Boire le salep

 

Semaine sainte à Thessalonique. Nuit tombée, froid de loup. Nous marchons dans les rues d’en bas près de la mer. Soudain John s’arrête. Écoute !

Je n’entends rien. Il m’entraîne jusqu’à la rue voisine où un vieux muni d’un genre de samovar marmonne une brève mélopée orientale. C’est le marchand de salep ! dit John. Ils sont devenus très rares, c’est peut-être le dernier !

Me reviennent des souvenirs de lectures : dans les villes grecques autrefois, on voyait de ces marchands ambulants proposant le mystérieux breuvage — une décoction de tubercules d’orchidée.

Le vieux, un paysan venu des temps profonds, barbe blanche, bouche édentée, parlant un patois obscur, nous verse le salep dans des gobelets minuscules. C’est bouillant, visqueux ; le goût ne ressemble à rien ; agréable ou non, je ne sais, peu importe : nous sommes au-delà du plaisir. Boire le salep dans cette nuit glacée, à petites gorgées recueillies, ce n’est pas seulement se réchauffer le corps ; j’accède, par l’intercession de John, loin des frivolités, des facilités estivales, au dernier cercle, à l’hiver secret de ce pays, à son Orient caché ; le salep est un rite, une communion. Quoi que je fasse pour oublier, renier la Grèce un jour, je suis désormais l’un des siens.

Michel Volklovitch

Elle, ma Grèce

publie.net – Grèce

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782814500594

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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