Degrés de Michel Butor (fragment)

Remontant pour prendre tes livres de l’après-midi, tu es passé lui donner un petit quarante-cinq tours, repiquages de Duke Ellington, qui l’a touché au coeur et qu’il a immédiatement essayé ; malheureusement quelque chose ne marchait pas bien avec les vitesses. Il a tout arrêté, s’est mis à démonter le mécanisme, éparpillant les pièces sur le lit.

Tout cela m’intéressait fort, mais il était temps de partir. J’ai couru, je t’ai dépassé dans la rue, tu étais avec Jacques.

En entrant au lycée, tu m’as fait un clin d’oeil. Nous avions rendez-vous pour le soir, réunion d’information.

Interrogaton écrite aux sixièmes :

«que savez-vous de la Crète ?

que savez-vous des Phéniciens ?»

avant de leur parler des poèmes homériques et en particulier des voyages d’Ulysse. Prétendant que c’était pour les récompenser de leur bonne tenue, tu leur as lu, dans la traduction de Victor Bérard, l’arrivée dans l’île des Phéaciens :

«Mais Pallas Athéna eut alors son dessein…»

Nous avons remis à l’oncle Henri notre devoir sur l’édication selon Rabelais ; il nous a raconté la vie de Calvin.

Maintenant M.Bonnini, tout vêtu de noir, continue avec ses philosophes, la lecture du Purgatoire.

Michel Duval dessine une paire de lunettes sur le portrait de Turenne par Lebrun.

Je dis maintenant, mais ce n’est pas vraiment maintenant, de même que ce n’est pas vraiment moi qui écris ; il y a déjà longemps que cette heure est finie et ce présent que j’utilise est comme la pile d’un pont reliant ces autres présents :

celui où tu écris, celui où je te lirai et mes camarades aussi,

à cette heure centrale qui s’éloigne de plus en plus et que tu distingues de toutes les autres, qui l’entourent avec de plus en plus d’épaisseur,

en utilisant pour elle un immobile présent narratif,

alors que cette heure-ci, ce milieu de l’après-midi le mardi 9 novembre 1954, la prochaine fois que tu y reviendras, fixant le foyer de ton esprit sur un autre élève et un autre professeur, comme tu voudras elle aussi la situer parmi d’autres heures, non seulement après celles qui l’ont précédée, mais avant celles qui l’ont suivie,

tu me la feras décrire au passé.

Michel Butor

degrés

L’Imaginaire – Gallimard

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour Degrés de Michel Butor (fragment)

  1. On aime toujours « le » piocher, ici ou là…

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