En plongée


C’est alors que, souvent, pour distraire sa solitude, la jeune fille ouvrait le panneau mobile, qui lui permettait de contempler la splendeur des paysages sous-marins, à travers la vitre de cristal.

Cette contemplation, qu’Edda prolongerait quelquefois pendant des heures, était le seul plaisir qui, d’une façon appréciable, fit diversion à son désespoir et à ses ennuis.

En traversant les forêts et les abîmes, les montagnes et les prairies de la mer, Edda, comme emportée par les ailes du rêve, passait quelquefois du plus sombre et du plus tragique des cauchemars, au plus riant décor d’un conte de fées ou d’un roman de chevalerie.

Pour éviter le grand fond qui creuse ses abîmes de plus de trois mille mètres entre le cap Spartivento et l’Algérie, le Jules-Verne remontait vers le nord de la Sardaigne.

Edda, dans ces parages, admira d’incroyables horizons, arrachés pour un instant aux ténèbres des profondeurs par la puissante vibration lumineuse des fulgores et des fanaux électriques. Elle vit des paysages d’algues, roses et bleues, des fourrés de sargasses et de varechs au milieu desquels les méduses balançaient leurs coupoles chatoyantes de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.

Puis, c’étaient des perspectives de désolation, des rocs arides, des plaines couvertes de galets et d’os blanchis, de marécages verdoyants, parés de tons vénéneux, verts et violets, et dont les boues, grouillantes de crustacés, retenaient encore des épaves enlisées à demi.

D’autre fois encore, le Jules-Verne se frayait un chemin à travers d’immenses troupes de poissons que la lumière faisait chatoyer de mille reflets : les sardines et les anchois, aux couleurs d’argent bleu, les thons rapides et noirs, et les sombres versicolores comme la nacre et rutilants comme le diamant.

Quelquefois, ces masses de poissons, se précipitant ahuris vers la lumière, formaient d’éblouissants bouquets, des amoncellements de gemmes et de feux.

On eût dit que le Jules-Verne naviguait à travers les fusées et les soleils d’un grandiose feu d’artifice.

Les changements de décor étaient aussi brusques, aussi imprévus que dans un théâtre de féerie. Après un site aussi fleuri qu’un jardin, le Jules-Verne passait tout à coup près des pentes abruptes et rocailleuses d’une falaise sous-marine, dont on voyait ni le sommet ni la base, et sur les flancs de laquelle s’ouvraient de mystérieuses cavernes, où grouillaient, sans doute, depuis les origines du monde, des krackens et des serpents de mer, des poulpes gigantesques, des monstres pareils à ceux que décrivent les chroniques légendaires du Moyen Âge.

Edda, en considérant ces perspectives de désolation, sentait passer en elle un frisson d’épouvante. Mais, ce qui la terrifiait encore le plus, c’était lorsque le sous-marin, planant au-dessus d’un haut-fond, se trouvait entouré d’un cercle de ténèbres ; c’était lorsque les fulgores et les fanaux ne révélaient plus rien que la masse obscure et fourmillante de mystère de la mer infinie.

Gustave Le Rouge

Le sous-marin Jules-Verne

tiers.livre éditeur

collection Les grands singuliers

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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