le roman (premier) et le jeune homme

 

 

Le jeune homme s’appelle Édouard, et il ne parle pas de Luxeuil et de ses pierres rouges, même s’il y va régulièrement. Ce jeune homme a une consistance. Il se déplace dans cet espace des mille étangs avec des certitudes. Il n’ose pas les formuler à voix haute – il a peur qu’on l’entende, et il a surtout peur d’être jugé.

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Il écrit tout un paragraphe sur la peur d’être jugé à travers ce qu’on a écrit. Il parle de chèvre offerte en sacrifice parce qu’il essaye de présenter tout ça de manière drôle et détachée. Il parle aussi de coq-à-l’âne, il joue avec les expressions pour garder ses distances, prudemment.

Une fois qu’il a écrit ce paragraphe sur la peur d’être- jugé-à-travers-ce-qu’on-a-écrit, comme il a peur d’être jugé, il l’efface.

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Mais il veut remplir le roman. C’est le premier. Le roman veut bien être rempli, de son côté. Le roman sait que le problème principal c’est la faille. C’est le questionnement. C’est le déséquilibre. Que seul le déséquilibre est fertile.

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Le roman sait qu’écrire un équilibre se fait tout seul, il n’y a qu’à aligner les phrases banales. Le roman ne veut pas de phrases banales, il est très orgueilleux. Et inconfortablement installé. D’un côté il refuse la banalité, poussé par le désir d’être « quelqu’un ».

De l’autre, il sait qu’au fond la banalité est ce qu’il y a de plus important sur la terre.

Que c’est avec des banalités, de petits gestes quotidiens et simples, anodins et sans importance, que c’est avec le sous-menu, le diffracté, le minuscule, la nuance, que le monde avance.

Le roman ne croit pas aux grands gestes de manches. Édouard non plus.

Le roman ne croit pas aux grandes gueules, aux prises de position publiques, aux polémiques. Il croit au pouvoir du petit secrétaire, sa petite signature, au bas d’un petit document et le camp de gitans est démonté par les pelleteuses.

Le roman croit que le mal, la souffrance, ne sont pas provoqués par du visiblement hurlant, vociférant et agressif.

Le roman croit que le mal, la souffrance, c’est les yeux détournés quand une vieille dame monte l’escalier difficilement, et les poignées de son sac lui cisaillent les phalanges.

C’est le problème. Le roman croit à l’indicible. Voilà sa faille. Le roman va écrire sa faille, c’est-à-dire écrire un indicible qui sera dit, mais autrement.

Christine Jeanney

Lavis de Pavlov

Un premier roman

Editions QazaQ

http://www.qazaq.fr/pages/lavis-de-pavlovchristine-jeanney/

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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