Les MacCroquettes

– … J’ai l’impression que toutes nos histoires finissent à table plutôt que de commencer là. La seule histoire qui me revienne à partir d’une bouchée vient d’une bouchée de MacCroquette. J’avais dix ans et on avait fêté ma fête dans le sous-sol du MacDo, à Jonquierre, dans le salon des enfants. J’ai pris une bouchée dans une croquette et Julie Morin m’a demandé de lui donner le reste. A dix ans, lui offrir une moitié mâchouillée de MacCroquette c’était comme lui offrir une bague de fiançailles ou je ne sais quoi. Moi j’étais amoureux d’elle par-dessus la tête. J’ai rougi et j’ai tendu la MacCroquette vers elle et elle m’a souri.

– Est-ce qu’elle l’a mangée ?

– Elle a pas eu le temps. Il y avait des échelles au plafond, tu te rappelles ? Laurent-Pierre Brassard était comme un singe dessus. Ça avait quelque chose de grisant de marcher comme ça au plafond, mais à force de faire le singe, il s’est fatigué. Il était juste au-dessus de nous quand ses doigts ont glissé sur un bateau d’échelle. Avant que Julie ait pu prendre la croquette, Laurent-Pierre nous est tombé sur la tête et il y a eu du manger partout, des tables renversées et de la liqueur sur le plancher. Julie Morin pleurait et les fiançailles ont été annulées.

– C’est vrai, tout ça ?

– Ça m’étonnerait. Honnêtement, je sais plus si c’est une histoire vraie ou une histoire inventée, mais je sais que c’est toute la littérature que je sortira jamais d’une MacCroquette. Au final, je me retrouve toujours là. Les MacCroquettes ne sont pas des madeleines, l’oubli est plus fort que la mémoire et on peut pas écrire toute sa vie sur l’impossibilité de raconter.

– Pourquoi pas ?

J’ai haussé les épaules. Mon père a poussé un grand soupir qui voulait dire «Vous êtes compliqués, vous autres, les jeunes.» Il est allé nous chercher chacun une bière dans le vieux cold à Coke pour faire descendre le scotch. Alors qu’il fermait la porte, son visage s’est éclairé. Il s’est mis à se cogner la tempe avec les phalanges, qui résonnaient sur son crâne comme du bois, manège qu’il répète tout le temps pour signifier qu’il y en a là-dedans.

– T’as oublié de penser à une chose, coco.

– Laquelle ?

– Ta grand-mère.

– Eliane ?

– Non. Ma mère.

– Quoi ?

– Elle s’appelait Madeleine.

Une seconde, j’ai pensé à des gâteaux Sophie que Mado faisait avec son sucre à la crème qui n’avait pas pris, aux pains aux bananes et aux petits carrés de gâteau blanc sur lesquels elle faisait couler du butterscotch bouillant et un filet de crème. J’ai pensé aux lièvres que mon grand-père écorchait lui-même dans le garage et que ma grand-mère cuisinait comme une Indienne. J’ai pensé à un million d’affaires, mais surtout à Mado elle-même, à son odeur, à sa voix, à son sourire et à ses yeux minuscules sous les verres épais. Avec ces souvenirs sont venus les souvenirs de dizaines d’histoires que je pourrais raconter, d’une façon ou d’une autre, ou n’importe comment s’il le fallait.

Des histoires d’Arvida et d’ailleurs.

Des histoires épouvantables et des histoires drôles et des histoires épouvantables et drôles.

Des histoires de roadtrip, de petits bandits et de débiles légers.

Des histoires de monstres et de maisons hantées.

Des histoires d’hommes mauvais comme le sont souvent les hommes et de femmes énigmatiques et terrifiantes comme le sont toutes les femmes.

Des histoires vraies que j’écrirais sans demander la permission ni changer les noms, en donnant les dates et le nom des rues.

Des histoires abominables que je ne raconterais jamais sauf à les transposer à l’autre bout du monde ou à les déguiser sous une langue étrange.

Tout ça se bousculait sans se presser en faisant place à la fatigue accablante d’une journée au grand air. J’avais le temps. J’ai embrassé mon père, j’ai pissé dehors et je me suis couché de bonne heure pour une fois, heureux de connaître autant d’histoires.

A commencer par celle-là.

Samuel Archibald

Arvida

Phébus

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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