l’officier prussien et son ordonnance

 

Le capitaine regarda le carré de bleu pâle et d’écarlate, les têtes sombres, en groupes épars sur le flanc de la colline. Cela lui plaisait. Le commandement lui plaisait. Et il se sentait fier. Son ordonnance était parmi eux dans une commune soumission. L’officier se dressa légèrement sur ses étriers pour regarder. Le jeune soldat resta assis, le visage détourné, abruti. Le capitaine se remit en selle. Son beau cheval aux pattes fines, brun comme une faine, gravit fièrement la colline. Le capitaine traversa la zone atmosphérique de la compagnie : une odeur chaude d’hommes, de sueur, de cuir. Il la connaissait très bien. Après avoir échangé un mot avec le lieutenant, il s’éleva de quelques pas, et resta là, dominant de sa silhouette, son cheval taché par la sueur faisant bruisser sa queue, pendant qu’il regardait de haut ses hommes, son ordonnance, une chose insignifiante dans la foule.

Le coeur du jeune soldat était comme du feu dans sa poitrine, et il respirait avec difficulté. L’officier vit en bas trois des jeunes soldats, deux seaux d’eau entre eux, traverser en chancelant un champ vert baigné de soleil. Une table avait été dressée sous un arbre, où se trouvait le mince lieutenant, occupé à des affaires d’importance. Puis le capitaine rassembla ses forces pour exécuter un acte de bravoure. Il appela son ordonnance.

La flamme bondit dans la gorge du jeune soldat quand il entendit l’ordre, et il se leva, aveuglé, étouffé. Il fit son salut, se tenant en contrebas de l’officier. Il ne leva pas les yeux. Mais il y avait la lueur vacillante dans la voix du capitaine.

  •  Allez à l’auberge et rapportez-moi…

L’officier donna ses ordres.

  • Et vite ! ajouta-t-il.

Au dernier mot prononcé, le coeur du serviteur, comme parcouru d’une décharge électrique, fit un bond, et il sentit la force s’emparer de son corps. Mais il tourna les talons par obéissance machinale, et se mit à dévaler la pente avec lourdeur, son pantalon bouffant par dessus ses godillots lui donnant l’air d’un ours. Et l’officier regarda cette course aveugle, plongeante, tout du long.

D.H. Lawrence

L’officier prussien

traducteur non mentionné

nouvelles bilingues – audiobooks

Ediciones El Pais S.I.

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour l’officier prussien et son ordonnance

  1. J’aime bien ce D.H.-là…

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