Starman mourant

 

 

Et tout en pensant à son fils elle caresse l’encolure de Starman, il a l’air de souffrir, elle va chercher sa lourde tête qui est tombée en arrière et elle essaie de la redresser, de la mettre en avant, tournée vers l’encolure, vers elle aussi. Le cheval ne résiste pas, il se laisse faire, ses grandes dents jaunes sortent parce que ses lèvres sont retroussées, de la bave mouille la main de Sybille. Il pousse des gémissements horribles, son haleine pue d’une odeur fétide et son souffle est chaud, puissant. Et pourtant c’est la poussière et le sang qui dominent, une odeur de sang, et la poussière qui est retombée dans les poils, qui a blanchi le corps. Ses naseaux s’ouvrent et se ferment comme des coeurs qui cherchent le sang pour continuer à battre ; Sibylle repose la tête si lourde, si fatiguée, si fragile, car le crâne seul semble solide – le cou est sans force, mou. Sibylle peut prendre la tête entre ses mains sans que rien ne résiste. Elle le regarde, Starman a les yeux ouverts et lui aussi la regarde. Dans l’oeil bleu de Starman elle voit son reflet déformé, comme dans les miroirs anciens qu’on trouve dans la peinture hollandaise, ces miroirs qui déforment les corps, les allongent, les étirent d’un côté et les réduisent à rien de l’autre. L’oeil se voile, il est clair pourtant mais pas aussi bleu, pas aussi lumineux, quelque chose a terni, quelque chose de gris, et pourtant elle se voit dans l’oeil et ce qu’elle voit aussi derrière son image à elle, c’est ce cheval qui lui demande pourquoi il va mourir ici, pourquoi il souffre et en sent plus ses membres. Elle ne sait pas ce qu’elle pourrait dire, elle voit les paupières qui se ferment et s’ouvrent, les clignements de l’oeil, le souffle lourd, Sibylle se demande ce qu’elle peut faire, peut-être rien, peut-être qu’il faudrait aller chercher de l’aide, peut-être laisser éclater sa colère, sa peur, crier, et soudain le visage d’Arnaud la traverse, pourquoi elle pense à ça, cette pensée idiote, cynique, qui se retourne contre Arnaud, quand ce connard aura du temps à perdre, il n’aura qu’à venir voir ce que c’est, si ça lui plaît, et prendre le temps de perdre un cheval mort.

Elle ne sait pas quoi faire, elle ne sait pas mais soudain elle crève d’envie de pleurer parce qu’elle ne peut rien pour aider cet animal dont la poitrine se soulève dans de grands mouvements laborieux, comme s’il s’agissait pour lui de bien faire, d’aller jusqu’à la mort avec lenteur et application, douloureusement, au prix de terribles efforts.

Laurent Mauvignier

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Les Editions de Minuit

 

 

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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