le bain lustral

 

Mais, pour accomplir suivant la loi son bain lustral, Augustus y ajoutait d’abord trois produits qu’Othon Lippmann lui fournissait à prix d’or.

D’abord, du blanc d’amidon, car, trop alcalin, l’aiguail provoquait parfois l’obstruction du crapaudin, d’où l’obligation d’un ajout dulcifiant ;

puis six grains d’un soi-disant saphir radioactif, qu’Othon douait d’un fort pouvoir purifiant (il s’agissait, au vrai, d’un shampoing pour phtiriasis mis au point par un stomato d’Avignon plutôt dadais qui l’imposa dans un grand hôpital, mais dont on proscrivit l’utilisation quasi aussitôt, ayant appris qu’il comportait un trop fort soupçon d’aconit ; on apprit ainsi qu’Othon, qui avait fait l’acquisition du surplus par un biais tout à fait fripon qui compromit l’administration du Comtat, dut, coutumax, fuir à Tirana, où, s’abouchant à un ramassis d’individus plus ou moins malandrins, il monta un florissant trafic d’opium) ;

pour finir, Augustus ajoutait à son bain vingt-cinq (aux jours pairs) ou vingt-six (aux jours impairs) carats d’un produit dont on ignora toujours la composition, mais qui constituait à coup sûr la raison à priori, l’actif principium du bain total. S’agissait-il d’un dormitif ? D’un hallucinant ? Nul n’a jamais su. Mais, à coup sûr, il provoquait sur Augustus un transport tout à fait jouissif ; quand, tout paraissant au point, il s’introduisait, tout nu, dans son bain lustral pour y accomplir sa purification du matin, Augustus paraissait d’abord pris d’un grand frisson. Il s’attachait autour du front un licou qui lui garantissait qu’il aurait toujours, au moins, son tarin hors du bain, sinon il aurait pu mourir d’asphyxiation au fond du tub ; alors, au bout d’un court instant, il s’avachissait, s’alourdissait, s’assoupissait.

Puis, quand, plus tard, il sortait, il faisait parfois allusion au Nirvâna qu’il avait connu, pâmoison, transport ravi, vision du grand Gourou, visitation du Tout-Puisant, introduction au Vrai Savoir, au plaisir divin du Grand Tout, fascination d’un absolu. Illumination. Tout gourd, tout abruti, mais, disait-il, infusant dans l’Oubli, baignant dans l’Absolu, jouissant dans l’Infini.

Georges Perec

La disparition

L’Imaginaire – Gallimard

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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