errant dans la ville

 

À force d’obliquer, de changer de direction, il arrive que tu sois totalement perdu, que tu ne saches plus si c’est vers le sud ou l’ouest et dans quel quartier, au milieu de quel ensemble d’immeubles tu te déplaces et qu’importe. La faim parfois te tenaille mais tu sais qu’elle passera. Tu sais qu’à un moment tu traverseras une avenue que tu reconnaîtras, d’où tu repartiras pour t’enfoncer encore parce qu’à quoi bon savoir où l’on se trouve, tomber nez à nez avec cet endroit où l’on fut quelqu’un d’autre, le croire ou se tromper, n’être pas bien sûr, cela a pu changer et encore, toutes les villes se ressemblent un peu.

Tu préfères sans doute éviter des pistes trop lisibles, t’en tenir à l’est globalement, ne pas franchir certaines frontières connues de toi seul, sillonner interminablement comme si l’effort consistait à pénétrer à l’intérieur de quelque chose que tu voudrais découvrir ou savoir ou comprendre.

Est-ce que tu échoues quand tu te retrouves devant ce carrefour où se rassemblent une dizaine de voies, que tu restes debout sur le revêtement gris à bulles marquant l’orée de la chaussée, que tu laisses passer un, puis deux, puis trois feux avant de te remettre en marche comme un somnambule, qu’au centre du croisement encore, sur le terre-plein en forme d’îlot où s’amassent les piétons, au milieu des voitures et des camions, tu restes une fois de plus figé ?

Les sacs sont serrés contre le coude, les valises à roulettes changent de tonalité aux reliefs du sol. Ralenti des voitures toutes ensemble en un grand ronronnement, démarrages imminents devant derrière.

Sur les terre-pleins, des panneaux de signalisation se font concurrence : un piéton descendant un escalier surplombé d’un M majuscule, un chien barré d’une croix, la pancarte rectangulaire d’une station de taxis, des noms de rue, des noms d’hommes.

Les valises reprennent leurs roulements decrescendo à mesure qu’elles s’éloignent et tu entends alors, dans le silence relatif des ralentis, une voix lointaine, haut-parleur, modulée, qui annonce les prochains trains au départ. Tu reconnais parfaitement l’intonation et quelques mots, trains, départ, mais les destinations se dissolvent dans l’air.

Tu traverses un peu à contretemps en faisant klaxonner quelques véhicules.

Virginie Gautier

les sédiments

publie.net – L’Inadvertance

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782814501898

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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