Mélissa

L’urgence

intime survis.

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Chaque jeudi une patiente aux habitudes tordues avale des seringues. Mon amie urgentologue lui a sauvé la vie au moins dix fois. Sans compter tous les autres médecins et chirurgiens qui l’ont rescapée de la rupture œsophagienne. Médecins abonnés aux comment : intuber, opérer, disséquer, enlever. Je ne pense qu’au pourquoi. Pourquoi des seringues et non des lames de rasoir ou des aspirateurs ou des baguettes chinoises ou des aéroports ? Pourquoi une jeune ado s’abonne aux seringues ? Pourquoi on s’abonne tous à quelque chose ? Je demande répit aux objets.

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L’aile psychiatrique

estime la liberté et les cafés Tim Hortons.

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Hôpital dans l’hôpital. L’administration croit que la folie se propage comme la rougeole. Rien ne change. L’unité se tient sur la pointe des pieds. Surtout ne pas provoquer la mer qui souffle des nuages sur sa nuque. Certains patients sont là depuis deux ans. Je les reconnais aux visages : grèges, habitués des néons, plus proches du carrelage dont ils adoptent reliefs et reflets. En hébergement, faute de mieux et de pire. Ou en détention à l’hôpital. Ennui des pas qui foulent les mêmes couloirs, le même papier peint vert olive, la même odeur de renfermé, la même saison.

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Mélissa

imprime son absence.

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Je ne l’aperçois pas. Celle qui ne parle jamais. Hormis quelques rares onomatopées. Voire une monosyllabe, si on est vraiment chanceux, ou patient. Avec elle je mourrais pour un oui ou un non. Je n’ai jamais pris autant de temps avec une patiente. Tous ignorent pourquoi elle ne parle pas. La moitié du personnel soutient qu’elle est schizophrène. L’autre, qu’elle a été abusée sexuellement dans son enfance. J’ai décidé d’abandonner le pourquoi. D’être là, simplement. De l’écouter se taire. L’envie me démange parfois de lui arracher les mots avec des ventouses. De lui serrer les cordes vocales comme on presse les fruits pour en extraire le jus. Mais le plus souvent je ne dis rien moi non plus. Je m’assois devant elle. La contemple colorier les horloges sans dépasser. L’interroge : quel sport elle aime, quel bleu elle adore, quel repas elle dévore. Lorsqu’elle me répond par un raclement, la paume timide devant ses lèvres pour retenir la clameur qui ne manquerait pas de surgir, lorsqu’elle exprime un bruit même animal, je deviens dingue. Enhardie par le croassement. Je me précipite sur ce fil qui dépasse, habitée d’une hâte irrépressible de tirer dessus. D’apprendre le fin fond de sa gorge. De connaître la couleur de ses os. Ce qui meurt dedans et les étoiles. Je m’emballe, moteur allumé, intenable. Je lui pose une autre question, deux autres, deux questions en une, du type aimes-tu la musique et Richard Desjardins ? Je m’enfarge dans ma propre voix, je tire ma langue, marche dessus. L’huître se referme, sombre dans son espace-temps incorruptible, loin de cet hôpital où elle demeure pourtant depuis trois ans. Inaccessible et désengagée du monde, comme les coraux.

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La mort

incrimine les vivants.

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J’apprends que Mélissa est décédée. Je n’ose demander comment. Par respect pour les secrets. Maman fut son dernier mot. Et le seul. Je retiens mes larmes de perler : je suis psychiatre. Je participe à la réunion d’équipe la bouche coupée. Plus tard, à des lieux de Sept-Îles, je penserai encore à celle qui ne parle jamais. À l’énigme de son mutisme. À ses pupilles de poivre. À son existence pour moi nécessaire comme portage.

Ouanessa Younsi

Réparer (les îles)

la revue du Tiers.Livre

http://www.tierslivre.net/revue/spip.php?article70

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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