Les bistrotières mortes

 

«Barbu, déclara-t-il, mettait un point d’honneur à se rendre à tous les enterrements, pénétrant même à l’intérieur des églises, lui le rêveur habité par d’autres croyances, qui ne manquait jamais d’expliquer, dès qu’il en avait l’occasion, combien il se méfiait de la dévotion que l’on portait à l’énigmatique énergumène qui, paraît-il, avait marché sur l’eau, guérit un paralytique, redonné la vue à un aveugle et même ressuscité un homme mort, il y a de cela deux millénaires, avant de s’envoler à dos de linceul pour ne plus jamais donner de ses nouvelles. Il se calait près d’un pilier, s’abstenait d’effectuer le moindre signe de croix et s’éclipsait discrètement au moment de la bénédiction du corps. Il en revenait ceinturé par un blues qui lui obstruait la gorge et qu’il diluait le soir même au comptoir en causant longuement avec le professeur. Il avait une étrange idée de ce qu’il nommait l’après-vie. A son avis, les vieilles qui cassaient leur pipe à tour de rôle s’activaient ensuite sous terre pour remplir à ras-bord les godets de tous les buveurs morts qui revenaient, prétendait-il, titillés par l’angelus du soir, vers six, sept heures, comme si de rien n’était, et comme ils le faisaient du temps de leur splendeur, se désaltérer aux buvettes improvisées du sixième sous-sol. Quand il s’exprimait ainsi, je ne pouvais m’empêcher d’écarquiller les yeux. Barbu, dans son genre, était parfois sujet aux illuminations. Il aurait dû faire poète, lui qui affirmait, sans ciller, qu’il voyait, sous ses paupières closes, des assemblées d’ancêtres terreux lamper à cadence modérée. Il disait qu’ils avaient les joues écarlates. Qu’ils lapaient d’abord les faux-cols. Puis qu’ils serraient leur verre à pleine main et le portaient à leurs lèvres en rejetant leur tête en arrière». Il souligne que Barbu ne cessait de divaguer que pour regarder dans le vague. Comme s’il visionnait l’improbable scène qu’il venait d’inventer.

Jacques Josse

Chapelle ardente

le Réalgar

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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