le cahier d’Anna Jouy

Le cahier, je le reprends. Je mets plus de mots sur une page qu’il y a peu. Je serre le dit dans ce tuyau, je bourre l’écrit à la ligne.

Sans air. Les images de là-bas sont fortes encore, les gens, les passants, le son des heures selon qu’il faut prendre un thé, une piqûre, du sang frais, des épinards ou un café fort dont à chaque fois on me dit qu’il sera nu. Alors, un café nu, pour des gens sans culotte, attachés à des blouses blanches ou bleues.

Dans cette pâleur, ce petit noir qu’on vous sert comme un joint frauduleux parce qu’il a été tiré d’un Nespresso d’étage, une machine personnelle remise au blon plaisir des patients par une âme arabica. Maintenant, dans cette chambre où chaque pas me coûte une chute de paupières, je reprends le cahier et je me sens puissante. Enfin j’écris, ce n’est qu’un mot, je reprends pouvoir sur moi. Je peux, j’ose une action, un verbe. Je ne suis plus si tétanisée par le silence ou le boucan que fait la souffrance. Je sors du ventre arachnéen et je tisse mon nouveau fil, une autre bave, plus lente, plus visqueuse, toute nouée de gorge et de ces cris qui ne venaient jamais. Ils s’empêtrent dans le cahier, ivres de faire ce que bon leur semble. Ce sont des mots, autonomes non, mais macérés dans d’autres fiels, plus intimes, plus rudes, plus acides, tels que sont ceux de la fièvre.

Anna Jouy

Une pesée de ciels

Editions Alcyone

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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