la sacoche de cuir


La sacoche en cuir, son seul bagage, était généralement posée sur une table étroite, installée dans la cour, avant son arrivée et qui servait à soutenir un chiffon et un morceau de savon à côté de la fontaine. Il avait demande à la récupérer et la logeuse avait accepté presque de mauvaise grâce. Dans les jours qui suivirent, il avait adjoint une chaise vétuste au cannage crevé qu’il avait comblé à l’aide d’une planchette (Paul Léautaud plus tard en posséderait une aussi miteuse). Chaque soir, ou plutôt chaque fin d’après-midi de préférence, tant que le jour le permettait, Nicolas s’asseyait là, déblayait la besace de la minuscule tablette, l’ouvrait sur ses genoux, en extirpait l’encrier et ses plumes, ainsi que quelques feuillets nouveaux et des billets écrits autrefois à l’hospice. Ensuite, il reposait la gibecière au pied de ses béquilles et le rituel de la veille reprenait. Selon les jours, ce n’était que quelques mots rapides et bousculés, ou des tirades complètes et appliquées, parfois sur une feuille déjà remplie d’une graphie serrée, parfois sur un papier neuf et vierge. C’était sa table d’écriture : entendez par là, c’était l’écritoire, le dernier bureau d’Arthur Rimbaud, poète de renom, dont la moindre relique faisait déjà la joie des bibliophiles et des collectionneurs, et dont les prix atteignaient des sommes astronomiques. De la même manière, autant la malle de ses voyages qui se trouvait en ce moment chez le vieux Paterne avait été le symbole de son errance, et deviendrait plus tard pièce maîtresse du musée de Charleville, autant la sacoche en peau de porc que Nicolas avait trimballée aurait pu devenir l’emblème de ses derniers écrits, et par l’émotion ainsi suscitée, aurait pu voler la vedette à la malle dans le musée. Pour autant, aurait-il fallu qu’elle soit retrouvée, et de même pour le sac en toile de jute utilisé à l’hospice. En effet, au moment de quitter l’établissement, il n’avait transvasé dans la sacoche de cuir que peu de choses contenues dans le sac en toile de jute. Les papiers avaient bondi une dernière fois, mus par le ressort des boules froissées. Il les avait dépliés avec presque de l’indifférence, comme si ce qu’il avait écrit, consigné, raturé, complété depuis cinq ans, avec une implication et une volonté qui intriguaient les autres pensionnaires, n’avait finalement aucune importance, était en quelque sorte une erreur, quelques âneries à détruire bien vite. De ce fait, il avait brûlé dans un coin du parc le sac de toile et la plupart des papiers qu’il contenait. On tenait cette information par la veuve du vaguemestre, qui, déjà atteinte par une folie sénile, au moment où un journaliste passionné de Rimbaud l’avait interrogée dans les années soixante, n’avait eu de cesse que de contredire cette information. Là encore, il faut imaginer la perte immense de cette relique. On dit que certains chercheurs contactent méticuleusement les héritiers de chaque pensionnaire de l’hospice au cas où l’un d’eux aurait conservé dans un fatras de l’aïeul à tout hasard une feuille échappée au brasier, un brouillon de poème récupéré par terre, voire une photo d’époque ou apparaîtrait dans un coin le génial poète en pyjama avec l’air de s’ennuyer ferme.

Thierry Beinstingel

Vie prolongée d’Arthur Rimbaud

Fayard

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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