De la souffrance

Pour celui qui ne jouit plus de l’aisance, de la liberté, de l’état d’esprit nécessaires pour la surmonter, la souffrance n’est qu’une atroce nuisance. C’est pourquoi il faut savoir compter sur autrui pour être capable, dans une situation difficile, de trouver les ressources pour en tirer profit. Le rôle vital de l’autre dans une épreuve ne saurait toutefois occulter un devoir premier : tout mettre en oeuvre pour supprimer la souffrance.

Répétons-le ! La souffrance ne grandit pas, c’est ce qu’on en fait qui peut grandir l’individu. Nul besoin de souffrir pour s’épanouir, nul besoin de connaître l’isolement pour apprécier la présence de l’autre. D’éminents chercheurs ont dépensé temps et énergie à vanter les mérites de l’épreuve, les bienfaits de l’échec. Il faut faire ses expériences, dit-on. Certes, mais les accumuler ne suffit pas. On risque de trouver dans cette rhétorique une invitation à la fuite, un prétexte futile pour infliger des peines. Par un jeu de mots (ta pathémata mathemata : ce qui fait souffrir nous enseigne), les Grecs ont tenté de forger une attitude, bien plus subtile, à opposer aux tourments, à ce qui blesse et détruit. J’y trouve un outil. Nommée algodicée, elle part de l’expérience que voici : rien de pire qu’une souffrance gratuite, absurde, dépourvue de sens. Alors que la jeune mère oublie allègrement les douleurs de l’enfantement, que le trophée du vainqueur fait disparaître courbatures et égratignures, les souffrances gratuites et stériles ne s’effacent jamais. Elle nous dépossèdent, nous privent peu à peu de la liberté. Ainsi, face au scandale et surtout à l’absurdité de ce qui fait mal, les Anciens convient à tout mettre en oeuvre pour rendre fructueux le moment douloureux. Il ne s’agit pas de courir à la recherche du danger, ni de se vautrer dans la souffrance, mais celle-ci s’imposant d’en profiter ! Cioran donne un éclairage : «La souffrance ouvre les yeux, aide à voir les choses qu’on n’aurait pas perçues autrement. Elle n’est donc utile qu’à la connaissance, et, hors de là, ne sert qu’à envenimer l’existence.»

Alexandre Jollien

Le métier d’homme

Seuil

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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