Avec Thomas Eliot (au jardin des Doms)

Un peu de cendre sur la manche

D’un vieillard est toute la cendre

Que laissent les roses brûlées.

De la poudre en suspens dans l’air

Marque une histoire terminée.
Cette poudre fut un logis –

Murailles, lambris et souris.

Quand espoir et désespoir meurent,

C’est la mort d’air.

.

Inondation et sécheresse

Noient les yeux et gercent la bouche :

Eau morte contre sable mort,

Qui des deux sera le plus fort ?

Le sol broui, éviscéré

Bée au spectacle de l’effort

En dénonçant sa vanité

Avec un rire sans gaîté.

C’est la mort de terre.

.

L’eau et le feu ont succédé

A la ville, au pâtis, à l’herbe.
L’eau et le feu ont bafoué

Le sacrifice refusé.

L’eau et le feu vont émietter

Les fondations dilapidées

Du sanctuaire et de l’autel

C’est mort d’eau et de feu…

Little Gidding II

dans Quatre Quatuors (1936-1942)

..

Nous sommes les hommes creux

Les hommes empaillés

Cherchant appui ensemble

La caboche pleine de bourre. Hélas !

Nos voix desséchés, quand

Nous chuchotons ensemble

Sont sourdes, sont inanes

Comme le souffle du vent parmi le chaume sec

Comme le trottis des rats sur les tessons brisés

Dans notre cave sèche.

.

Silhouette sans forme, ombre décolorée,

Geste sans mouvement, force paralysée ;

.

Ceux qui s’en furent

Le regard droit, vers l’autre royaume de la mort

Gardent mémoire de nous – s’ils en gardent – non pas

Comme de violentes âmes perdues, mais seulement

Comme d’hommes creux

D’hommes empaillés.

The hollow Men I (1925)

..

Il y a trois conditions qui souvent paraissent semblables

Mais diffèrent complètement, et croissent sur la même haie :

L’attachement à soi, aux choses, aux personnes, le détachement

De soi, des choses, des personnes ; et, entre elles, l’indifférence

Qui ressemble aux deux autres comme la mort à la vie,

Etant entre deux vies – poussant, sans floraison,

Entre l’ortie brûlante et l’ortie blanche. L’utilité

De la mémoire est de nous libérer :

Non pas diminution d’amour, mais expansion

De l’amour au-delà du désir, et de la sorte

Libération de l’avenir en même temps que du passé.
Ainsi l’amour pour un pays es tout d’abord

Attachement à notre champ d’action, puis il en vient

A trouver cette action de médiocre importance

Quoique jamais indifférente. L’Histoire peut être servitude

L’Histoire peut être liberté. Voyez, voici que s’évanouissent

Les lieux et les visages, avec le moi qui, de son mieux, les chérissait,

Afin d’être renouvelés, transmués dans un motif autre.

Le Péché est Inéluctable

Mais toute chose sera bien

Toute manière de chose sera bien.
Si je songe, encore, à ce lieu

Et à ces gens, pas tout à fait recommandables,

Sans parenté et sans bonté immédiates,

Mais quelques uns doués d’un génie singulier,

Tous empreints d’un génie commun,

Unis dans le conflit qui les mettait aux prises,

Si je songe à un roi au soir tombant,

A trois hommes, et plus encore, sur l’échafaud,

A quelques uns qui sont morts oubliés

En d’autres lieux, ici ou bien à l’étranger,

A celui qui mourut aveugle mais tranquille,

Pourquoi donc célébrer

Ces hommes morts plutôt que les mourants ?

Ce n’est pas là un carillon rétrospectif

Ce n’est pas davantage une incantation…

Little Gidding III

dans Quatre Quatuors (1936-1942)

Thomas Stearns Eliot

La terre vaine

et autres poèmes

traduction Pierre Leyris

Points – éditions du SeuilLittle Gidding II

dans Quatre Quatuors (1936-1942)

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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3 commentaires pour Avec Thomas Eliot (au jardin des Doms)

  1. Godart dit :

    Le carillon d’Avignon en bruit de fond, à l’unisson du mot lu et entendu. Belle fusion.

  2. nanamarton dit :

    Choix splendide, merci !

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