Mortes eaux, Les Salins, 1893


L’INCONNU – … Ah oui toi tu as la force, le courage, de t’en aller, de quitter ta patrie et ta famille, de venir jusqu’ici nous prendre le travail. Racaille, rien du tout, tu es donc dangereux pour nous, rien ne t’arrêtera. Où ça va s’arrêter, si on ne t’arrête pas ? Si on te laisse faire, tu vas nous envahir, nous submerger, nous traiter en pays conquis, toi race inférieure, marchandise nuisible et frelatée, tu as aujourd’hui tout ce que tu mérites. Et moi je tape, et ça me fait du bien. Ouais je sens que je vis, ouais je me sens revivre et je me sens quelqu’un comme je n’étais plus. Et je sais que je suis de nouveau un homme, un vrai, tandis que toi tu n’es plus rien, tu disparais enfin. Crève ! Va-t-en ! La population nous approuve et nous soutient. Elle est toute derrière nous sauf quelques imbéciles. Les gendarmes et les soldats qui devaient venir en renfort ne viennent pas. Ils laissent faire le travail de nettoyage dont cette ville a bien besoin. Et toi, tiens, prends encore ça, et ça, et ça, et ça…

.

LE VOYAGEUR – Allons pauvre âme en peine

fantôme soudain possédé par un fantôme

apaise-toi du calme.

.

L’INCONNU – Je me dis que peut-être

on aurait pu s’entendre.

.

LE VOYAGEUR – Eh oui eh oui si tous les gars du monde

.

L’INCONNU – Mais je savais pas que l’être humain

pouvait devenir si méchant

jusqu’à tuer avec plaisir avec férocité

.

LE VOYAGEUR – Eh oui quand il a peur

quand il a peur de tout

quand il ne sait plus où aller

quand tout à coup il se sait en danger

et totale insécurité plus rien n’est sûr

mais maintenant pour eux aussi tout est fini

il y a bien plus de cent ans ils sont tous morts

on ne peut que les évoquer eux avec vous

et déplorer tout ce passé

.

L’INCONNU – Oh oui faut en parler

parler d’eux et de nous

raconter aux gens cette histoire triste

et en faisant cela nous déposer nous reposer en paix

dans les temps à venir

.

LE VOYAGEUR – Tu as raison pauvre âme

ils sont allés trop loin

.

L’INCONNU – Sommes-nous pas tous des victimes

et des frères dans le malheur

.

LE VOYAGEUR – Oh oui certainement

et au fond ça n’a pas changé même si tout est différent

les centaines qui cassaient la croûte de sel

et que l’entassaient en collines

les centaines ont disparu

la croûte est encore brisée, le sel est encore entassé

mais ce sont des machines qui font tout le travail

.

L’INCONNU – Le patron gagne toujours plus je suppose

en richesse et en puissance

.

LE VOYAGEUR – Et bientôt il sera tout seul

oui tout seul pour tout encaisser

et tout seul pour tout consommer

il sera tout seul sur la terre

il sera aussi tout sel

la réussite totale

André Benedetto

Mortes eaux

Ls Salins 1893

évocation d’un massacre

Revue Soirées

Théâtre des Carmes

6 place des Carmes

84000 Avignon

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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