le salon de Zorzios

 

La boutique de Zorzios, je l’adorais. Elle semblait sortir d’un roman, d’un film italien des années 50. Maintenant que j’y entre à nouveau, du moins, j’y retrouve cette atmosphère. Longue comme un couloir et assez large, des miroirs aux deux murs, des miroirs de la porte jusqu’au fond, des placards, des rayonnages et de petites étagères isolées entre les miroirs, des surfaces en marbre ou des lavabos en dessous, des fleurs dans des vases devant chaque miroir, à droite et à gauche, que le reflet dédoublait, multipliait, faisant ressembler la boutique à un jardin ; des cartes postales sépia ou des photos de vamps disparues, prises du temps de leur gloire ; tous les ustensiles du coiffeur, des flacons que je touchais ou respirais dans un frisson, fermant les yeux et soupirant, des fauteuils de cuir, des serviettes blanches et douces comme des chats, des parfums vert amande ou vert sombre dans des vaporisateurs, des talcs embaumant la rose ou le magnolia, des histoires d’amour ou des polars en livres de poche, des revues, des cintres métalliques et des rideaux lie-de-vin. Un élégant poêle ouvragé en faïence verdâtre s’adossait à l’un des battants de la porte, et l’on voyait contre le mur d’en face, au fond, un orgue de barbarie ; sur le grand médaillon peint de couleurs aveuglantes, une superbe tzigane frappant un tambourin, les yeux pleins de larmes. Sur l’orgue, une tsamboura – un instrument qu’on appelait ainsi, à cordes, qui devait être le fameux bouzoùki.

Zorzios jouait souvent de la tsamboura. Quand il n’avait pas de clients, ni envie de lire, il prenait sa tsamboura, s’installait dans un fauteuil ou se plantait derrière la porte, et jouait. Il jouait, et pour moi, en face, c’était comme un appel de sirènes, à en perdre la tête. J’arrivais, fascinée, m’asseyais sur la marche devant la boutique, ou j’appuyais mon visage au carreau, je regardais ses yeux, ses doigts, et j’écoutais… Je collais ma bouche au carreau froid qui se couvrait de buée. Bientôt il s’arrêtait, me faisant signe qu’il allait continuer, puis, sans me regarder cette fois, il entrouvrait la porte et chuchotait : «Viens !» Ou : «Entre !» Cela se passait surtout à midi, été comme hiver, quand les autres magasins fermaient et que la rue était vide. Zorzios reculait un peu, nous ouvrions la pideuvrionsorte un peu plus, je jetais machinalement un coup d’oeil alentour et me glissais à l’intérieur.

Avec la même douceur, la même dextérité qu’il montrait en jouant de la tsamboura ou en rasant les hommes, Zorzios tirait alors les rideaux et fermait la porte, crac et crac, à double tour. La boutique prenait une teinte violine, émeraude, elle devenait un autre monde. L’air était plein de caresses et les flacons bouchés semblaient pencher, se briser sans bruit – j’ai revu cela des années plus tard, dans Le miroir de Tarkovski -, les eaux de Cologne, les parfums s’écoulaient dans un flic floc, flic flic floc joueur et voluptueux. Les fleurs sortaient des vases, par bouquets ou bien une à une, certaines rampant vers le plafond, d’autres roulant par terre, d’autres encore s’allongeant comme des femmes nues devant leur cher miroir.

Zyrànna Zatèli

La fiancée de l’an passée

traduction Michel Volkovitch

publie.GRECE

https://www.publie.net/livre/la-fiancee-de-lan-passe-zyranna-zateli/

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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