Sur le fleuve qui afflue dans les fleurs

 

Les fleurs ne vivent qu’à l’année. Dans les hommes monte une sève qui passe les saisons. C’est le passé qui porte de l’amont vers l’aval. Les fleurs sont sans passé : elles sont même sans saison. Leur sève est la sève. Elles puisent aux Jadis en acte.

La sève qui monte, qui accroit, qui pulse dans les plantes et les hommes est le temps qui concerne le temps.

Le temps comme premier, le Primum Tempus, le temps comme première fois, le temps comme dernière fois, le temps comme mélancolie, comme mortel, n’existe que pour les sociétés humaines.

Le Jadis, la poussée, le geste instinctuel, fouir, bondir, voler, les animaux sont sans qu’ils aient à le connaître.

Il y a sur toute face animale quelque chose d’âgé. Un air de Jadis.

Le temps comme printemps, les hommes l’ont inventé.

Le printemps sur les jeunes filles et sur les jeunes garçons, comme beauté, les hommes l’ont inventé.

Pascal Quignard

Les Ombres errantes

folio – Gallimard

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un rêve

 

Dire ce désespoir, cet éboulement obscur… Comme si je glissais sur une pente, lentement encore mais sans rien à quoi me raccrocher pour freiner ce mouvement inexorable. Assis face au noir de la vitre, je vois ma mort dans cet écrasement de l’espace. Plus rien ne se déploie. J’ai le visage collé à un mur. J’étouffe. Même couché, cette sensation ne me quitte pas. La nuit entière semble peser sur mon front, sur mes paupières, sur mon souffle même. Je dois allumer pour ne pas crier. Le décor nu de la petite chambre m’apaise un peu et je m’endors avec la lumière. Souvent, je fais un rêve. Mais comment le raconter s’il ne s’y passe rien ? Je cherche des mots, moins, un rythme. Oui, un rythme. Je cherche… Je m’abandonne à un mouvement obscur…

D’abord, je ne vois rien et le silence est presque total. Presque, car j’entends comme un souffle mais sans parvenir à le localiser. Je n’ose pas bouger. De quoi ai-je peur ? Enfin je tends la main. Mes doigts rencontrent un objet dur, froid et lisse comme un miroir. Mais ça n’en est pas un. Ou alors, totalement noir, absorbant toute clarté. Mes yeux s’efforcent de distinguer quelque chose sans y parvenir. Mon autre main explore la surface sans limites définies. Une sorte de mur où je colle maintenant la joue, l’oreille, cherchant à y percevoir un bruit, une rumeur, l’indice d’une vie quelconque. Mais tout le silence semble concentré dans cette matière indéfinissable. Et c’est justement la cause de l’angoisse : ne pas savoir, rester seul, incapable de prononcer un mot qui ouvrirait l’espace. Je me demande vaguement comment j’en suis arrivé là. Littéralement au pied du mur. Même si je ne peux affirmer qu’il s’agisse bien d’un mur. Mais de quoi d’autre pourrait-il s’agir ? Les bras en croix, paumes des mains plaquées contre la paroi, je glisse, sur ma gauche d’abord, puis sur ma droite. Aucun obstacle. Une surface immense qui ne semble en rencontrer aucune pour, avec elle, former un angle. C’est cela maintenant qui me parait le plus terrible : être prisonnier de l’illimité, voué à l’indéterminé. Je me retourne, dos au “mur”. Je regarde l’obscur. Je n’ose y faire un pas, craignant que le vide ne s’ouvre sous moi. Car c’est bien de vide qu’il s’agit, même si je sens la résistance du sol en soi indéfinissable (terre ? Bitume ? Carrelage ?), même si je m’avance sans tomber dans une matière obscure et impalpable, bras tendus, tel un somnambule, le cœur battant, presque audible dans le silence, pas à pas, avec, à chaque instant l’angoisse de me perdre. Mais que serait au juste ce moi que je perdrais — habitude ? Souvenir ? — puisque, précisément, je marche pour essayer de me retrouver, de reprendre pied ? Pourtant rien ne se dérobe, rien ne vient entraver ma progression un peu plus assurée maintenant. Or, c’est ce rien qui m’oppresse, plus encore, peut-être, que la surface verticale derrière moi qui s’éloigne peu à peu, sans cependant cesser d’être là, de me surplomber d’une hauteur infinie. Et il me semble, à marcher ainsi sans but, que j’ai perdu ma consistance, mon enveloppe physique pour devenir une simple palpitation du noir qui m’étreint. Un pli obscur, sans forme encore et qui, un jour peut-être (un jour ?), se dessinera, soudain visible dans la lumière. Car je ne peux croire que cette nuit têtue ne s’ouvrira sur aucun matin. C’est pourquoi j’avance à sa rencontre. Même si rien ne l’annonce. Alors, cette marche régulière, moins incertaine, me rassure un peu, m’encourage à poursuivre le mouvement, à l’accélérer, comme si de ma hâte dépendait la certitude d’un aboutissement…

Jacques Ancet

le dénouement

publie.net

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782371771628

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South Carolina morning

 

Un rêve posé comme une boîte au bout du paysage, bout de la terre.

