L’Hôtel de la Plage

Pourquoi je l’ai fait. Casser le carreau, entrer. Une chose que j’ai eue, une envie, de toujours, je ne sais pas pourquoi, de dormir là une fois, à l’hôtel de la plage. Il y a des choses auxquelles vous ne prêtez pas attention, qui semblent insignifiantes, comme dormir une fois à l’hôtel de la plage, et tout à coup dans la nuit folle, l’urgence hantée de cette nuit-là, l’hôtel avec ses vitres salies de peinture blanche et d’avis de démolition, avec sa façade simple et toute blanche, il est là, et il est l’os du passé. Qu’on aligne les souvenirs sur une table, sur chacun il y aurait l’hôtel quelque part en retrait dans la ligne confuse des immeubles. Vigile. Fantôme. L’odeur de l’hiver et du café, le sable, le ciel, l’eau grise des journées d’errance immobile, à tenter de refabriquer un dehors avec tout ça, les femmes, les couples parfaitement ajustés à la couleur qu’il fait, à la musique de la couleur qui ne sera jouée qu’une seule fois, tout cela sortait de l’hôtel de la plage, les corps, les tissus, les parfums, passait par lui pour s’affiner, rajeunir, s’intensifier, et s’accrocher à votre enfance. Je n’étais jamais entré à l’hôtel de la plage, vous comprenez. Les alcools étaient vides derrière le comptoir, la poussière, tables et chaises dans un coin renversées contre un mur. Sur le parquet on avait dansé, il y avait ces marques comme sur un jeu de palets, des talons. On avait dansé devant la photo des gens célèbres, des présidents, des stars de cinéma qui étaient venus dormir là une fois. J’ai vu cela dans la lumière qui la journée faisait le tour de la grande salle, avec les nuages qui avalaient la lune, qui avalaient tout, d’un seul coup. Quand les nuages revenaient je faisais claquer les chaussures, la salle résonnait, tremblait, puis de nouveau rien, c’était comme continuer à cogner un mort. Puis je suis monté à l’étage. Je voulais une chambre qui donne sur la mer. Ne me demandez pas pourquoi. J’étais fatigué au point de ne plus pouvoir dormir. Jamais. Par une ouverture invisible on entendait les souffleries du supermarché. Toutes les chambres d’hôtel se ressemblent. J’ai ouvert la fenêtre en grand et je me suis allongé là, en travers du lit. Il y avait un poste de télévision, un placard dans le mur, une table à écrire, deux lampes, une petite salle de bains. Il y avait de la moquette au sol pour étouffer le claquement des chaussures, mais rien pour calmer les bruits gigantesques de la tête.

Mehdi Lochard

dans

Dans les maisons inconnues

un atelier proposé par François Bon

tiers livre éditeur

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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