Antigone

 

Elle ne choisit pas plus entre ses frères ennemis qu’entre la gorge ouverte et les mains dégoutantes de l’homme qui se suicide : les jumeaux ne sont pour elle qu’un seul sursaut de douleur, comme ils ne furent d’abord qu’un seul tressaillement de joie dans le ventre de Jocaste. Elle attend la défaite pour se vouer au vaincu, comme si le malheur était un jugement de Dieu. Elle redescend, tirée par le poids de son coeur vers les bas-fonds du champ de bataille ; elle marche sur les morts comme Jésus sur la mer. Entre ces hommes nivelés par la décomposition commençante, elle reconnaît Polynice à sa nudité étalée comme à une sinistre absence de fraude, à la solitude qui l’entoure comme à une garde d’honneur. Elle tourne le dos à la basse innocence qui consiste à punir. Même vivant, le cadavre officiel d’Etéocle, refroidi par ses succès, est momifié déjà dans le mensonge de la gloire. Même mort, Polynice existe comme la douleur. Il ne risque plus de finir aveuglé comme Oedipe, de vaincre comme Etéocle, de régner comme Créon : il ne peut se figer ; il ne plus que pourrir. Vaincu, dépouillé, mort, il a atteint le fond de la misère humaine : rien ne s’interpose entre eux, pas même une vertu, pas même un point d’honneur. Innocents des lois, scandaleux dès le berceau, enveloppés dans le crime comme dans une même membrane, ils ont en commun l’affreuse virginité qui consiste à n’être pas de ce monde : leurs deux solitudes se rejoignent exactement comme deux bouches dans le baiser. Elle se courbe sur lui comme le ciel sur la terre, reformant ainsi dans son intégrité l’univers d’Antigone : un obscur instinct de possession l’incline vers ce coupable qu’on ne lui disputera pas. Ce mort est l’urne vide où verser d’un seul coup tout le vin d’un grand amour. Ses minces bras soulèvent péniblement ce corps que lui disputent les vautours : elle porte son crucifié comme on porterait une croix. Du haut des remparts, Créon voit venir ce mort soutenu par son âme immortelle. Des prétoriens s’élancent, trainent hors du cimetière cette goule de la Résurrection : leurs mains déchirent peut-être sur l’épaule d’Antigone une tunique sans couture, se saisissent du cadavre qui déjà se dissout, s’écoule comme un souvenir. Délestée de son mort, cette fille au front baissé semble supporter Dieu. Créon voit rouge à son aspect, comme si ses loques couvertes de sang étaient un drapeau. La ville sans pitié ignore les crépuscules : le jour noircit d’un seul coup, comme une ampoule brûlée qui ne vers plus de lumière : si le roi levait les yeux, les réverbères de Thèbes lui cacheraient maintenant les lois inscrites au ciel. Les hommes sont sans destins, puisque le monde est sans astres. Antigone seule, victime de droit divin, a reçu pour apanage l’obligation de périr, et ce privilège peut expliquer leur haine.

Marguerite Yourcenar

Feux

L’Imaginaire – Gallimard

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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