Le nègre fugitif (Isidoro – Porto Grande, Cap Vert, le 25 juin 1867)

La gabare regagne la rive — la manœuvre se répète plusieurs fois. À présent, il ne reste plus qu’une cinquantaine d’esclaves sur le quai. Soudain, le contingent remue, s’ouvre pour laisser passer un homme dont le carcan est relié à un tronc d’arbre. Deux officiers lui menacent les flancs avec une pique. On doit le libérer de son entrave afin qu’il puisse prendre place sur la gabare, avec les autres. Les chaînes tombent dans un cliquetis. Au même moment, le cri d’une buse appelle le regard des officiers vers le ciel ; l’homme se précipite en avant, parvient à s’enfuir. Il court sur la grève rocheuse en regardant toujours devant lui, à cause du carcan. Isidore suit les cahots de sa course en retenant son souffle : il sait que l’homme finira par tomber, il sait qu’on le rattrapera et qu’on le rouera de coups.

Après l’avoir fouetté, on l’a agrippé par les jambes et les bras — son corps est resté inerte — et on l’a déposé au fond de la gabare, au milieu des chaînes, des sandales et des pieds nus couverts de plaies.

Lorsque la gabare repasse près du Harriet, Isidore remarque que l’homme est couché sur le côté ; le carcan l’étrangle, pas un son ne s’échappe de sa bouche. Des traits de sang strient son épaule, son bras, son flanc. Des mouches se posent sur son front.

Derrière Isidore, la voix de Michel surgit. «Il y a longtemps, je suis allé au Brésil avec mon père. J’ai assisté à une chasse contre un nègre, à travers la forêt.»

La gabare retourne à la rive, vide.

«Les hommes le poursuivaient avec leurs fusils. Le nègre a trébuché contre une racine ; il est tombé, sa face a heurté le sol. Lorsqu’il s’est relevé, j’ai vu qu’il s’était cassé les dents. Il a essayé de se défendre contre ses maîtres, il s’est débattu. Les hommes faisaient des efforts inutiles pour l’empoigner par les cheveux.»

L’officier, après être descendu à terre, donne un coup de pied au tronc d’arbre qui servait d’entrave.

«Je croyais que la traite des nègres avait été abolie bien avant ma naissance. Je ne comprends pas.»

Isidore demeure silencieux. Rien ne l’étonne — ni la naïveté de Michel, ni le commerce illicite d’esclaves. Mais il ne saurait dire, entre les deux, ce qui le fâche le plus…

Audrey Lemieux

Isidoro

publie.net – collection La Machine Ronde

http://librairie.publie.net/fr/ebook/9782814503250

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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