Une nuit de Gilman

Cette nuit-là, pendant que Gilman dormait, la lueur violette l’entoura avec une intensité plus forte ; et la vieille sorcière, avec la petite chose furieuse – s’approchèrent de lui plus près qu’ils ne l’avaient jamais fait – se moquant de lui avec des hurlements inhumains et des gestes de démons. Il fut heureux de sombrer dans le vague crépuscule grondant des abysses, toujours à la poursuite de cet amas de bulles iridescentes, et de ce minuscule polyèdre kaléidoscopique irritant qui le menaçait. Alors vint le passage, tandis que de vastes plans convergents, sur une substance d’aparence glissante, luisaient au-dessus et au-dessous de lui – un passage qui finissait par un flash de délire, une explosion d’inconnu, une lumière étrangère dans laquelle la jaune, le carmin et l’indigo se mêlaient inextricalement dans une même folie.

Il se retrouva mi-allongé sur une terrasse haute, entourée d’une fantastique balustrade, au-dessus d’une jingle infinie de pics incroyables d’extravagance, de plans inclinés, de dômes et minarets, de disques horizontaux posés sur des cônes, et d’innombrables formes de plus grande étrangeté encore – certaines de pierre , certaines de métal – qui brillaient avec splendeur dans la lueur torride d’un ciel polychrome. Regardant vers le haut il découvrit trois disques de feu, chacun d’une teinte différente, et à différentes hauteurs au-dessus d’un horizon incurvé et lointain de montagnes basses. Au-dessous de lui, les gradins des hautes terrasses dressées en l’air aussi loin qu’il pouvait voir. La ville qu’il surplombait s’étendait au-delà des limites de la vision, et il espéra qu’aucun son n’en monterait.

Le sol sur lequel il se releva aisément était fait d’une pierre veinée et polie qu’il n’était pas en son pouvoir d’identifier, et les dalles en étaient coupées en formes bizarrement angulées qui le frappèrent moins par leur asymétrie que parce que basées sur des symétries hors de la Terre, dont il ne pouvait interpréter les lois. La balustrade était à hauteur de poitrine, ouvragée avec délicatesse, de fer forgé aux fantastiques arabesques, avec tout du long, à intervales réguliers, de minuscules figurines au dessin grotesque et d’exquise facture. Comme la balustrade elle-même, elles semblaient faites d’une sorte de métal brillant dont on ne pouvait reconnaître la couleur dans ce cahot d’écats mêlés ; et leur nature défiait radicalement toute conjecture. On aurait dit un objet en forme de fût nervuré, avec de minces bras horizontaux un peu comme des barreaux rayonnant autour d’une ceinture centrale, et des bulbes ou protubérances projetés depuis la tête et la base de ce fût. Chacune de ces protubérances servait d’accroche à cinq bras triangulaires, plats, longs et effilés disposés tout autour comme les pointes d’une étoile de mer – pratiquement à l’horizontale, mais s’incurvant légèrement par rapport au fût central. La base des protubérances inférieures se raccordait à la longue rambarde avec des points de contact si délicatement sculptés que plusieurs ds figurines s’étaient brisées et avaient disparu. Chacune faisait environ douze centimètres de haut, tandis que les bras étendus leur donnaient un diamètre maximum d’environ six centimètres.

Quand Gilman se releva, il lui sembla que les dalles étaient chaudes sous ses pieds nus. Il était entièrement seul, et sa première réaction fut de marcher vers la balustrade et d’affronter la vue vertigineuse de la ville cyclopéenne et sans fin qu’il surplombait de plus de six cents mètres. En écoutant avec attention, il perçut la confusion de faibles sifflements musicaux, couvrant un large spectre tonal, émis depuis les étroites ruelles d’en dessous, et il examina avec attention s’il apercevait quelques habitants du lieu.

H.P. Lovecraft

traduction François Bon

Rêves dans la maison de la sorcière

tiers.livre éditeur

http://www.tierslivre.net

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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