un drame en mer


Une tempête se prépare, qui va les saisir d’ici peu.

Arni, dit Pétur, et il ne dit rien d’autre car Arni voit bien dans quelle direction le patron regarde, il repose son couteau pour aider Bârôur à tirer, la mer s’agite, sa patience envers cette barque, envers ces hommes a atteint ses limites. Les vagues enflent, elles grossissent, le vent souffle, les mouvements de Bârôur se sont ralentis, le frois commence à lui oter ses forces, la joie que procure une bonne pêche le réchauffe petitement, mais bien peu, bien trop peu. La joie, le bonheur et la chaleur brûlante de l’amour forment la trinité qui fait de nous des hommes, celle qui justifie l’existence et lui donne plus de grandeur que la mort, cependant, elle n’offre pas plus d’abri que cela contre les vents venus du pôle. Mon amour pour une vareuse, ma joie et mon bonheur pour un autre chandail. Le vent de la Mer Glaciale souffle, il forcit à chaque minute qui passe et éructe des flocons de neige. Gvendur et Einar doivent maintenant recourir à toutes leurs forces pour maintenir la barque à peu près stable, les vagues enflent autour d’eux, la terre a depuis longtemps disparu, de même que la ligne d’horizon, il n’existe plus rien au monde que ces six hommes sur une coquille de noix, occupés à tirer des profondeurs glacées des poissons et des rêves. Pétur se cramponne de toutes ses forces, il harponne les prises, les remonte à bord, jette alternativement des coups d’oeil à Bârôur et à la tempête qui les cerne. Arni et Bârôur ont commencé à remonter la cinquième ligne, celle de Gvendur qui s’agrippe à sa rame, tellement imposant à côté d’Einar, mais tout petit et apeuré en son for intérieur car il doit être affreux de périr noyé et la Mer Glaciale n’a plus le moindre égard pour cette barque, cette planche peuplée d’hommes sur lesquels la tempête s’abat maintenant. La neige tombe plus dru. Pourtant, elle mérite à peine qu’on la qualifie de neige. Le vent fouette les flocons à la face des hommes qui doivent plisser les yeux ou, mieux encore, les détourner. Les vagues se disloquent autour d’eux, la mer les asperge d’embruns, ce ne sont que de petites éclaboussures, mais il n’en faut pas plus pour tremper jusqu’aux os un homme qui a oublié sa vareuse à terre. Bârbôur suffoque. Et presque au même moment, Arni lance un regard à Pétur qui lui répond d’un hochement de tête, envoie son crochet sur le tas de poissons, pas loin de deux cents prises, Arni tend la main vers son couteau, tranche la ligne de Gvendur qu’ils avaient presque achevé de remonter, à demi courbé sur sa tâche, ni assis ni debout, il était temps soupire le gamin, qui a déjà vomi par deux fois, il a rendu le petit-lait, rendu aussi le pain de seigle de cette nuit, une partie est tombée dans la barque, une autre dans la mer et le reste a été emporté par le vent. L’averse de neige se rapproche et réduit le monde, ils ne voient qu’à quelques mètres devant eux et tout ce qu’ils distinguent ce sont des vagues qui grandissent, des creux qui s’approfondissent. La barque se soulève et redescend, le chandail de Bârôur n’est plus qu’une gangue de glace, il s’assoit sur le banc de nage, y retombe lourdement, se frappe violemment le corps. Le gamin tente de s’arracher au mal de mer qui augmente, et ce en dépit de l’élixir de vie venu de Chine, un produit hautement scientifique et mondialement connu, il pendouille sur la planche plutôt qu’il n’est assis et, impuissant, frictionne son ami à qui il propose de prêter sa vareuse, mais Bârôur secoue la tête, le vêtement du gamin est beaucoup trop petit et cela n’arrangerait rien du tout qu’ils se retrouvent trempés tous les deux. Merde, merde, merde, maugrée Bârbôur. Et ma ligne ! s’écrie Einar en adressant un regard dément à Pétur et Arni, nous ne pouvons pas attendre plus longtemps ! lui hurle Pétur, seuls trois mètres les séparent, mais s’il veut se faire entendre sur la Mer Glaciale, il lui faut crier, hurler, et encore, il n’est pas certain que cela suffise. Einar hurle, il agite sa tête en tous sens, comme s’il souffrait le martyr, comme afin d’apaiser cette violence qui menace de lui faire exploser le crâne, puis il serre les dents, de toutes ses forces et parvient à retenir les mots qui mugissent en son for intérieur. Pétur est le patron, ses paroles ont valeur de loi, celui qui n’est pas content peut aller ailleurs, mais c’est quand même un crêve-coeur et Einar est tellement en colère qu’il voit littéralement rouge quand toutes les lignes sauf la sienne sont remontées, lourdes de poissons, c’est la pire des injustices, le plus noir des enfers. Trois bonnes heures de rame forcée, autant de temps passé à godiller et qu’est-ce qu’il récolte, rien du tout, on laisse le poisson dans la mer, accroché aux hameçons. Il lance un regard assassin à Bârbôur qui se frappe le corps pour se libérer du froid et au gamin pâle comme un mort qui frictionne son ami, ce n’est pas la tempête qui lui a volé son poisson, c’est Bârbôur. La voile ! braille Pétur face au vent et à la neige qui tourbillonne, un seul mot et voilà qu’Einar et Gvendur remontent leurs rames, Bârbôur et le gamin se redressent, les mouvements des hommes sont rapides, mais mesurés, un geste imprudent, inconsidéré, et la barque pourrait rompre l’équilibre qui sépare la vie de la mort…

Jon Kalman Stefansson

Entre ciel et terre

traduit de l’islandais par Eric Boury

folio/Gallimard

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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