Avarice

 

Je comprends très bien maintenant pourquoi la sagesse paysanne de cette terre de l’olive emploie le mot ramasser au lieu du mot cueillir. C’est un amas qu’on fait ; et c’est le plaisir d’amasser qui me tient.

Joie de caresser cette peau poudrée, si douce à la peau de mes doigts. Joie de la matière du fruit, lourde, ovale et violette dans ma main. Joie qui se renouvelle de fruit en fruit, à mesure que j’arrache les fruits de la branche. Joie promise des fruits qui sont encore en bouquets sur les branches, et à laquelle je ne peux résister. Je préfère résister au froid, et rester là, et atteindre les fruits, et assouvir cette joie sensuelle, sans fin, et dont le désir est à chaque instant assouvi et renouvelé.

A cet instant même, je n’ai plus besoin de perspectives dorées et d’échos propagateurs d’héroïsme pour vivre. Je vis de concupiscence. Bigre ! N’est-ce pas la louve de Dante, chargée de tous les désirs dans sa maigreur ?

Par tempérament je ne suis pas avare. Au contraire. Quelques heures avant de mourir, mon père dit à ma femme : «Surveillez-le ; il a les mains trouées.» Et il me regardait avec un beau sourire à la fois grognon et affectueux, car, Dieu sait si lui-même avait fait ruisseler et ruisseler à travers les trous de ses propres mains ! J’ai vécu toute ma vie dans ce pays généreux. Les leçons que m’ont données la vaste ondulation des collines, la vallée largement ouverte, les plateaux sans limites, le ciel si profondément arqué qu’on n’en peut pas ignorer la rondeur, sont les leçons qu’ont reçues tous les paysans de ce territoire. Et les paysans de ce territoire, si on gratte un peu la suie moderne dont ils sont (naturellement comme tout le monde) encalaminés, on en tire encore de très belles étincelles. Il faut donc qu’ils soient en très bon métal, car, depuis plus de trente ans, on fait marcher le moteur à un sacré régime. Mais ils sont ce que les ont faits les quatre éléments sur ce point précis du globe. Et, sur ce point précis du globe, le tissu de la terre, le comportement des eaux, les gestes du vent, l’attitude de la lumière ne portent pas à l’avarice.

Il n’y a donc aucune raison pour que je sois avare. Il y a au contraire cent mille raisons pour que je ne sous pas avare. Mais je pourrais être déchiré de froid (je suis déchiré de froid) je ne descendrais pas de mon arbre ; je ne m’arrêterais pas de ramasser. Je suis collé des deux mains dans cette glu d’olives. Que Dieu à l’instant même ferme le monde comme un livre et dise : c’est fini ; que la trompette sonne l’appel des morts, je me présenterai au jugement en caressant des olives dans mes poches ; et, si je n’ai plus de poche, je caresserai des olives dans mes mains ; si je n’ai plus de mains, je caresserai des olives dans mes os, et si je n’ai plus d’os, je suis sûr que je trouverai un truc pour continuer à caresser des olives ; ne serait-ce qu’en esprit. Si ce n’est pas de l’avarice, qu’est-ce que c’est ?

Et de la plus acide. Car, si on me disait de donner un sac d’olives, je donnerais deux sacs d’olives. Mais si on me disait : «Laisse-moi monter sur cet arbre, laisse-moi cueillir ce fruit, laisse-moi saisir ce fruit dans mes mains à ta place», je résisterais jusqu’au Jugement dernier, je résisterais à Dieu même, et je suis sûr de trouver, pour lui résister, la force de ruser victorieusement, au point de devenir moi-même capable de miracle. Quelle forte nourriture !

C’est la première fois que je goûte une nourriture si forte. Encore, je n’en prends, comme on dit, que sur la pointe du couteau. J’ai l’impression qu’elle est surtout destinée à des êtres vivant dans des perspectives spéciales. N’est-ce pas ce qui m’a été instinctivement communiqué quand j’ai prévu cet étrange comportement de caresser subrepticement des olives pendant le jugement dernier, cette certitude de pouvoir, nourri de cette nourriture, ruser contre Dieu même ? J’ai l’impression d’être à côté des viandes de la brebis noire qu’Ulysse a sacrifiée sous les hauts peupliers du petit promontoire pour attirer les ombres.

Jean Giono

Noë

Folio-Gallimard

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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2 commentaires pour Avarice

  1. Il y a du Ponge dans le bocal…

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