Un angle mystérieux, huit ou dix pas à peine sur des dalles délavées, on avancerait et l’on pourrait connaître la face cachée du bâtiment, séché, délabré, ses fenêtres opaques, vitres cassées, volets de bois, la peinture qui s’écaille et les rideaux remuent, savoir si l’horizon s’allonge, si des monts viennent le soulever, chaleur étale, si le vent couche les herbes en vagues et à quel endroit.

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En rêve on avancerait, une fois à sa hauteur, tourner la tête et la voir elle, rouge, debout comme une flamme.

Les deux revers d’une médaille l’un collé à côté de l’autre. Du dedans et dehors, construction et nature, ciel et plafond, on pourrait jouer longtemps à trouver les contraires, à les énumérer, les zones ombrées nettement et la lumière diffuse, la direction des lignes marquée différemment… La femme ne ressemble à personne. Peau brune et mouvement volontaire, insolente, si elle s’oppose, c’est à notre regard (ou comment peindre en paires et inclure parmi elles l’observée et l’observateur).

Au-delà du binaire, des forces se dispersent. Poussé vers le champ libre car la porte est bloquée, repoussé par le vide car elle nous interpelle, intrigué par ce qui est à l’intérieur, curieux de découvrir le paysage, cette femme trop déterminée pour qu’on ose s’approcher, pour qu’on ose s’éloigner, l’ignorer, ou trop seule, ou trop dure, ou trop lasse d’une vie difficile, ou courageuse de s’être tant battue, et solide, si complexe et trop belle, sa voix d’une tessiture chaude et cassée, tellement chargée de ces histoires du genre de celles qu’il faut chanter pour éviter qu’on tombe, trop singulière, plantée entre mouvement et immobilité, implacable.

Elle serait un détonateur.

Elle amplifie le ciel et le chemin à parcourir jusqu’aux limites de la terrasse, du paysage, et de la terre, elle force la hauteur des murs, étend les branches du labyrinthe aux couloirs qu’on devine à l’intérieur, derrière son dos, qu’elle cache et offre en même temps avec son air «viens les chercher». C’est le propre du rêve d’emmener clairement où l’on ne sait pas marcher, du contraire au contradictoire, d’élever des maisons en équilibre instable en bord de vide.

Une fois de plus, c’est tournoyant (peut-être ça l’explication de la seconde figée en vol, elle dépasse la logique, elle tourne sur elle-même alors que rien ne l’y prépare que de fines courbes et des lignes toutes droites).

Christine Jeanney

Hopper, ou «la seconde échappée»

Editions QazaQ

http://www.qazaq.fr/pages/hopper/

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Fanny et son frère

 

Hormis ces instants de bonheur singulier qu’avaient suscité en elle pendant les derniers mois les marques d’attention inattendues et remarquables qu’Edmond lui avait prodiguées, elle n’avait jamais connu de sa vie pareille félicité, car c’était là un commerce égal, sans peur et sans contrainte, avec un frère et ami qui laissait s’épancher son coeur, lui racontait tous les espoirs, les craintes, les projets, les soucis que faisait naître cet avancement chèrement gagné et considéré justement comme un bienfait, et auquel il avait songé depuis si longtemps, ce frère qui pouvait lui donner dans le détail et sur-le-champ des nouvelles du père et de la mère, des frères et des soeurs dont elle entendait rarement parler, qui montrait de l’intérêt pour les menues épreuves et le réconfort que lui avait apporté sa maison de Mansfield, qui était prêt à porter le même jugement qu’elle sur tous les membres de la famille, qui ne différait d’elle que par des opinions moins scrupuleuses, qui critiquait plus franchement leur tante Norris, et avec qui (ce qui était peut-être le plus grand plaisir pour elle) elle pouvait revenir sur tous les événements, bons ou mauvais, de leurs premières années, et reconstituer avec la plus grande tendresse les souffrances et les joies qui se mêlaient dans leur vie passée. Cet avantage, qui fortifie l’amour, fait que les liens fraternels surpassent même les liens conjugaux. Les enfants d’une même famille, du même sang, qui ont en commun les souvenirs et les habitudes des premières années de leur vie, ont en leur pouvoir une source de bonheur qu’aucun attachement ultérieur ne peut procurer ; et pour faire oublier les restes précieux des attachements de l’enfance, il faudra qu’il y ait une séparation longue et contre nature, une rupture qui ne saurait justifier aucun lien ultérieur. Il en est, hélas, trop souvent ainsi. L’amour fraternel qui parfois prime tout, est parfois presque réduit à néant. Mais ce sentiment n’avait pas encore, chez William et Fanny, rien perdu de sa fraîcheur ni de sa perfection ; aucun conflit d’intérêt ne l’avait blessé, aucun autre attachement ne l’avait refroidi et le temps comme l’absence contribuaient seulement à l’accroître.

