un pas de côté

 

Écart. Un pas de côté. Un sursaut. Hors des parallèles refermées. Sursaut. Parce qu’il y a des parallèles qui s’entrecroisent en dansant, et d’autres qui étouffent quand on les suit aussi consciencieusement qu’on peut, qui se resserrent peu à peu, dans l’opacité des descriptions à l’indicatif. Un pas pour rien. À côté de soi. À la surface du monde. S’écarter (un tant soit peu) de la ligne de soi, et de la ligne factuelle. Presque rien, ici et maintenant. Un contrecoup léger. Sans doute la vibration se propulse-t-elle jusqu’en haut des vertèbres, les unes puis les autres, jusque dans la nuque que le soleil étreint. Mais on n’en sait rien, et ces répercussions aussi restent tacites. Le talon se relève, le pied, sur la pierre lisse, ne pourrait pas se poser plus légèrement, effleure le monde, déroulant la connaissance silencieuse qui est celle de sa nudité, se pose de manière à pouvoir, à chaque instant de son avancée, arrêter le mouvement, le détourner, le modifier, se relever pour éviter la blessure qu’infligerait, dans sa plante, un éclat de verre oublié, et la marche laisse sur la pierre lisse sur laquelle en toute confiance elle se déroule, une trace déjà presque effacée d’eau salée comme les larmes qui ne coulent plus. Ruissellement minuscule, le long des jambes et des chevilles, en filets d’eau entrelacés sur la peau nue. Empreintes. On se retourne, on voit la trace sur le sol de son mouvement, tracée, inscrite. Mais se retourne-t-on ? On verrait alors, ainsi, simplement, tout simplement, le commencement de l’écrire. Il suffit de tremper ses pensées dans l’eau de mer et d’en éclabousser le monde. Certainement elles s’effaceront, peut-être moins vite qu’un pan mouillé de vêtement, accroché par une vague, alourdi par elle, ne séchera dans le vent. Avancer. Un pas puis l’autre. Pieds nus sur la pierre lisse. Sentir le sol, ses fissures, ses anfractuosités, faire rouler, de la pointe du pied, un caillou minuscule qui s’en est détaché. Et puis, faire un écart. Un pas de côté. Je ne suis plus enserrée dans le monde. Faire éclater, du coin enfoncé de nos métaphores, le monde à l’indicatif. Le mode de mes phrases a changé. Et changera la donne. Il pourra s’y glisser des irréels, des attentes, des vœux, il y aura de la place pour des désirs, des impossibles, des contrefactuels, il s’y dessinera, par la grâce de ce sursaut, de cet écart, des attentes, des appels, des espoirs, des regrets, des souvenirs improbables, inventés, et tu verras comme les mouvements deviendront plus faciles.

Isabelle Pariente-Butterlin

L’infini

publie.net

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782814596405

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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