Nous les avons tant aimés


Dans les velours de la tribune, sous les tricornes à la Nation, plumes, poudre, linge, cravate, ça ne se voyait pas – et d’ailleurs qu’est-ce qui se voyait à cette époque, dans le triple collet qui leur montait jusqu’aux yeux ? Les yeux, peut-être, oui, les yeux restaient. Des yeux pour s’aimer et se dévorer.

Et quelle passion aussi, nous, quand nous les regardions. Quelle passion à les voir monter est descendre, à les faire monter et descendre, à la tribune et dans la charrette, étreints par la gloire, étreints par Sanson, – ah que de regards de passion ils eurent tous en partage, que d’amour même et surtout quand ils avaient déjà la tête dans la petite lucarne de Styx, quand Sanson s’activant regardait on ne sait quel point à l’horizon, quand Santerre faisait donner les tambours, quand nos coeurs à nous battaient plus haut que les tambours de Santerre, et alors on ne savait pas si c’était le grand couteau qui glissait, si c’était un effet des tambours, si c’était comme le point final de leur dernière phrase hurlée hier à la tribune, ou si c’était tout cet amour dans nos poings tendus, nos cris haineux, nos coeurs battants, si c’était d’amour que leur tête enfin se défaisait sans bavure du collet superflu de leur corps, jaillissait, les délivrait. Car la mort les aimait elle aussi.

Nous les avons tant aimés que parfois je me demande, comme on le fait de l’objet médiocre qui fut pendant un mois, pendant dix ans, le maître de nos jours et de nos nuits, je me demande s’ils ont véritablement existé ; s’ils ont porté le chapeau à la Nation ; s’ils ont vraiment fait marcher le grand couteau ; si c’est leur clameur, les voix cassées, les voix entières, les grands enjambements rhétoriques hurlés sans le souffle à quatre heures du matin, si c’est cela qu’il me semble entendre quand je passe, la nuit devant les Tuileries…

Pierre Michon

Fraternité (ébauche)

dans

Tablée suivi de Fraternité

L’Herne

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour Nous les avons tant aimés

  1. Pierre Michon, imposant dans le fim « Barbara », de Mathieu Amalric…

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