Jane Austen

Mansfield Park

traduction Denise Getzler

10/18 – Christian Bourgeois éditeur

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errant dans la ville

 

À force d’obliquer, de changer de direction, il arrive que tu sois totalement perdu, que tu ne saches plus si c’est vers le sud ou l’ouest et dans quel quartier, au milieu de quel ensemble d’immeubles tu te déplaces et qu’importe. La faim parfois te tenaille mais tu sais qu’elle passera. Tu sais qu’à un moment tu traverseras une avenue que tu reconnaîtras, d’où tu repartiras pour t’enfoncer encore parce qu’à quoi bon savoir où l’on se trouve, tomber nez à nez avec cet endroit où l’on fut quelqu’un d’autre, le croire ou se tromper, n’être pas bien sûr, cela a pu changer et encore, toutes les villes se ressemblent un peu.

Tu préfères sans doute éviter des pistes trop lisibles, t’en tenir à l’est globalement, ne pas franchir certaines frontières connues de toi seul, sillonner interminablement comme si l’effort consistait à pénétrer à l’intérieur de quelque chose que tu voudrais découvrir ou savoir ou comprendre.

Est-ce que tu échoues quand tu te retrouves devant ce carrefour où se rassemblent une dizaine de voies, que tu restes debout sur le revêtement gris à bulles marquant l’orée de la chaussée, que tu laisses passer un, puis deux, puis trois feux avant de te remettre en marche comme un somnambule, qu’au centre du croisement encore, sur le terre-plein en forme d’îlot où s’amassent les piétons, au milieu des voitures et des camions, tu restes une fois de plus figé ?

Les sacs sont serrés contre le coude, les valises à roulettes changent de tonalité aux reliefs du sol. Ralenti des voitures toutes ensemble en un grand ronronnement, démarrages imminents devant derrière.

Sur les terre-pleins, des panneaux de signalisation se font concurrence : un piéton descendant un escalier surplombé d’un M majuscule, un chien barré d’une croix, la pancarte rectangulaire d’une station de taxis, des noms de rue, des noms d’hommes.

Les valises reprennent leurs roulements decrescendo à mesure qu’elles s’éloignent et tu entends alors, dans le silence relatif des ralentis, une voix lointaine, haut-parleur, modulée, qui annonce les prochains trains au départ. Tu reconnais parfaitement l’intonation et quelques mots, trains, départ, mais les destinations se dissolvent dans l’air.

Tu traverses un peu à contretemps en faisant klaxonner quelques véhicules.

Virginie Gautier

les sédiments

publie.net – L’Inadvertance

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782814501898

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à Jean Le Rond d’Alembert

18 juillet 1766

 

Notre frère (Damilaville) vous a communiqué, sans doute, la relation d’Abbeville, mon cher philosophe. Je ne conçois pas comment des êtres pensants peuvent demeurer dans un pays de singes qui deviennent si souvent tigres. Pour moi j’ai honte d’être même sur la frontière. En vérité voici le temps de rompre ses liens, et de porter ailleurs l’horreur dont on est pénétré. Je n’ai pu parvenir à recevoir la consultation des avocats. Vous l’avez vue sans doute, et vous avez frémi ; ce n’est plus le temps de plaisanter, les bons mots ne conviennent point aux massacres. Quoi ! des Busiris en robe font périr des enfants de seize ans dans les plus horribles supplices, et cela malgré l’avis de dix juges intègres et humains ! et la nation le souffre ! A peine en parle-t-on un moment, on court ensuite à l’opéra-comique, et la barbarie devenue insolente égorgera demain juridiquement qui elle voudra, et vous surtout qui avez élevé la voix contre elle deux ou trois minutes. Ici Calas roué, là Sirven pendu, plus loin un bâillon dans la bouche d’un lieutenant général, quinze jours après cinq jeunes gens condamnés aux flammes pour des folies qui méritaient Saint-Lazare. Qu’importe l’avant-propos du roi de Prusse ? Apporte-t-il le moindre remède à ces maux exécrables ? Est-ce là le pays de la philosophie et des agréments ? C’est celui de la Saint-Barthélémy. L’inquisition n’aurait pas osé faire ce que des juges jansénistes viennent d’exécuter.

