le visage théâtral (Japon)

photo rue des Archives – Louis Monier

Ce visage théâtral (masqué dans le Nô, dessiné dans le Kabouki, artificiel dans le Bunraku) est fait de deux substances : le blanc du papier, le noir de l’inscription réservé aux yeux).

Le blanc du visage semble avoir pour fonction, non de dénaturer la carnation, ou de la caricaturer (comme c’est le cas pour nos clowns, dont la farine, le plâtre ne sont qu’une incitation à peinturlurer la face), mais seulement d’effacer la trace antérieure des traits, d’amener la figure à l’étendue vide d’une étoffe mate qu’aucune substance naturelle (farine, pâte, plâtre ou soie) ne vient métaphoriquement animer d’un grain, d’une douceur ou d’un reflet. La face est seulement : la chose à écrire ; mais ce futur est déjà lui-même écrit par la main qui a passé de blanc les sourcils, la protubérance du nez, les méplats des joues, et donné à la page de chair la limite noire d’une chevelure compacte comme de la pierre. La blancheur du visage, nullement candide, mais lourde, dense jusqu’à l’écoeurement, comme le sucre, signifie en même temps deux mouvements contradictoires : l’immobilité (que nous appellerions «moralement» impassibilité) et la fragilité (que nous appellerions de la même manière mais sans plus de succès : émotivité). Non point sur cette surface, mais gravée, incisée en elle, la fente, strictement élongée, des yeux et de la bouche. Les yeux, barrés, décerclés par la paupière rectiligne, plate, et que ne soutient aucun cerne inférieur (le cerne des yeux : valeur proprement expressive du visage occidental : fatigue, morbidesse, érotisme), les yeux débouchent directement sur le visage, comme s’ils étaient le fond noir et vide de l’écriture, «la nuit de l’encrier» ; ou encore : le visage est tiré à la façon d’une nappe vers le puits noir (mais non point «sombre») des yeux. Réduit aux signifiants élémentaires de l’écriture (le vide de la page et le creux de ses incises), le visage congédie tout signifié, c’est-à-dire toute expressivité : cette écriture n’écrit rien (ou écrit : rien) ; non seulement elle ne se «prête» (mot naïvement comptable) à aucune émotion, à aucun sens (même pas celui de l’impassibilité, de l’inexpressivité), mais encore elle ne copie aucun caractère…

Roland Barthes

L’empire des signes

Points – essais

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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3 commentaires pour le visage théâtral (Japon)

  1. En « Points », les illustrations doivent être riquiqui, non ? 🙂

  2. lanlanhue dit :

    si beau texte envie de le relire ce matin ! merci brigitte

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