le soi, le nous

Selon son genre, une voix sera écoutée ou détruite, conspuée ou respectée, selon son genre et selon le genre de ceux qui l’écoutent. Les mots sont masculins, féminins, malgré les corps, en dépit d’eux, à leur corps défendant. Le genre est une mosaïque éparpillée.

Penser avec son genre, à travers lui, ou dans la volonté du dépassement, qu’on se trouve dedans ou en face, c’est toujours se le prendre en pleine tête, qu’on l’attrape avec précautions ou bien qu’on veuille se l’arracher; penser avec son genre, c’est penser.

Toujours il incline le dire, qu’on le combatte, qu’on le célèbre, qu’on s’en écarte. Par le combat, par la célébration ou par l’écart, il pèse et tord ; nous sommes prisonniers. Et se dire «nous sommes prisonniers» amène le problème du nous. Parler pour soi est déjà si difficile, si incertain. Parler pour soi est un compromis, un réajustement constant entre le soi du genre, le soi social, le soi intime, le soi coupable, le soi engagé, le soi aveugle, le soi délibéré, le soi involontaire, le soi lâche, le soi courageux, le soi fictif, le soi débordant, le soi intransigeant, le soi calme, le soi lumineux, le soi épuisé, le soi sale, le soi décomposé, le soi enfoui sous les multiples soi passés à essayer de rester soi ou à le devenir (les soi d’enfance, d’adolescence, construits et déconstruits au rythme de la progression des cellules et du fouillis des expériences, de ce qui a germé ou qui s’est tu), les soi incapables de se dire soi, sauf à omettre une multitude de paramètres, les soi superposés en couches ou se vivant en parallèle, défigurés par d’autres soi qui prennent l’avantage, copiés sur d’autres soi plus rassurants, mieux repérables et accueillants, de tous, qui est soi ?

.

Le nous revient à la charge, régulièrement. Obstinément. Il arrive du dehors pour venir se plaquer sur les visages, et du dedans quand les visages eux-mêmes le projettent vers l’extérieur…

Christine Jeanney

Yoko Ono dans le texte

publie.net

https://www.publie.net/livre/yoko-ono-dans-le-texte-christine-jeanney/

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
Cet article, publié dans lectures, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour le soi, le nous

  1. Un livre qui semble posséder sa petite (ou grande) musique… 🙂

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s