après la mort de Nadia

 


7 heures du matin.

Mes aïeux, jamais vu ça ! Vide, la cité. L’esplanade, les rues, les balcons, les parkings. Pas l’ombre d’un passant. Pas même les vieux Africains en babouches de zébu qui ont toujours marché avecle soleil, qu’il vente ou plus qu’il pleuve. Si quelqu’un veut tourner un film sur la fin du monde, c’est le lieu. Je n’imaginais pas que notre cité était si dégueulasse, si tristement froide, si désespérément mal fichue. Avant, tout me paraissait normal. On l’aimait bien, notre cité. On allait, on venait, sans rien voir. Quand j’entendais des gens se plaindre de la saleté et du bruit, j’étais partant pour les incendier. Ils nous insultent ou quoi ?

On avait l’air fins, les huit mousquetaires. On venait pour la vengeance et pas un chat en face. On était sûrs de notre coup, on connait la musique. Quand les barbus organisent une manif, ils le font en pros, ils commencent aux aurores, après la première prière, la fidjr comme ils disent, puis ils courent aussi vite que des adjudants, passant d’une boutique à l’autre, d’une tour à l’autre, pour arracher les gens à leurs occupations et les entraîner dans leur sillage. Une heure après, le compte est bon. Ils les rassemblent sur l’esplanade, les encerclent, les tassent comme du petit bois, et à coups de Allah Akbar et de mégaphone les mettent en feu. Quand ils les lâchent, plus moyen de les reprendre.

.

8 heures.

Marre d’attendre. Nous avons piqué sur la mosquée. Nous étions déçus de voir que les barbus s’étaient déculottés. La peur aurait-elle changé de camp ? Ont-ils été démontés par l’ampleur de la mobilisation pour Nadia et ses parents ?Leur service de renseignement fonctionne mieux que la CIA, ils ont compris que les gens ne le suivraient pas sur le coup. Honorer un assassin, saluer le crime et louer Allah de la même voix, ça ne passe pas, la cité n’aime pas. Question de dignité.

Il y avait une autre explication à l’absence des barbus : les CRS. Ils étaient partout et nous ne les avions pas vus ! Planqués dans leurs camping-cars aux abords de la cité. Salauds, va, ils nous frustraient de notre vengeance, c’était les barbus ou nous, ça devait se passer comme ça ! Le silence de la cité disait bien que la partie était pour nous. Ils pourront maintenant se poser en hommes de paix, jurer qu’ils se sont abstenus pour ne pas offrir l’occasion aux voyous, aux provocateurs, aux ennemis de l’islam et de la république, de profiter de leur rassemblement en faveur des victimes. Ils sont les rois de la récupération. Rien ne les fait rougir, ces crocodiles.

Boualem Sansal

Le village de l’Allemand

ou Le journal des frères Schiller

folio/Gallimard

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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