Rêves de Mathilde

Elle déborde de rêves. De son dos rond, ils s’échappent en bulles silencieuses et viennent éclater contre ma paroi. Marteau ciseaux papier, disent les enfants qui jouent parfois dans mon ombre… ma structure est trop fragile, elle ne peut pas l’emporter contre ses rêves, bien obligé de les absorber.

Il y a : elle qui porte sur son dos courbé un homme noir aux yeux fermés. Son visage à elle est rouge sang, ses yeux s’exorbitent sous l’effort. Ils finissent par tomber, rouler dans le caniveau. Elle continue sa marche, désormais deux trous sombres mangent son visage. Elle progresse lentement, tombe souvent sur cette étendue gelée dont on ne voit pas le bout. Progressivement, l’homme noir est absorbé par le dos qui le porte et elle n’est plus qu’une vieille accablée par le poids de sa bosse.

 

Il y a : de sa bosse sort un petit enfant, elle dit doucement « mon petit Guillaume », elle le prend contre son sein et lui donne du lait mais l’enfant grandit à toute vitesse et c’est à un adulte bientôt qu’elle donne le sein, il est lourd et l’oblige à se courber toujours plus jusqu’à ce qu’elle soit obligée de lâcher l’homme devenu trop grand, trop lourd, il tombe mollement et s’enfonce sous la glace. On voit son visage pâle derrière la surface transparente, on dirait qu’il sourit.

 

Il y a : des hommes qui la croisent sur l’étendue gelée. Ils portent tous des bermudas à fleurs et plusieurs cravates noires autour du cou, qui les étranglent un peu. À intervalles réguliers, ils se mettent à genoux pour lécher la glace. Parfois, l’un d’eux reste ainsi la langue collée à la paroi gelée, le cul en l’air et un bras s’agitant pour réclamer de l’aide.

 

Il y a : une femme noire qui l’attend au loin et agite la main en signe de détresse. Elle arrive sur son vélo qui glisse sur patinoire et saisit la main au moment où la femme noire commence à disparaître dans les glaces mouvantes.

Elle la sort et la prend dans ses bras ­— la femme noire a la taille d’une grande poupée — pour la plonger dans une grande baignoire sur pieds qui se trouve à proximité. Elle lui ôte alors ses vêtements qui sont sales et rapiécés. Puis elle la lave avec douceur, passe sa main sur chaque partie de son corps avec méthode et délicatesse. La peau sous l’eau a des éclats de porcelaine. La femme noire grandit progressivement jusqu’à atteindre les dimensions de la baignoire. Elles se sourient.

 

Il y a : elle dit à la femme noire de la baignoire « Je m’appelle Mathilde. Et toi, comment t’appelles-tu ? »

Juliette Mezenc

Poreuse

publie.net

http://librairie.publie.net/fr/ebook/978281450638

A propos brigetoun

paumée et touche à tout
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Un commentaire pour Rêves de Mathilde

  1. Hervé dit :

    c’est vachement bien, merci !

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