un passage de « Monarques »

 

Encore aujourd’hui, la bouche ouverte du cadavre de mon père continue à murmurer des phrases que je suis seul à entendre. Voilà ce qu’il m’est donné de faire, traduire le silence qui survit à la disparition des corps. Je recueille le secret d’un autre, je prends quelque chose en cours, comme on prend un train en marche. Ce que me transmet Adly durant nos discussions, surtout depuis sa mort, quand, plongé dans un demi-sommeil, j’entends sa voix à mon oreille, n’a jamais cessé de lui appartenir. Aujourd’hui plus que jamais, je regrette qu’il ne soit plus là pour m’éclairer, m’aider à trouver les mots justes, ces mots que personne ne trouve ou n’ose prononcer. Alors, j’invoque ce musulman humaniste : comment, père, faire obstacle à la haine ? L’époque est lourde. Pourtant, on essaie de se redresser une fois encore, en chancelant, et on s’élance pour affronter la promesse du pire qui flotte dans l’air, qui fait enfler l’extrême droite et les officines salafistes, parce que la violence est désormais envisageable par le plus grand nombre.

Cela fait trente ans que nous nous fréquentons ainsi, mon père et moi. Je connais bien mieux celui qu’il est devenu dans l’au-delà que l’homme qu’il fut de son vivant. Chacune de ses visites m’apaise. Je l’écoute me parler de religion et de miséricorde, je lui réponds politique et poésie, mais je refuse de lui ressembler. Peut-être est-ce par peur de le rejoindre avant mon heure ? J’ai beau être son fils, je ne parviens pas à me sentir musulman. Il n’est pas innocent que je trouve, à la fois, le lieu et les mots pour raconter mon père, ici, en Israël, où je me suis rendu pour écouter un autre silence, pour raconter une autre histoire, celle d’une famille juive, celle d’Herschel Grynszpan. J’ignore comment ces deux silences se répondent, ces deux royaumes complémentaires, quête biographique et quête littéraire, monde musulman et monde juif, s’ils s’ignorent au fond de moi, ou s’ils ont même conscience l’un de l’autre. Peu importe, Herschel me hante, comme me hante mon père, comme l’histoire des Juifs et des musulmans ne cesse de s’écrire, mêlant les voix des morts à celles des vivants.

Philippe Rahmy

Monarques

La Table Ronde

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour un passage de « Monarques »

  1. C’est bien de retrouver sa voix qui nous parle encore.

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