South Carolina morning

 

Un rêve posé comme une boîte au bout du paysage, bout de la terre.

Un angle mystérieux, huit ou dix pas à peine sur des dalles délavées, on avancerait et l’on pourrait connaître la face cachée du bâtiment, séché, délabré, ses fenêtres opaques, vitres cassées, volets de bois, la peinture qui s’écaille et les rideaux remuent, savoir si l’horizon s’allonge, si des monts viennent le soulever, chaleur étale, si le vent couche les herbes en vagues et à quel endroit.

.

En rêve on avancerait, une fois à sa hauteur, tourner la tête et la voir elle, rouge, debout comme une flamme.

Les deux revers d’une médaille l’un collé à côté de l’autre. Du dedans et dehors, construction et nature, ciel et plafond, on pourrait jouer longtemps à trouver les contraires, à les énumérer, les zones ombrées nettement et la lumière diffuse, la direction des lignes marquée différemment… La femme ne ressemble à personne. Peau brune et mouvement volontaire, insolente, si elle s’oppose, c’est à notre regard (ou comment peindre en paires et inclure parmi elles l’observée et l’observateur).

Au-delà du binaire, des forces se dispersent. Poussé vers le champ libre car la porte est bloquée, repoussé par le vide car elle nous interpelle, intrigué par ce qui est à l’intérieur, curieux de découvrir le paysage, cette femme trop déterminée pour qu’on ose s’approcher, pour qu’on ose s’éloigner, l’ignorer, ou trop seule, ou trop dure, ou trop lasse d’une vie difficile, ou courageuse de s’être tant battue, et solide, si complexe et trop belle, sa voix d’une tessiture chaude et cassée, tellement chargée de ces histoires du genre de celles qu’il faut chanter pour éviter qu’on tombe, trop singulière, plantée entre mouvement et immobilité, implacable.

Elle serait un détonateur.

Elle amplifie le ciel et le chemin à parcourir jusqu’aux limites de la terrasse, du paysage, et de la terre, elle force la hauteur des murs, étend les branches du labyrinthe aux couloirs qu’on devine à l’intérieur, derrière son dos, qu’elle cache et offre en même temps avec son air «viens les chercher». C’est le propre du rêve d’emmener clairement où l’on ne sait pas marcher, du contraire au contradictoire, d’élever des maisons en équilibre instable en bord de vide.

Une fois de plus, c’est tournoyant (peut-être ça l’explication de la seconde figée en vol, elle dépasse la logique, elle tourne sur elle-même alors que rien ne l’y prépare que de fines courbes et des lignes toutes droites).

Christine Jeanney

Hopper, ou «la seconde échappée»

Editions QazaQ

http://www.qazaq.fr/pages/hopper/

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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