Mandez-moi, je vous en prie, ce qu’on dit, dit du moins puisqu’on ne fait rien. C’est une misérable consolation d’apprendre que des monstres sont abhorrés ; mais c’est la seule qui reste à notre faiblesse, et je vous la demande…..

note : lettre écrite à la suite de la confirmation, en juin, de la condamnation du Chevalier de La Barre et de ses compagnons

Voltaire

Correspondance

VIII – (1765-1767)

Bibliothèque de la Pléiade

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écrire vite


C’est-à-dire que c’est écrire en même temps, aussi vite que ça se passe (pas description d’un fait, une anecdote, un événement, que l’on veut utiliser, ça c’est du roman) mais aussi vite que ça vous traverse la tête que ça se passe que ça passe là

Qu’au moment où se produisent les pensées, au moment où se produisent les associations d’idées et de sensations qui produisent ces pensées, elles puissent être incluses vécues dans l’écriture. Je ne veux pas dire par là écrire vite pour poser l’idée sur la page avant qu’elle ne s’en aille bien sûr, mais que la pensée au moment où elle apparaît puisse simultanément couler à la page et ainsi décrire la vie, aller aussi vite qu’elle, aller comme elle va avec des idées des réminiscences des sensations qui nous tombent, nous traversent, des choses qui nous arrivent à longueur de journée, à un rythme, selon certaines associations et enchaînements Ça passe dans votre tête la vie passe dans votre tête, les pensées passent dans votre tête, et hop simultanément elles passent dans l’écriture, et ainsi rendent compte, décrivent la vie. En racontant les petits faits qui s’y passent, mais surtout en les faisant apparaître au rythme auquel ils apparaissent en tête ou dans votre vie, auquel ils apparaissent, l’enchaînement, les associations d’idées

C’est-à-dire que se mêlent les différentes vitesses les rythmes d’enchaînements de pensées et de faits. Ça donne de l’écriture contemporaine du fait qui l’inspire, en même temps. Dans le même temps où la pensée est apparue et descendue dans l’écriture. Ça peut remonter aussi plus loin, écrivant ce qui se passe, présent, (la mouche sur mon écran, je suis en train d’écrire que la mouche est sur mon écran, et j’écris « aujourd’hui une mouche est posée sur mon écran où je suis en train d’écrire ») et signalant aussi que ce présent datait d’il y a trois jours (cette mouche au moment où j’écrivais, ça s’est passé il y a trois jours, mais je l’écris aujourd’hui, c’est aujourd’hui que je suis rentré dans cette pensée de la mouche, c’est aujourd’hui qu’elle m’est venue cette pensée de la mouche d’il y a trois jours quand j’écrivais)

Dans le temps même de l’écriture se mêle ces temps ces vitesses.

Fred Griot

Refonder

publie.net

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782814501096

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La France de Sarkozy vue depuis la Belgique

 

L’accession au pouvoir d’un tel personnage, dont le caractère relève de la simple psychiatrie infantile – colérique, brouillon, vaniteux, autoritaire, fébrile, ignorant au point de friser l’imbécillité – témoigne non seulement du dévoiement d’un régime de gouvernement, mais aussi, plus gravement, de la déchéance d’un peuple, et de sa civilisation.

Ce peuple se tait honteusement ? Non, pas même honteux. Il s’habitue, il trouve naturel ce qui, en d’autres temps ou d’autres lieux, aurait fait bondir de stupeur n’importe quel individu, ou citoyen, normalement constitué. Et l’exploitation de la vulgarité ne connaît plus de bornes. Celle de la dangereuse puérilité, plus de barrière. L’enfant hurle, on applaudit la puissance de son organe vocal. Il ment, on lui pardonne car le mensonge est sans doute preuve d’intelligence et, bien sûr, d’opportunisme. S’il déraille, c’est un trop-plein de vitalité. S’il est grossier, c’est qu’il est incompris, le malheureux. S’il feint d’adorer ce qu’il renie, c’est qu’il est malin comme un singe. Un singe, en effet, a plus de dignité dans le malheur de la détention, il lui arrive de s’évader. Mais si rarement. Sarkozy s’évade en fanfare, à bord d’un avion conçu pour fabriquer de la pizza.

