La violette

 

Et pour tout ensemble dessaisir distraire et déposséder le temps, Sang évoqua, enfin, cette histoire de violette. La jeune femme s’étonna, car c’était son deuxième prénom, qui lui venait d’une parente, parente qui lui avait transmis la connaissance pratique et compliquée d’une science du végétal, lorsqu’elle était enfant, plutôt à son insu car elle en gardait le souvenir d’heures qui l’ennuyaient, qui l’assommaient de somnolence, elle n’écoutait pas ou que peu les enseignements qu’on lui faisait, déjà rétive à la marche droite. Et malgré cela le savoir avait infusé en elle au fil d’années erratiques, assez pour à un moment pouvoir en recomposer les principes, les mêler à ce qu’elle avait appris lors de l’apprentissage solitaire qu’était sa vie. Elle ne se parfumait pas à la violette, — Janvier d’ailleurs n’avait rien remarqué de semblable —, mais cette évocation ne lui déplaisait pas, elle rappela que la violette avait cette particularité qu’elle aimait tant, parmi d’autres, de sentir si bon notamment parce qu’elle assoupissait les nerfs olfactifs, et ainsi son odeur si fine et pénétrante ne durait qu’un instant, juste celui de l’éprouver et de la perdre. Elle trouvait que cette qualité dépassait tout ce qu’on pouvait imaginer, elle s’en serait volontiers fait un viatique dans l’existence disait-elle, songeuse quant à cette propriété de la fleur qui donnait et reprenait, jamais vraiment si présente qu’au moment de s’évaporer. En outre, la violette, qui parfois exprime l’amour pour une image irréelle, et là elle s’arrêta un moment de parler, semblant insister de son regard sur ce qui se présentait comme un détail dans son discours, les cils tendus comme des crochets auxquels seraient suspendus tous les sous-entendus, en outre, la violette, continua-t-elle in extremis, se trouve souvent près des ruines…

Elle est aussi le signe que le printemps va arriver reprenait-elle déjà, et dès la première fleur ramassée, il est bon d’être à côté de quelqu’un de proche, afin de faire un vœu et de lui offrir. C’est une fleur de discrétion, qui pousse dans des endroits oubliés, se ressème toute seule, et en fin de compte, dit-elle avec une expression de reconnaissance, sans qu’il soit possible de deviner si celle-ci s’adressait à Sang lui-même ou à la vie muette de cette fleur, je vois dans sa capacité d’endormir l’odorat, plutôt qu’une fierté ou un rapt, le témoignage même de cette discrétion, la pudeur de qui ne veut pas imposer ses attraits.

Cette phrase, clôturant son propos, avait une coloration étrange, Sang toujours sous l’emprise, ne se rendait pas totalement compte de combien il avait vu juste.

Gabriel Franck

Sanguines

publie.net

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782371771611

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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3 commentaires pour La violette

  1. gabriels f dit :

    Merci infiniment ! La lecture est belle… !

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