Les fameux Courbet

 

– Oui, ça m’a amusé de te voir… Cet air de componction, de révérence avec lequel tu t’es inclinée. Comme devant le saint sacrement… Ta voix… Oh oui… c’est beau… C’est où ? Dans quel musée ? Ah oui… C’est admirable… Tu m’amuses… Tu ne regardais rien.

– Non, rien. Mais je suis polie. Je le serais peut-être moins, si toi… Mais ça me gêne trop, je ne peux pas…

– Eh bien, figure-toi, je trouve que tu n’es pas chic pour lui, tu as tort. Moi, figure-toi, je n’ai pas ce mépris…

– Du mépris ? Mais tu es fou…

– Oui, parfaitement. Du mépris. Il faut ménager ce pauvre petit. Ce snobisme lui fait si mal… sa moutonnerie… Ne pas toucher, c’est douloureux. Ne pas remarquer, c’est trop honteux. Il est si fragile, c’est si dangereux… Tu te conduis comme avec les fous. Tout le monde, d’ailleurs, avec lui joue cette comédie. Vous me faîtes tous penser à cette pièce de Pirandello où les infirmiers jouaient le rôle de courtisans. Chaque mot de lui – et il faut se pâmer. Chaque jugement – le plus inepte – et on acquiesce les yeux baissés. Son oeil nous scrute, il guette la contradiction… il ne peut pas la supporter. Toute tentative de révolte est matée aussitôt par vous tous… Tous comme toi : Ça m’a fait mal… J’ai eu chaud… Eh bien moi, je n’ai pas chaud. Ce sont des choses avec lesquelles je n’aime pas jouer. Et ce n’est pas Courbet. Il ne s’agit pas de ça. J’ai essayé de les voir, les fameux Courbet, j’y suis allé à l’heure du déjeuner pour ne rencontrer personne. Regarder un peu à tête reposée. Eh bien, pas de chance. Impossible d’échapper… Sur l’escalier… Je montais l’escalier et il le descendait, le petit Dulud, tu sais, celui qui écrit ces articles ineptes… il se trompe à tous les coups… Il a agité son doigt… Ah vous allez voir ça… Quelle exposition, hein ? Ah, vous c’est la première fois ? Vous verrez. Tout est de premier ordre. C’est admirable. Etonnant. Mais surtout, je vous recommande… dans la petite salle du fond… une toute petite toile… en bas à gauche… Ça, c’était sa petite découverte à lui, sa distinction… Une tête de chien. Vous verrez. Je ne vous dit que ça…

Nathalie Sarraute

Les Fruits d’or

Bibliothèque de La Pléiade

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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