Jean-Claude Pirotte

Traverses

carnets

cherche midi

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le pain perdu

 

 

le pain perdu

le père du pain

peine perdue

peine du père

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dans la forêt

à la maraude

Petit Poucet

one for the road

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le pain perdu

le père du pain

peine perdue

peine du père

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Tekakwitha

des Iroquois

tu me dis quoi

au fond des bois

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le pain perdu

le père du pain

peine perdue

peine du père

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Chaperon Rouge

rue Sainte-Catherine

mange ta tartine

au bord elle bouge

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le pain perdu

le père du pain

peine perdue

peine du père

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chape de laine

imperméable

sirop d’érable

pour l’indigène

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le pain perdu

le père du pain

peine perdue

peine du père

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le pain rompu

une omelette

dans une assiette

ciboire tordu

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le pain perdu

le père du pain

peine perdue

peine du père

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Pointe-au-Barril

du sang dans l’air

calvaire de terre

ainsi-soit-il

.

le pain perdu

le père du pain

peine perdue

peine du père

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hostie de neige

frappe la foudre

le sucre en poudre

se désagrège

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le pain perdu

le père du pain

peine perdue

peine du père

Lucien Suel

Ourson les neiges d’antan

dessins William Brown

Editions QazaQ

http://www.qazaq.fr/pages/ourson-les-neiges-dantan-lucien-suel-et-william-brown/

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Starman mourant

 

 

Et tout en pensant à son fils elle caresse l’encolure de Starman, il a l’air de souffrir, elle va chercher sa lourde tête qui est tombée en arrière et elle essaie de la redresser, de la mettre en avant, tournée vers l’encolure, vers elle aussi. Le cheval ne résiste pas, il se laisse faire, ses grandes dents jaunes sortent parce que ses lèvres sont retroussées, de la bave mouille la main de Sybille. Il pousse des gémissements horribles, son haleine pue d’une odeur fétide et son souffle est chaud, puissant. Et pourtant c’est la poussière et le sang qui dominent, une odeur de sang, et la poussière qui est retombée dans les poils, qui a blanchi le corps. Ses naseaux s’ouvrent et se ferment comme des coeurs qui cherchent le sang pour continuer à battre ; Sibylle repose la tête si lourde, si fatiguée, si fragile, car le crâne seul semble solide – le cou est sans force, mou. Sibylle peut prendre la tête entre ses mains sans que rien ne résiste. Elle le regarde, Starman a les yeux ouverts et lui aussi la regarde. Dans l’oeil bleu de Starman elle voit son reflet déformé, comme dans les miroirs anciens qu’on trouve dans la peinture hollandaise, ces miroirs qui déforment les corps, les allongent, les étirent d’un côté et les réduisent à rien de l’autre. L’oeil se voile, il est clair pourtant mais pas aussi bleu, pas aussi lumineux, quelque chose a terni, quelque chose de gris, et pourtant elle se voit dans l’oeil et ce qu’elle voit aussi derrière son image à elle, c’est ce cheval qui lui demande pourquoi il va mourir ici, pourquoi il souffre et en sent plus ses membres. Elle ne sait pas ce qu’elle pourrait dire, elle voit les paupières qui se ferment et s’ouvrent, les clignements de l’oeil, le souffle lourd, Sibylle se demande ce qu’elle peut faire, peut-être rien, peut-être qu’il faudrait aller chercher de l’aide, peut-être laisser éclater sa colère, sa peur, crier, et soudain le visage d’Arnaud la traverse, pourquoi elle pense à ça, cette pensée idiote, cynique, qui se retourne contre Arnaud, quand ce connard aura du temps à perdre, il n’aura qu’à venir voir ce que c’est, si ça lui plaît, et prendre le temps de perdre un cheval mort.

Elle ne sait pas quoi faire, elle ne sait pas mais soudain elle crève d’envie de pleurer parce qu’elle ne peut rien pour aider cet animal dont la poitrine se soulève dans de grands mouvements laborieux, comme s’il s’agissait pour lui de bien faire, d’aller jusqu’à la mort avec lenteur et application, douloureusement, au prix de terribles efforts.

Laurent Mauvignier

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Les Editions de Minuit

 

 

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