Tharlo et sa mémoire

 

Je suis à peu près certaine d’avoir massacré les noms propres…

Le commissaire ajouta, après avoir fait claquer sa langue d’admiration : «Moi, si j’avais eu ta mémoire, je serais allé à l’université.»

– Après le primaire, je n’ai pas pu continuer. Mes parents sont morts, et le reste de la famille n’a pas voulu me prendre en charge. Ils ont dit que, comme j’avais une bonne mémoire, je pouvais garder des moutons, parce que, quand on est capable de se rappeler la couleur et l’aspect de chaque animal afin de ne pas en perdre un seul, on peut gagner sa croûte. Je n’avais pas le choix, je suis parti dans la montagne garder les moutons. Au début j’en avais cent trente-six, l’année suivante, j’en ai eu seize de plus, la troisième année, quarante-sept de plus, et la quatrième, encore onze supplémentaires ; cette année-là, on a eu une terrible tempête de neige, beaucoup d’agneaux sont morts, ce fut terrible, mais cela n’a pas empêché le nombre de mes bêtes d’augmenter, il n’a jamais diminué ; aujourd’hui j’ai trois cent soixante-quinze moutons, dont deux cent neuf blancs, soixante et onze noirs, quatre-vingt-quinze tachetés, cent trente-quatre avec des cornes et deux cent quarante et un sans.»

Le commissaire le regardait bouche bée ; l’instant de stupeur passé, il lui dit : «Quel dommage, mais quel dommage, c’est vraiment trop dommage !

– Je considère, moi, que garder les moutons des autres, c’est aussi servir le peuple, bien qu’ils me donnent tous les ans une dizaine de moutons et me paient un petit salaire.»

Le commissaire se hâta d’opiner : «Oui oui, bien sûr.»

Tharlo ajouta : «J’aime beaucoup cette phrase du président Mao : Les hommes sont certes tous mortels, mais la mort de certains a plus de poids que le mont Tai, la mort des autres en a moins qu’une plume d’oie sauvage.

Reprenant son expression habituelle, le commissaire réfuta : «Tu vois, tu as beau avoir bien appris ta leçon, tu te trompes. Ce n’est pas le président Mao qui a dit cela, mais le grand écrivain Sima Qian.

– Ah bon ? Et quel le rapport entre le président Mao et Sima Qian ?

– Il n’y a aucun rapport. Sima Qian a vécu dans la Chine ancienne, le président Mao est de notre époque. Ils n’ont rien à voir.»

N’y comprenant plus rien, Tharlo demanda encore : «Et la double phrase : Mourir pour défendre les intérêts du peuple a plus de poids que le mont Tai, se dépenser au service des fascistes et mourir en servant les exploiteurs et les oppresseurs a moins de poids qu’une plume d’oie sauvage. Le camarade Zhang Side est mort pour défendre les intérêts du peuple, sa mort a plus de poids que le mont Tai, celle-là, elle est bien du président Mao, non ?

– Celle-là est bien de lui, dit le commissaire, là tu as raison.

– Comment se fait-il que ces deux phrases se ressemblent autant ?

– C’est le même sens dans les deux cas.

– Et moi, si je meurs en gardant les moutons du village, est-ce que comme celle de Zhang Side, ma mort aura plus de poids que le mont Tai ?

– Oui, bien sûr, mais tu n’es pas encore près de mourir…

Pema Tseden

Tharlo dans le recueil Neige

traduction du chinois par Brigitte Duzan

Piquier poche

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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