Bernard et la seconde phrase

 

En fait, au cours de ces quarante et un ans passés à venir au bord de l’océan pour écrire, il n’avait jamais réussi à dépasser la première phrase gravée dans le papier. Le même scénario se répétait avec une sorte de cruauté systématique. Bernard s’asseyait devant la machine à écrire, il articulait ses doigts comme un illusionniste avant d’exécuter un numéro de prestidigitation, tirait encore deux ou trois bouffées de se cigarette, fermait les yeux quelques secondes, puis il écrivait très vite une phrase, une seule phrase, la première phrase qui lui passait par la tête. Cette première expulsion de mots se produisait parfois avec une rapidité étonnante qui laissait Bernard lui-même totalement ébahi. D’autres fois, la phrase le quittait avec une certaine paresse, comme une femme se déshabillerait sous des regards excités, avec lenteur. Mais jamais Bernard ne parvenait au-delà de cette première phrase. Dès qu’il y avait mis le point, tout son système intellectuel et moteur se bloquait. Son cerveau cessait de penser, et même les muscles de ses mains et de ses doigts se crispaient. Cela lui était arrivé des milliers de fois, et des milliers de fois Bernard avait dû accepter, avec stupéfaction, ce rôle de spectateur de sa propre impotence. «Une impotence d’écrivain, évidemment, une impotence artistique», se disait-il.

Il semblait impossible à Bernard de savoir d’où venait sa paralysie, son épuisement total après l’écriture d’une seule phrase. Il se disait parfois que l’océan était coupable. Parce qu’après l’écriture de ces premières phrases, les regards de Bernard se levaient soudain de la feuille de papier et se laissaient aspirer par l’horizon. D’une certaine manière, l’océan pompait toute son énergie, le vidait de son inspiration mais aussi de sa volonté de continuer. Ce qui aurait dû devenir un textes, un chapitre de roman ou un récit se transformait en contemplation, en complicité avec l’immense plage où les vagues de l’océan roulaient selon un rythme immuable.

Matei Visniec

Le marchand de premières phrases

roman kaléidoscope

traduit du roumain par Laure Hinckel

Jacqueline Chambon

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour Bernard et la seconde phrase

  1. aldor2012 dit :

    Un bien joli texte. Merci.

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