à Saint-Alban

 

Alors qu’elle venait d’essuyer un volume relié en cuir de Jean Roucaute, Deux années de l’histoire du Gévaudan au temps de la Ligue, et qu’elle saisissait L’Art chez les fous : le dessin, la prose, la poésie, de Marcel Réja, quelques feuillets couverts d’une écriture décidée étaient tombés à terre. Elle s’était baissée pour les ramasser et en avait parcouru quelques lignes avant de s’asseoir pour continuer sa lecture.

«Ce qui caractérise la psychanalyse, c’est qu’il faut l’inventer. L’individu ne se rappelle de rien. Alors, on l’autorise à déconner. On lui dit : «Déconne, déconne mon petit ! Ça s’appelle associer. Ici personne ne te juge, tu peux déconner à ton aise.» Moi, la psychanalyse, je l’appelle la déconniatrie. Mais pendant que le patient déconne, qu’est-ce que je fais ? Dans le silence ou en intervenant – mais surtout dans le silence – je déconne à mon tour. Il me dit des mots, des phrases. J’écoute les inflexions, les articulations, où il met l’accent, où il laisse tomber l’accent… Comme dans la poésie. J’ai toujours eu une théorie : un psychiatre, pour être un bon psychiatre, doit être un étranger ou faire semblant d’être étranger. Ainsi, ce n’est pas une coquetterie de ma part de parler si mal le français. Il faut que le malade – ou le type normal – fasse un certain effort pour me comprendre. Il est donc obligé de traduire et il prend à mon égard une position active.»

Elle avait glissé les papiers dans sa poche en se disant qu’ils sortaient certainement de la plume de ce curieux médecin qui émaillait sa conversation et ses écrits de gros mots, quand elle l’avait aperçu à une vingtaine de mètres, marchant en équilibre précaire sur le muret qui longeait le ravin, pieds nus, portant une sorte de lourd bateau multicolore dans les bras.

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– C’est la toute dernière sculpture d’Auguste Forestier, un des patients de François. Il l’a terminée il y a moins d’une heure. Il ramasse tout ce qui traîne pour construire des maisons, des personnages, des guillotines… Beaucoup de bateaux alors qu’il n’a jamais vu la mer.

Didier Daeninckx

Caché dans la maison des fous

folio

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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3 commentaires pour à Saint-Alban

  1. J’ai eu la chance, quand j’habitais à Marvejols et travaillait là-bas, d’avoir un psychiatre-psychanalyste. Il m’a beaucoup apporté. Mais l’écrire m’est plus facile que « le dire » bien que j’ai la langue bien pendue. C’est peut-être grâce à ce médecin que j’écris mieux ce que je ne peux dire ; bien qu’il y ai toujours pudeurs et peurs de se livrer ainsi : que ce soit dit ou écrit.

    • brigetoun dit :

      nous avons Marvejols en commun – cinquante ans que j’y passe une ou deux fois par ans – même si parfois ces dernières années je vais directement à Saint Germain du Teil, et si je ne fais qu’y passer, pour voir mon frère et rencontrer des résidents, ardents, soignants ou simplement habitants

  2. Vous excuserez mes fautes de frappe, je réponds toujours très vite 😉

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