Les personnes âgées en institution


Ce dépouillement pousse certaines personnes âgées en institution à collectionner des pierres ou des chiffons, à garder un réveil ou une photo, une poignée de vestiges miraculeusement préservés. Désinvestissement aboutissant au rétrécissement du territoire, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un corps immobile, et quasi superflu, qui exige l’aide du soignant pour la satisfaction des besoins les plus élémentaires. Retrait progressif de sa présence au monde et repliement sur une sorte de territoire animal où le symbolique est résiduel. L’attente dans les institutions est pour beaucoup une attente de rien, elle nait de l’immobilisation et de la dépendance, de la privation d’un emploi du temps investi de valeur, et de l’impossibilité de se projeter dans l’avenir de manière autonome (Dreuil, 2010, 63 – 1). A la différence de l’attente qui prélude à l’action dans la vie courante. Imposition qui n’en finit plus, elle est la rançon de l’altération du corps, de la perte d’autonomie, et aboutit à une égalisation du temps. «Assis pendant des heures dans le couloir de la maison de long séjour, ils attendent la mort et l’heure du repas» (Bobin, 2002, 131 – 2). Le temps est immobile, éternel, scandé, pour les plus mobiles, par quelques pas dans le parc ou le village, et pas la salle de télévision. L’attente est passive, elle est une sidération et s’oppose à toute activité qui est tension vers le monde qui vient.

La disparition progressive du sentiment de la continuité de soi, la transformation de l’identité en bribes dépareillées, imposent la dépendance à l’entourage ou aux soignants. Une existence autonome devient impossible. Sans l’aide des autres, l’individu meurt très vite ou il intériorise une sorte de mort symbolique à travers un relâchement entraînant une dépendance grandissante, le repliement sur un soi toujours plus restreint et dévalorisé allant jusqu’à la grabatisation quand les activités du corps sont toutes déléguées au personnel soignant. Le vieillard parfois s’immobilise, se rétracte sur lui-même, faisant de son corps un ultime refuge. Il ne bouge plus de son lit ou de sa chaise, limite ses mouvements ou refuse de marcher, encourant le risque d’escarres ou de crispations musculaires. Il s’absente de lui-même et reste à l’écart de son existence comme le spectateur indifférent du corps qui lui reste encore pour quelque temps. Lorsqu’on a tout perdu, il reste la butée du corps, ou encore la démence : autre façon de ne plus être là (Maisondieu, 1989).

David Le Breton

Disparaître de soi

Une tentation contemporaine

Métailié – Traverses

1 – Dreuil D. – «Le vécu d’attente en institution gérontologique» in Le Corps vécu chez la personne âgée et la personne handicapée, Paris, Dunod, 2010.

2 – Bobin C. – La Présence pure, Paris, Gallimard, 2002.

3 – Maisondieu J., Le Crépuscule de la raison, Paris, Bayard, 1989.

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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