Eurydice aujourd’hui (fragment, fin)

Je vais leur parler, je vais leur chanter la chanson d’Eurydice. Les fritillaires dans le pré. Rose et pourpre. Leur tige fine, verte et tendre qui ploie sous la corolle. La membrane de leur échiquier tendue en six points avant de retomber vers le sol. Les bouquets formés disséminés dans le pré. Les épeires qui y habitent, les mouches qui les visitent, le lombric glissant contre leur bulbe. La terre humide sous l’herbe fraîche au pied des aulnes qui plongent leurs racines dans le lit de la rivière. Le martin-pêcheur en éclair au-dessus de l’onde et la loutre qui y glisse.

Orphée a trouvé le chemin des enfers aujourd’hui tellement encombré. Il s’est uni à d’autres, ils sont allés dans l’herbe à plat ventre, ils ont traversé le charnier des odeurs à plein nez. Ils ont retrouvé les filons et les boucles de rétroaction. Ils ont trouvé les cercles en spirales, les mêmes et jamais les mêmes. Ils ont sur des tables organisé des festins. Avec Eurydice, ils l’ont fait. Ils y ont invité Gaïa, ils y ont invité Chronos. Ils ont bu le nectar et l’ambroisie, et mangé les tripes que se réservaient les humains. Je le sais. Des tripes d’agneau au thym. Et le gras leur a coulé sur les lèvres et entre les doigts et sur les bras et dans leurs poils. Avec leurs corps luisants, ils ont dansé, ils ont chanté et ils ont parlé et ils ont bu et ils ont mangé. Et le temps et la terre ont poursuivi leurs jeux dans les milieux du monde changeant.

Je vais leur montrer les enquêtes, les monuments imaginés, je vais leur faire le rituel de la bourrache, leur faire sentir le goût des huîtres logé dans la mémoire des pistils de l’année. Je vais leur dire les regards échangés, la fragilité d’Orphée s’avançant sous les yeux de sa belle et s’approchant d’elle. L’entendre et se faire entendre. Des mondes à chanter le coeur plein d’une fureur suprême aux accents clairs qui se mêlent au roulement des jours et des nuits qui viennent. Orphée qui se dissémine dans les voix de tous à la fois, les mers et les hommes, les femmes et les forêts, les collectifs des étangs et des enfants, des riverains des rivages incertains, ajoncs, sternes, mérous et salicornes. Orphée qui leur insuffle le chant qui relie, je vais leur chanter. Et Eurydice aujourd’hui.

Claire Dutrait

Aujourd’hui Eurydice

publie.net

https://www.publie.net/livre/aujourdhui-eurydice-claire-dutrait/

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
Cet article, publié dans divers, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Eurydice aujourd’hui (fragment, fin)

  1. Merci pour cette lecture sensible !

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s