Nuit en mer avec le capitaine Johns

On le voyait parfois apparaître sur le pont au milieu de la nuit, en chemise de nuit, les jambes arquées et l’allure tout à fait grotesque. En l’apercevant, le pauvre Bunter se tordait les mains furtivement et la sueur perlait à son front. Après s’être planté près de l’habitacle, somnolent, à se gratter de façon déplaisante, le capitaine Johns ne manquait jamais de reprendre, sous un angle ou un autre, son unique sujet de conversation.

Il discourait, par exemple, sur le surcroît de moralité que l’on pouvait attendre d’une relation étroite avec les défunts. Les esprits, d’après le capitaine Johns, consentiraient à une intimité avec les vivants si la plus grande partie du genre humain n’était pas si incrédule. Il ne voudrait, pour sa part, rien avoir à faire avec quelqu’un qui douterait de son existence – celle du capitaine Johns. Pourquoi un esprit devrait, lui, l’accepter ? C’était vraiment trop demander.

La respiration difficile, il débitait tout cela près de l’habitacle, tout en essayant de se gratter les omoplates. Puis d’un ton sévère et ensommeillé, il déclarait :

– L’Indécrulité, monsieur, est le fléau de notre époque !

L’indécrulité rejetait les preuves fournies par le professeur Cranks et le journaliste. Elle résistait au témoignage des photographies.

Car le capitaine Johns croyait dur comme fer qu’on avait photographié certains esprits. Il avait lu des articles à ce sujet dans les journaux. Et, comme il n’avait pas l’esprit critique, l’idée qu’on avait pu réaliser pareille chose l’avait fort impressionné. Bunter déclara par la suite que rien n’était plus étrange que ce petit homme, nageant dans une chemise de nuit trois fois trop grande pour lui, trépignant d’excitation au clair de lune, près de la barre, et montrant le poing à l’océan paisible.

– Des photographies ! Des photographies ! répétait-il d’une voix qui grinçait comme un gond rouillé.

L’homme de barre, juste derrière lui, s’inquiétait de le voir gesticuler ainsi, ne comprenant pas exactement «à quel sujet le vieux et le Second se disputait».

Joseph Conrad

L’Officier noir

collection Nouvelles bilingues

Ediciones El Païs SL

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour Nuit en mer avec le capitaine Johns

  1. Godart dit :

    Conrad, Dostoievski, les plus grands.

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