contempler jusqu’au vertige, se vider. Retrouver la grande paix désertique et stérile. A ce jeu, naguère, elle était si forte… Aujourd’hui les mèches de cheveux se plaquaient sur son visage, la pluie dégoulinait dans son dos, elle n’était pas Ophélie, le ciel était trop bas, le sentier fangeux, l’orage un orage, la mer la mer. Ils ne voulaient pas d’elle, lui opposaient des frontières étanches qui délimitaient leurs territoires et la renvoyaient chez elle, dans son corps bien vivant. Elle avait perdu son pouvoir, en même temps qu’elle perdait peu à peu, près de cet homme, les doutes avec lesquels elle avait toujours vécu, sur la réalité tangible de sa propre personne. Elle existait. Elle était mal, bousculée, assaillie de l’intérieur par des turbulences incontrôlables, des flots de mots inachevés, des luttes d’émotions contradictoires auxquelles sa nature, généralement aquatique, nonchalante et silencieuse, même dans les moments les plus intenses de la création ne l’avait pas habituée. Elle était mal et ne s’aimait pas…

Michèle Dujardin

Blockhaus

Abadôn/Editions

https://www.amazon.fr/dp/1544948913/ref=sr_1_1?s=books&ie=UTF8&qid=1495556181&sr=1-1&keywords=mich%C3%A8le+dujardin

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après la Coupe

 

Ensuite, plus rien.

Brasilia.

Sous un soleil apaisépar le toit du stade national Garrincha, tout rond, on imagine une tondeuse, conduite par un homme en combinaison vert kaki, chaussé de bottes vert sombre, et portant une casquette d’un vert plus vif, celui du drapeau brésilien.

Il boîte quand il marche, c’est peut-être Garrincha lui-même, dans son stade, tout seul sous les gradins qui répercutent le moteur deux-temps.

Il devra ensuite arroser cette pelouse, reblanchir les lignes, claudiquant, se souvenant.

Autour du terrain, les écrans des panneaux publicitaires sont éteints, tout comme les voix des commentaires, le souffle des supporters. La rumeur passée.

On se souviendra longtemps du bicolore des chaussures à crampons, du logo officiel qui finit par se prendre la tête dans les mains, de l’affiche «demarcaçâo» censurée à l’écran, démarcation, portée par le jeune indien, pour parler des terres, lors de la cérémonie d’ouverture.

Le silence du ciel, quand la tondeuse est éteinte, dans l’été bien en place, ce ciel que les avions traversent en sens inverse : chacun rentre chez soi et les couleurs restent accrochées en haut des hampes, et les frontières gagnent toujours à la fin.

Seules les lumières des sorties de secours sont allumées dans les couloirs d’accès aux tribunes. Bientôt les Jeux Olympiques, quels matchs amicaux et quels concerts en attendant ?

Garrincha ferme la grille de service.

Joachim Séné

Equations football

Editions D-Fiction

http://www.editions-d-fiction.com/equations-football/

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Juste après la mort du grand homme

 

Je restai ainsi cinq heures, durant lesquelles, pour me prouver que tout n’était pas mort dans la maison, je cherchais à percevoir, ça et là, dans un demi-assoupissement, le bruit de chuchotements, d’allées et venues, le long du couloir. Cela n’était pas gai, certes ; cela n’était pas non plus très pénible… Au fond, je n’étais pas fâché d’être libre, je jouissais presque d’être seul. Quand Mme de Balzac rentra, j’avais donné un peu d’air à la chambre et m’étais rhabillé… Elle était extrêmement pâle, défaite… Ses paupières gonflées et très rouges montraient qu’elle avait dû beaucoup pleurer : «C’est fini, dit-elle… Il est mort… Il est bien mort !» Elle se laissa tomber sur le bord du lit, se couvrit la figure de ses mains, soupira : «C’est effrayant !» Et, toute secouée par un long frisson, elle répéta : «C’est effrayant !… c’est effrayant ce qu’il sent mauvais !…» Elle ne me donna aucun détail… A toutes mes questions, elle ne répondit que par des plaintes… des plaintes brèves, agacées… Elle avait un pli amer, presque méchant au coin de la bouche. Et la bouche, d’un dessin si joliment sensuel, prenait alors une expression vulgaire, basse, qui avait quelque chose de répugnant…

.

Il était presque quatre heures du matin ; le petit jour allait paraître… Doucement, tendrement, je lui dis : «Vous ne m’en voudrez pas de vous quitter… Soyez gentille… Il le faut… Ce ne serait pas convenable qu’on me vit chez vous à pareille heure !» Je m’attendais à une scène, à des larmes. Elle ne protesta pas… ne chercha pas à me retenir… – «Oui, vous avez raison, approuva-t-elle sur un petit ton sec… C’est mieux ainsi… Allez-vous-en !» Et, comme je ne partais pas encore, cherchant je ne sais quoi dans la chambre : «Allez-vous-en ! Eh bien ? Allez-vous-en !…» répéta-t-elle d’une voix plus dure, en se tournant du côté du mur, avec une affectation qui m’étonna…

Octave Mirbeau

La mort de Balzac

tiers livre éditeur

les grands livres singulier

https://www.amazon.fr/mort-Balzac-Octave-Mirbeau/dp/1542940427

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