les exécutions de jadis

«Comme les exécutions étaient différentes, jadis ! Le jour qui précédait, la vallée était pleine de monde ; ils venaient tous rien que pour voir ; tôt le matin, le commandant apparaissait accompagné de ses dames ; les fanfares réveillaient tout le camp ; j’annonçais que tout était prêt ; la société – aucun haut fonctionnaire ne pouvait manquer – se rassemblait autour de la machine ; ce tas de chaises en osier est un misérable vestige de cette époque. La machine qu’on venait de nettoyer, brillait, on y changeait des pièces à pratiquement chaque nouvelle exécution. Devant des centaines de regards – tous les spectateurs se tenaient sur la pointe des pieds jusque sur les hauteurs -, le commandant lui-même installait le condamné sous la herse. Ce que fait aujourd’hui un simple soldat, je le faisais en tant que président du tribunal, et ce travail m’honorait. C’est alors que l’exécution commençait ! Aune fausse note ne gênait le travail de la machine. Certains spectateurs ne regardaient même plus, et restaient allongés dans le sable, les yeux fermés ; tous savaient : la justice était en train d’être rendue. Dans le silence, on n’entendait que le gémissement du condamné, étouffé par la rondelle de feutre. Aujourd’hui, la machine n’arrive plus à produire chez le condamné un gémissement suffisamment fort pour qu’il soit étouffé par la rondelle de feutre ; mais autrefois, les aiguilles en pleine écriture versaient goutte à goutte un liquide corrosif qu’on n’a plus le droit d’utiliser. Et alors venait la sixième heure ! il était impossible de permettre à tous ceux qui en faisaient la demande de venir voir de plus près. Le commandant, dans sa grande sagesse, donna pour consigne de laisser les enfants passer en priorité : de par ma fonction, je pouvais être, bien sûr, aux premières loges ; souvent, j’étais assis là, deux enfants dans les bras, l’un à droite, l’autre à gauche. Quelle émotion était la nôtre, à la vue de ce visage martyrisé dont l’expression était transfigurée, quelle émotion était la nôtre lorsque nous tendions nos joues dansa la lumière de cette justice à laquelle nous avions enfin accédée et qui était déjà disparue ! Ah, quelle époque, mon camarade !»

Franz Kafka

à la colonie pénitentiaire

traduction Laurent Margantin

Odradek éditions

https://www.oeuvresouvertes.net/spip.php?article3427

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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