l’âge venu

 

Bien que gardant le même maintien légèrement raide, elle est devenue beaucoup moins impressionnante, ne possède plus cette stature qui l’effrayait autrefois, s’est ratatinée, a progressivement fondu, avance maintenant à pas comptés qui doivent lui peser, lui pèsent, renâcle contre ce corps qui refuse de lui obéir, d’obtempérer, et malgré cela se fait un devoir de descendre la chercher dans cette salle d’attente où sont disposées des chaises tubulaires capitonnées recouvertes du même tissu à motifs ethniques aux tons pastels, le petit saloncomme elle l’appelle, situé au premier étage de la maison de retraite dont les baies vitrées surplombent la rue ouvrant sur l’estuaire, le port, le bassin à flot qu’on aperçoit et qui ne montre aucune trace d’activité. À sa demande expresse, réitérée, doit, un samedi par mois, patienter là, hôte reçu au sein d’une maison d’importance et que la maîtresse des lieux fait languir, après qu’elle a été annoncée par quelque serviteur, domestique, dame de compagnie, alors même que ce serait si simple de monter immédiatement au troisième étage, sans l’attendre, puisque maintenant elle met un temps infini pour franchir la dizaine de mètres séparant le petit salon de l’ascenseur puis celle de l’ascenseur à sa chambre. Elle préfère descendre l’accueillir et la raccompagner ensuite, une marque de civilité propre à la rassurer au lieu d’être surprise dans sa chambre, pas tout à fait prête, une intrusion brutale, insupportable, dans son intimité, qui l’oblige elle à poireauter de longues minutes dans ce petit salon à partir duquel elle a tout le loisir d’observer les allées et venues de jeunes femmes en blouse blanche souriantes et pressées. Parfois, en attendant sa mère, Clio feuillette distraitement, disposés sur la petite table au plateau en verre fumé, le supplément télévision du quotidien local ou Notre Temps dont les mots fléchés sont partiellement remplis au stylo bleu, agrémentés de visages d’hommes aux fines moustaches, Clark Gable ou Cary Grant, ou de femmes aux mèches tire-bouchonnées en anglaises, Danièle Darrieux ou Vivien Leigh. Ou bien scrute l’activité portuaire qui, de là, semble en sommeil, rares déplacements de navires, lents et sporadiques mouvements de grues, et nulle activité humaine perceptible, bien que placée comme dans une vigie, un aquarium au-dessus de la rue, à partir de laquelle on l’observe peut-être elle-même…

Jean Pierre Suaudeau

Miroir de l’absente

publie.net

collection temps réel

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782371771642

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour l’âge venu

  1. Danièle Darrieux, cent ans il y a quelques jours… tout va bien ! 🙂

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