un rêve

 

Dire ce désespoir, cet éboulement obscur… Comme si je glissais sur une pente, lentement encore mais sans rien à quoi me raccrocher pour freiner ce mouvement inexorable. Assis face au noir de la vitre, je vois ma mort dans cet écrasement de l’espace. Plus rien ne se déploie. J’ai le visage collé à un mur. J’étouffe. Même couché, cette sensation ne me quitte pas. La nuit entière semble peser sur mon front, sur mes paupières, sur mon souffle même. Je dois allumer pour ne pas crier. Le décor nu de la petite chambre m’apaise un peu et je m’endors avec la lumière. Souvent, je fais un rêve. Mais comment le raconter s’il ne s’y passe rien ? Je cherche des mots, moins, un rythme. Oui, un rythme. Je cherche… Je m’abandonne à un mouvement obscur…

D’abord, je ne vois rien et le silence est presque total. Presque, car j’entends comme un souffle mais sans parvenir à le localiser. Je n’ose pas bouger. De quoi ai-je peur ? Enfin je tends la main. Mes doigts rencontrent un objet dur, froid et lisse comme un miroir. Mais ça n’en est pas un. Ou alors, totalement noir, absorbant toute clarté. Mes yeux s’efforcent de distinguer quelque chose sans y parvenir. Mon autre main explore la surface sans limites définies. Une sorte de mur où je colle maintenant la joue, l’oreille, cherchant à y percevoir un bruit, une rumeur, l’indice d’une vie quelconque. Mais tout le silence semble concentré dans cette matière indéfinissable. Et c’est justement la cause de l’angoisse : ne pas savoir, rester seul, incapable de prononcer un mot qui ouvrirait l’espace. Je me demande vaguement comment j’en suis arrivé là. Littéralement au pied du mur. Même si je ne peux affirmer qu’il s’agisse bien d’un mur. Mais de quoi d’autre pourrait-il s’agir ? Les bras en croix, paumes des mains plaquées contre la paroi, je glisse, sur ma gauche d’abord, puis sur ma droite. Aucun obstacle. Une surface immense qui ne semble en rencontrer aucune pour, avec elle, former un angle. C’est cela maintenant qui me parait le plus terrible : être prisonnier de l’illimité, voué à l’indéterminé. Je me retourne, dos au “mur”. Je regarde l’obscur. Je n’ose y faire un pas, craignant que le vide ne s’ouvre sous moi. Car c’est bien de vide qu’il s’agit, même si je sens la résistance du sol en soi indéfinissable (terre ? Bitume ? Carrelage ?), même si je m’avance sans tomber dans une matière obscure et impalpable, bras tendus, tel un somnambule, le cœur battant, presque audible dans le silence, pas à pas, avec, à chaque instant l’angoisse de me perdre. Mais que serait au juste ce moi que je perdrais — habitude ? Souvenir ? — puisque, précisément, je marche pour essayer de me retrouver, de reprendre pied ? Pourtant rien ne se dérobe, rien ne vient entraver ma progression un peu plus assurée maintenant. Or, c’est ce rien qui m’oppresse, plus encore, peut-être, que la surface verticale derrière moi qui s’éloigne peu à peu, sans cependant cesser d’être là, de me surplomber d’une hauteur infinie. Et il me semble, à marcher ainsi sans but, que j’ai perdu ma consistance, mon enveloppe physique pour devenir une simple palpitation du noir qui m’étreint. Un pli obscur, sans forme encore et qui, un jour peut-être (un jour ?), se dessinera, soudain visible dans la lumière. Car je ne peux croire que cette nuit têtue ne s’ouvrira sur aucun matin. C’est pourquoi j’avance à sa rencontre. Même si rien ne l’annonce. Alors, cette marche régulière, moins incertaine, me rassure un peu, m’encourage à poursuivre le mouvement, à l’accélérer, comme si de ma hâte dépendait la certitude d’un aboutissement…

Jacques Ancet

le dénouement

publie.net

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782371771628

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
Cet article, publié dans lectures, est tagué . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s