la vitesse d’écriture

 

Encore cette question de la vitesse d’écriture. Qu’il y a parfois foudre. On occupe les deux tiers de sa vie dans du temps à perdre. Lui à manger des huitres, à collectionner des cannes, à faire des travaux de terrassement (les Jardies), à s’embringuer dans des histoires impossibles (la mine d’or de Sardaigne). On le vit mal, on en crève. Et puis d’un coup on tient la bête : on se lève en pleine nuit vingt jours de suite, on tient au café. Il a dormi trois heures, s’est levé, est là assis (nous on peut ajouter le casque sur les oreilles, l’écran seul illuminé dans la pièce, le clavier qu’on ne regarde plus, ni même souvent ce qui. La concentration auditive est physiquement mobilisée (Novarina aussi dit que quand il arrête d’écrire c’est que les oreilles font trop mal), la tension visuelle toute repliée dans le mental : on écrit parce qu’on voit, mais qu’on ne distingue pas. Ou bien qu’on voit, mais comme dans le rêve il faudrait élaguer, organiser, rendre. J’ai pratiqué comme tout le monde doit (et Balzac en parle aussi, quelque part, en particulier pour la période de son séjour à L’Isle-Adam, où il plantera plus tard Adieu), les exercices basiques du travail sur le rêve : arrêter le rêve, regarder sur les côtés, voir ses mains – c’est pour cela qu’il faut s’enlever une phase de sommeil pour écrire. On tient quoi, de quarante minutes à trois heures ? Café encore. On peut reprendre les trois ou les huit pages, elles vont stabiliser, on fera ça vingt jours de suite et puis on va vivre avec, et l’attente, pendant deux mois, ou quatre, ou vingt. Faulkner a des trous bien plus longs, après la miraculeuse salve du début (mais rien que lui-même à savoir ce miracle). Un des paramètres essentiels, et qui m’impressionne dans les corrections graphiques et becquets de Balzac ou de Proust, c’est comment un premier jet ne tolérait pas d’être seulement une sorte de crayonné qu’on pourrait repasser à l’encre, colorer, gommer, reprendre ou développer, toute cette cuisine. Non, cela tient du poing, de l’arrachement. L’augmenter trop serait le perdre. Le plus balzacien de mes amis c’est un type qui ne tolère pas Balzac, se refuse à le lire : Pierre Bergounioux, mon frère d’aube et de province, cinq semaines par an accroupi sur une marche de cheminée, clope à la main, une écritoire de bois tenue sur ses genoux.

François Bon

Notes sur Balzac

tiers livre éditeurs

https://www.amazon.fr/Notes-sur-Balzac-Francois-Bon/dp/1535017139/ref=sr_1_7?ie=UTF8&qid=1496163426&sr=8-7&keywords=fran%C3%A7ois+bon

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour la vitesse d’écriture

  1. Dans l’écriture, ils n’ont pas encore inventé les radars.

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