Dans les bois

La femme-soldat a laissé l’armée sous les tentes montées en vitesse. La jupe blanche est froide et tachée de café. Le corsage est déchiré. La peau bronzée, après des jours d’errance dans les bois. La voix a changé. Elle a quelque chose de trivial. La femme-soldat tient sa jupe de la main gauche. A changé les ballerines contre des godillots dans lesquels ses pieds puent. C’est son père quelle cherche. Elle se moque de ceux qui l’ont rejointe et elle se moque de l’armée dont elle dispose et elle se moque des débris d’un colonel qu’ils ont fait venir à la rescousse après mille débats et quelques signatures et elle se moque de la guerre qu’elle va mener. C’est son père qu’elle cherche. Elle avance dans les bois touffus, écarte les ronciers, se griffe aux épaules, s’écorche les mains, parcours des kilomètres et si on suit ce sentier sur la gauche, un bruissement de taffetas ou quelque chose de plus doux, un écureuil. Elle est suivie par un de ses soldats à qui elle ne répond pas quand il l’appelle à la raison, l’autre sentier, en face, n’en est plus tant il est encombré de fougères. Des voix assourdies et elle s’approche. Elle lève haut le genou et la robe plus haut, c’est ce vieux Glouc qu’elle reconnaît, auprès de lui Edgar fils légitime, pauvres hères jadis princes. C’est pour eux qu’elle mène le combat, ça lui revient soudain. Quand l’homme qui la suit, qu’on a mis sur ses pas, lui dit que la bataille sera sanglante et qu’il faut faire demi-tour, elle se montre lasse. L’aveugle maugrée qu’il veut mourir et l’autre, le fils, chante. Elle est cachée derrière l’aulne, s’éloigne suivant l’ancien filet d’eau sur les cailloux d’argent. C’est son père qu’elle cherche. On lui a dit qu’elle ne le reconnaîtrait pas le vieux fou, il est plus malade que son vieil ami Gloucester, et mieux caché, c’est vrai, dans le coeur des bois. Cordelia, puisque c’est elle, l’homme sur ses talons (petit, bouc noir au menton, uniforme déchiré, les pieds mouillés écorchés si bien que chaque pas est une souffrance) la flatte maintenant, veut la convaincre de faire demi-tour, ce n’est pas ainsi qu’on gagne une bataille. C’est son père qu’elle cherche. Elle avance et le soleil descend. Un campement de miséreux, certains crachent à ses pieds, elle s’en fiche. Falstaff 1 se présente. La regardent pas conscients de regarder une reine ou alors c’est en rois qu’ils regardent. Derrière les bois et les soldats et l’armée sur le chemin d’une guerre juste, il y a un vieil homme, un père, qu’elle cherche. Derrière ce vieil homme et père quelque chose encore qu’elle ne voit pas et que voient les hommes des bois, assurément. Qui sont en haillons, n’ont pas mangé à leur faim depuis longtemps, même les poubelles dans la ville haute sont vides et depuis le couvre-feu c’est pire. Le soldat au bouc noir se tient sur ses gardes. Un homme crache aux pieds de Cordelia. Un autre. Pour eux que. Elle est perdue, Cordelia qui cherche son père. La bâche qui sert d’abri frissonne. Calmement en sort une femme qui calmement s’installe derrière la cohorte des nu-pieds.

Les bois sont immenses. Elle les connaît comme sa poche, elle les a arpentés petite fille. On est de l’autre côté de la frontière. Toujours pas de vieux Lear. Il se met à pleuvoir ce 6 septembre (la date et l’heure, 20 heures, sur le téléphone portable presque déchargé). Elle s’installe dans une grotte, quelqu’un est passé par là, des lanières de viande séchée pendent aux parois. Entre l’odeur de la chair séchée de cheval et l’odeur des pieds de Cordelia, nous voilà bien. Entre les bois de l’enfance de Cordelia, immenses parcs, et ce qui se présente comme jungle de guerre, nous voilà. C’est mon père que je cherche. Puis Cordelia s’endort. Elle fait des rêves flous, des armées va-t-en-guerre, des colonels en retraite devenant nu-pieds ébouriffés et bouffant ce qui dépasse des immenses containers aux limites de la ville haute et que l’eau de Javel a épargné.

Marie Cosnay

Cordelia la guerre

Editions de l’Ogre

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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